Enfer et tarnation

“Le vrai est un moment du faux” disait Guy Debord, assertion qui vibre tout particulièrement à la vision de Tarnation, auto-fiction composite et viscérale sur une famille dysfonctionnelle américaine. Les “home movies“, morceaux arrachés au vécu, soutiennent une introspection douloureuse, éprouvante. De cet exercice de déconstruction émerge la figure renversante d’un ange déchu : Jonathan Caouette, en équilibre précaire, de tous les plans mais constamment au bord de l’anéantissement. A de nombreuses reprises, on croit que l’image va dévorer son propre démiurge. Il est des vérités qui peuvent vous être fatales et c’est au moment précis où Caouette se résout à les affronter que son film devient passionnant.
J’ai posé la question à mon entourage : “de ce flux d’images, de séquences sur la corde raide, laquelle ou lesquelles retenez-vous ?”. Quasiment la même réponse à chaque fois : la scène où la mère, en plein délire, danse avec la citrouille. Et encore, la confrontation avec le grand-père.
Quant au reste du film ? Ne demeure que son côté très “juke box” dans lequel on ne saurait y voir une promesse de cinéma. Cette compilation visuelle et sonore, certes tendue par une belle sincérité désespérée, contribue à neutraliser les images, à en réduire leur portée émotionnelle, à éradiquer jusqu’à leur sens.
Ce n’est qu’au moment où Caouette se décide à installer son film dans un minimum de durée qu’il touche au coeur de son projet. En somme, quand il se brûle à la réalité de la folie maternelle (j’ai supplié intérieuremenent pour qu’il coupe la scène de la citrouille qui me fait tant violence) et met en lumière les ambiguités d’un grand-père mutique et réticent.
Il fallait peu à Tarnation pour devenir un grand film “métonymie” sur les Etats-Unis, pays où la crise de la famille ébranle le socle solide d’une nation si viscéralement attachée aux valeurs communautaires.

4 réponses pour “Enfer et tarnation”

  1. willy dit :

    Je viens de revoir le film. Sublime. J’y reviendrai !

  2. sandrine dit :

    Je suis en train d’écrire mon billet en ce moement même. Pas eu le temps avant et ec que tu vas y lire risque de te déplaire…

  3. willy dit :

    Je ne suis effectivement pas d’accord avec toi. Le film de Caouette se compose pour l’essentiel de deux mouvements. Un premier que je qualifierais de “mémoire” et un autre de “présent”. Ces deux mouvements s’affrontent continuellement dans le film dans le but de permettre au réalisateur de s’y retrouver dans sa propre histoire, de la lire. Le mouvement “mémoire” concerne les images du passé, toutes celles qui se sont accumulées au fil des années. Les organiser (là il aurait pu se passer des nombreuses phrases explicatives ajoutées sur l’écran) lui permet une nécessaire distanciation, sans affects, et surtout une lecture du présent : vivre avec sa mère et en finir avec les cauchemars. La séquence “de la citrouille” est très forte et exemplaire car c’est véritablement le seul moment où le réalisateur ose se confronter à ce que sa mère est devenue, il veut l’aimer telle qu’elle est maintenant. La durée s’explique parce qu’il se force à le faire jusqu’au bout, surmonter son propre malaise, embrasser.
    C’est très fort et “beau”.

  4. sandrine dit :

    On se rejoint complètement sur la confrontation avec la mère. Quant à ces deux mouvements que tu distingues, ils ne font pas sens de manière si flagrante pour moi. Qu’ils s’affrontent eux aussi est une idée très belle, mais la structure filmique me paraît plus “lisse”, à cause de cette neutralisation des images dont je parlais. Pour moi, Tarnation est une oeuvre qui se situe davantage du côté de l’expérience musicale…

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