Etes-vous allée voir les enfants ?
“Etes-vous allée voir les enfants ?”. Pouvoir anxiogène d’une réplique, soutenu par une mise en scène qui fonctionne à l’économie. Cette maladive ritournelle constitue l’argument narratif de When a stranger calls (1979) de Fred Walton, l’histoire d’une baby sitter harcelée au téléphone par un psychopathe. La menace se déplace ici au sein même du traditionnel foyer américain.
Dans une séquence paroxystique, la provenance des appels s’incarne et se révèle : le tueur téléphone depuis la maison (gimmick repris, de manière distanciée, par Wes Craven dans Scream). Des enfants, nous ne verrons rien de leur tragique destinée, habilement laissée hors champ. Mais le mal contamine dès lors une fiction qui porte les stigmates de cette perturbante scène primitive.
Après un tel climax horrifique, comment faire cheminer une histoire qui pourrait ne se circonscrire qu’à l’espace qu’elle s’est assignée d’emblée (le home, réification de l’obsession sécuritaire américaine) ?
L’improbable remake Terreur sur la Ligne, actuellement sur les écrans, prend d’ailleurs le parti pris d’étirer cette séquence liminaire sur une heure trente. Jeu du chat et de la souris, cette piètre resucée évacue toute l’ambiguïté du film original.
Car le dérangeant thriller de Walton va bien au-delà de son dispositif initial. Sur une trame hétérogène, le réalisateur décline trois récits qui pourraient presque fonctionner de manière autonome : le crime crapuleux, l’errance dans la ville, et l’épilogue inquiet.
Singularité d’une proposition de cinéma qui bouscule le déroulé classique des films de genre. Le film s’ouvre par une acmé qui se dilue et se délite progressivement, au profit d’un propos politique cinglant. When a stranger calls tire son opacité de son flottement malaisant.
Dans sa première partie, le film met en scène le viol symbolique d’un territoire par un corps doublement étranger : l’assassin, un foreigner d’origine britannique, vient d’arriver en ville et s’introduit par effraction dans la maison d’une famille américaine bon teint. Abruptement renvoyée à ses responsabilités, l’insouciante baby sitter endosse, par ricochets, la culpabilité d’une nation qui, elle aussi, n’a pas su sauver ses enfants, morts au Vietnam.
La charge politique se manifeste avec plus de force encore dans le deuxième segment du film. Sept années se sont écoulées depuis la sanglante tragédie et le tueur s’échappe de l’asile où il séjourne.
Autre temporalité, autre territoire. La fiction s’ancre dans la ville. Le héros, livré à la solitude, se clochardise. La caméra presque documentaire de Walton s’aventure dans les quartiers défavorisés d’une Amérique de SDF et de marginaux. Réalisé en 1979, sous le mandat de Carter, le film se fait l’écho de la pire période de récession économique qu’a connu le pays depuis les années 30. Inflation et taux de chômage records, les Etats-Unis traversent une crise sans précédent. Walton signe des portraits de paumés d’une réelle humanité et enrichit la figure de son ambivalent héros, pour lequel, contre toute attente, le spectateur se met à éprouver de l’empathie. Réellement déstabilisant, le film touche là son sujet : le monstre est avant tout la victime d’un système.
Il est intéressant, dans ce sens, de rapprocher When a stranger calls de Driller Killer d’Abel Ferrara, réalisé la même année.
Thriller exutoire là encore, inscrit dans le même environnement urbain nocturne, Driller Killer prend le contre-pied du film de Walton : le homeless, objet de dégoût, cristallise la crise morale, politique et artistique, quand chez Walton il en est la figure presque sacrificielle.
L’épilogue, qui voit un retour dans l’espace domestique, ne trahit en rien cette hypothèse. En toute logique, le freak périt sous les balles, mais la menace continue à peser lourd sur le foyer, dorénavant poreux, ouvert à la dangerosité du monde.
When a stranger calls de Fred Walton, avec Charles Durning, Carol Kane et Colleen Dewhurst. Disponible en DVD.
Terreur sur la Ligne de Simon West, avec Camille Belle, Brian Geraghty, Arthur Young, sur les écrans le 5 juillet 2006.







Le 1/07/2006 à 21:06
“When a stranger calls est un pur produit de trouille pour imaginaires débridés, fans du hors champs, des rues sombres, des coups de fils répétés dans la nuit. L’intro impeccable de Scream lui doit tout, à ce film construit en tryptique, oscillant entre l’épouvante et le polar urbain à la William Friedkin en ce que la plupart des personnages sont déshumanisés, pas sympathiques pour un sou, mis à part (grande idée) pour le tueur (avec son physique inquiet, entre Richard Burton et Bill Murray, ce Colleen Dewhurst est incroyable) dont la rédemption mentale sera vaine, plongé dans un monde plus dingue qu’il ne l’est lui même.” écrivais-je il y a déjà pas mal de temps sur mon blog
Autre petite merveille de Fred Walton : April Fool’s Day
Le 1/07/2006 à 23:10
Ouais enfin dans le Fred Walton avec le téléphone y a quand même que les dix premières minutes de valables.
Le 2/07/2006 à 12:31
j’évoquais avec un ami il y a quelques jours les souvenirs d’enfance du festival d’avoriaz, les scènes qui nous avaient marqués, courts extraits d’horreur entrecoupés de chanteurs frigorifiés en manteaux de fourrure : la salle de bains de “shining”, la serrure crochetée de “fog”, la baignade nocturne des “dents de la mer”, le silence assourdissant d’”alien” et évidemment, nous en avions parlé, sandrine, cette phrase récurrente, terrifiante prononcée à l’autre bout de la ligne, là-haut, à l’étage (film que, cela dit, je n’ai toujours pas vu)
lh.
Le 3/07/2006 à 07:57
Je n’ai jamais été capable de voir ce film au-delà des 15 premières minutes et ce n’est pas faute d’avoir essayé.
A chaque fois je butte sur une scène qui me frigorifie et me fais sortir : quand le jeune baby-sitter sort de la maison paniquée, ouvre la porte et la caméra s’arrête pendant 2 secondes sur le visage en gros plan de l’inspecteur. Le seul souvenir de ce visage me donne la chair de poule. brrr !!!
Allez essaye encore !
Le 3/07/2006 à 10:47
Benj,
Belle accroche, en effet ! Je trouvais opportun de parler du film au moment où son navrant remake déboule sur les écrans. Tu évoques Friedkin, mais je pensais même à Cassavetes par endroits, notamment à travers le personnage de la femme mûre que rencontre le tueur dans le bar. Il y a du Gena Rowlands chez elle.
Et c’est vrai que l’acteur est magnifiquement ambivalent. A la fois pathétique mais complètement flippant dans les séquences où il régresse au stade animal.
Docteur Provoc,
Je te réponds dans le billet…
lo,
De quoi alimenter tes terreurs nocturnes. je t’envoie le DVD ?
Gordon Pym,
Quelle âme sensible ! Je me permets de vous prendre dans mes bras. La séquence que vous décrivez achève la 1ère partie du film. Tout de suite après, un carton indