Enter the Matrix


Matrix des frères Wachowski

Avez-vous remarqué ?

Les candidats issus de la télé réalité ne sont identifiés que par leur prénom. Sous nos yeux hallucinés s’ébranle un long cortège d’individus caractérisés sommairement et dont on ne sait rien, si ce n’est qu’ils sont « ici et maintenant », figés dans un présent éternel, privés de mémoire. Ainsi, les Loana, Steevy, Elodie, Steven, Alexandra, Nolwenn, habitants du petit écran, sont dépossédés de leur nom de famille, en somme de leurs origines, pré requis pour intégrer le wonderland télévisuel.

Après avoir laissé leur mémoire au vestiaire, les voilà formatés pour satisfaire à l’expérience spectatorielle. Jeunes, beaux, bien faits de leur personne, recrutés principalement sur la base de ces critères, ils revêtent pour le spectateur une fonction projective : identification ou cristallisation, transferts divers qui vont de l’empathie au rejet le plus violent. La dictature de l’apparence couplée à la culture de la bêtise qui nous vient tout droit des Etats-Unis (cf Jackass) font donc les beaux jours de cette TV trash pour laquelle j’avoue ma fascination.

Pour un peu, on se croirait dans Le Meilleur des Mondes de Aldous Huxley, auteur visionnaire qui imaginait une société où tous les enfants étaient conçus en éprouvettes et conditionnés génétiquement pour appartenir à l’élite ou aux basses couches de la société. La vieillesse et la maladie n’ont pas cours dans ce monde aliéné où les individus n’ont pas conscience de leur servitude, grâce aux divertissements qu’on leur offre. L’analogie avec notre propre société éberluée par le medium télévisuel s’impose.

La télé réalité engendre ces naissances contre-nature. Ne parle-t-on pas d’ailleurs « d’enfants de la télé » (je ne fais pas référence ici à l’émission TV mais bien à une génération d’enfants nourrie d’images télévisuelles) ? Ici, les participants ne sortent pas d’éprouvettes comme chez Huxley, mais du tube cathodique.

La télé réalité accouche de créatures réduites à un simple patronyme, moitié d’individus. Si je parle de « créatures », ce n’est guère par mépris, mais parce que cette « communauté inavouable » est issue d’une matrice monstrueuse. Finalement, Patxi, Michal, Jenifer ne forment qu’un tout indifférencié, favorisé par la disparition de leur nom de famille. La TV trash réalise le pacte faustien : sacrifier sa singularité ou son âme au profit d’une gloire aussi fulgurante qu’éphémère. En somme, c’est accepter de renaître sous une identité nouvelle.

Je pense ici à Matrix des frères Wachowski et à la renaissance de Thomas Anderson (Keanu Reeves), simple informaticien qui devient Neo, l’Elu. La séquence la plus impressionnante reste celle où la Matrice accouche de lui. Le mélange de tubes, de câbles et de matières organiques figure dans mon esprit les naissances télévisuelles que j’évoquais plus haut. Devenu autre, Neo peut accomplir son destin. Là encore, cette mutation est scellée par un pacte : avaler la pilule rouge ou la pilule bleue quand les candidats de la télé réalité (et nous-mêmes) ne faisons qu’avaler des couleuvres !
S.

15 réponses pour “Enter the Matrix”

  1. jean-sébastien dit :

    Chère S,

    Tu remarqueras que Neo n’a pas de nom de famille, sinon dans la matrice…(et dans le réel il devient carrément un messie!!!)

    je ne crois pas du tout au pacte faustien avec la tv personnellement (comme tous les monstres, la télé peut être apprivoisée, n’oublions pas que le cinéma en est un autre, de monstre);

    si ces personnes n’ont que des prénoms c’est, précisément, parceque la télévision joue sur le concept de “proximité”; contrairement au cinéma, la tv tient du rendez-vous et les personnages de “Sex and The City”, par exemple, je n’ai pas envie de les appeler par le nom et prénoms mais juste par leur prénoms, précisément parceque les séries (ou Star Ac, ou le Loft…) jouent sur la fonction du rendez-vous qui fait que les personnages sont plus nos voisins, nos “mêmes” que de l’altérité pure…bien sûr on peut trouver ça flippant (moi pas) mais je ne pense vraiment pas qu’il faille être parano à ce sujet…
    Et puis je ne vois pas très bien, chère S, en quoi Steevy (cf photo) aurait perdu sa singularité (quoi qu’on pense de lui)?

    ;-) JS

  2. sandrine dit :

    Quand je vois le nombre de procès intentés par d’anciens candidats de la TV réalité qui s’estiment floués, lésés, trompés, humiliés après coup (il s’agit bien du pacte faustien), je doute que l’on puisse si aisément “apprivoiser” ce medium ! Qu’entendais-tu par là ?
    Je crois que la perte du patronyme est effectivement motivée par la recherche de la proximité, mais c’est nier une partie de l’individu me semble-t-il… D’autre part, les pesronnages de Sex and the City sont fictifs, contrairement aux personnes qui participent à la real TV. Qui plus est, le nom de famille des héroïnes new-yorkaises est connu, ce qui leur laisse une chance à elles…
    C’est vrai que Neo devient un messie dans la vie réelle, la matrice étant le monde de l’illusion. De toute façon, je n’ai jamais rien compris à ce film (qu’une bonne âme m’explique de quoi il retourne). Ce que je retiens avant tout, c’est cette naissance high-tech j’avoue.
    Quant à Steevy (Boulet), il n’est réduit qu’à des caractéristiques restreintes, des signes immédiatement reconnaissables, comme sa coupe de cheveux. Peut-on réduire quelqu’un à sa coiffure ? Je suppose que ce garçon a une histoire comme tout le monde… La télé crée des stéréotypes et vampirise l’identité de ces trop naïfs cobayes…
    A bientôt.
    S.

  3. Moland Fengkov dit :

    Bon, à mon tour !

    Qu’est-ce qu’une star ? Autrement dit une étoile ? Un astre qui brille, même longtemps après sa destruction. Combien de points dans le ciel voyons-nous briller la nuit, dont la source a cessé d’émettre depuis des millions d’années ? Bon, je fais de l’astronomie de comptoir, mais nul besoin d’en savoir plus pour comprendre pourquoi on appelle les célébrités du cinéma des stars. Par leur talent avant tout, ces personnalités peuvent jouir d’une postérité. Ce qui n’est pas le cas des célébrités issues de la télé-réalité, que je qualifierais plutôt, |—quitte à employer le terme galvaudé de star—, de stars anecdotiques. Ces personnes jouissent en effet d’une popularité (plus que d’une célébrité) relativement éphémère, mais surtout, contextuelle. Dans quelque temps (faites vos jeux !), seule une poignées de fans, obligatoirement contemporains de leur accession à la popularité, se souviendront d’eux, et pourront, ô exploit ! citer, sans faire preuve de confusion, le titre de l’émission à laquelle ils sont associés. Ces personnalités ne sont connues que parce que la télé a opéré une communication de masse auprès des téléspectateurs, largement relayée par la presse. Aucun d’eux ne doit sa réussite à la seule force de son talent, mais au phénomène créé autour d’eux. On parle de Stevie ou de Loana du loft, (à la trappe le casting insipide du loft 2, aux oubliettes les teufeurs de Nice people, et des star ac, on ne retient guère les prénoms que du quartet de finalistes). Mais si on leur ôte cette particule (Loana du Loft, ça claque comme nom, non ? J’adeure !), que reste-t-il ? Une grande blonde siliconée (pléonasme) au regard de truite ? Une italienne nymphomane ? Un faux maçon, plus adepte de boules de geisha que de truelle ? Nombre d’entre eux ne laisseront finalement dans les mémoires qu’un prénom atypique : Jean-Pascal, Loana, Georges-Alain, etc. Leur visage finira même par s’estomper. On trouvera sur le Net des quizz « associez le prénom à la photo idoine », pour les happy-few nostalgiques.

    Quant au formatage des candidats à la popularité, il suffit de constater l’extrême ressemblance entre Emma (grande favorite et finaliste de la Star Ac 2) et Elodie (gagnante de la Start Ac 3) pour admettre la politique et le processus de clonage. Et si la ressemblance ne se fait pas sur le plan physique,on compense par le choix et la composition du casting, qui exige quelques incontournables : une blonde sexy, un beau brun ténébreux looké Calvin Klein, une lolita, un clown de service promis à une courte carrière de mascotte, peut-être un ou une rebelle (Pierre de la SA3, qui vit dans une camionnette et qui reprend sa liberté à Nikos avant de partir comme un prince, et tiens, je ne me souviens plus de cette nénette entrée au loft2 avec son rat, ou encore de cette petite SDF de Pop Star retenue uniquement par le zapping de C+), plus quelques figurants. Au fait, des nouvelles des L5 ?

    Mo

  4. Esther dit :

    Les canditats à la Télé-réalité ne peuvent qu’être identifiés par leur prénom ; s’en étonner revient à oublier ce qui caractérise la télé dans son essence (je m’explique - rapidement ceci dit, donc sans doute de manière confuse).
    Pas de patronyme à la télé parce que pas de signature, pas d’oeuvre (une oeuvre est signée). Toute la télé réalité tient dans l’invention d’un dispositif spéculaire et voyeuriste, rien de plus, qui ne nécessite donc aucune signature mais qui en revanche se doit de faire fructufier le plus grand nombre possible de LOGOS. Les prénoms des Loana et autre Steevy sont des logos, des marques qui se déclinent ensuite sur le mode de la franchise publicitaire. La télé-réalité, c’est de la télé qui n’a plus aucune complexe, qui s’avance désormais sans aucun masque ni alibi : soit la forme électronique la plus avancée de l’emballage. C’est aussi simple que cela : sans les produits (les logos), il n’y a rien.
    E.C.

  5. sandrine dit :

    Hé bien voilà Esther, c’est là où je voulais en arriver ! Effectivement, les candidats sont dépourvus de nom car ce sont des porte-étendards, des produits dont la seule valeur mercantile importe.
    D’accord aussi avec Moland. A mon sens, et contrairement à ce qu’affirme JS dans son dernier post énervé que je vous invite à lire :-), les candidats de la télé réalité ne peuvent être des stars dans la mesure où ils ne passeront pas à la postérité. Il faut faire le distingo entre célébrité et postérité. Les lofteurs ou les academyciens sont célèbres, mais ils ne passeront pas à la postérité.
    Je pense au très édifiant ouvrage d’Edgar Morin, Les Stars (1957). Certes, les candidats sont beaux, jeunes, en somme glamour. Pour autant, rien ne les rattache aux stars hollywoodiennes, icônes intemporelles. Les individus issus de la trash TV s’incrivent dans un temps donné et ne survivent pas à la décontextualisation. Sitôt le dispositif qui les maintenaient captifs (avec l’illusion de la liberté, comme chez Huxley) évanoui, ils s’évaporent dans le souvenir des spectateurs.
    Autre référence au bouquin de Morin, l’adulation que porte le public aux stars. C’est là encore un point de divergence majeur me semble-t-il. Les candidats de la real tv ne sont guère respectés par une majorité du public.
    Je ne crois pas à la démocratisation de la célébrité qui ne fonctionne qu’en surface avec la trash Tv, mais au fond, demeure le fait d’une minorité et c’est tant mieux. De la même manière, je ne pense pas que l’injonction “tous artistes” soit valide.
    Si l’un d’entre vous pouvait pousser la chansonnette pour la Star Ac 4, on pourrait vérifier tout ça in situ !
    S.

  6. jean-sébastien dit :

    bon alors je crois que je n’ai pas réussi à faire de trackback…donc je vous invite à lire ma réponse ici :

    http://image.kaywa.com/trackback/p56.html

    biz, JS

  7. Roger dit :

    Petite note technique concernant le trackback:

    JS,

    tu as fais un trackback - voir en haut sous trackback: “essai” - , mais il semble qu’ensuite tu as effacé ton billet “essai”.

    ***

    L’adresse que tu donnes est l’adresse trackback. Celle-ci ne mène pas à ton billet. C’est le “permalink”, le lien permanent que tu copies en haut dans ton browser qu’il faut nous indiquer.

    Ou alors tu enlèves le “trackback/” de l’adresse indiqué et tu a aussi un lien permanent:
    http://image.kaywa.com/p56.html

    Est-ce que c’est devenu plus clair?
    Roger

    PS: Mes excuses, Sandrine pour être si technique sur ton carnet web. Tu peux toujours effacer mon commentaire, si tu veux.

  8. sandrine dit :

    Pas de problème Roger, cela éclaire ma bougie…
    S.

  9. coucourde dit :

    Les crétures de la télé réalité sont des gens réduits à leur prénom parce que précisément ils ne sont pas autre chose que des quidam issus de la classe prolétarienne dont l’existence se fait jour à la télévision. Ce sont des gens sans “passé” au sens où leur manque de profondeur existentielle, intellectuelle, culturelle, leur banalité, leur “extra-ordinarité” en font les candidats idéals (et choisis à cause de cela) pour ce genre de spectacle. Quand on découvre leur passé, ordinaire ou misérable, on comprend que la télé est pour eux un substrat, le terreau sur lequel le prénom deviendra NOM, le lieu d’éclosion, la couveuse où leur histoire enfin va commencer de s’écrire de façon significative. Avant la télé, il n’y avait rien.

  10. sandrine dit :

    Entièrement d’accord avec cette belle analyse marxiste, avérée par les témoignages de ces mêmes candidats qui affirment: “pas de télé, pas de vie” ! Effectivement, la télé donne vie (cf la matrice que j’évoque), permet même d’ad-venir au monde. Mais tel Chronos avec ses enfants, la télé finit par les dévorer.
    S.

  11. coucourde dit :

    Elle les dévore en effet. C’est toujours très pathétique de voir ces has-been larmoyer sur les promesses non tenues, les projets oubliés, l’espoir d’une carrière envolé…
    Mais je dirais qu’après l’issue et les “leçons” qu’on a pu (ou qu’on aurait dû) tirer de Loft Story I, on ne peut plus dire — aussi prolétarien soit-on — “je ne savais pas”. L’innoncence est perdue d’avance.

  12. History-Computer dit :

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  14. L'amour dit :

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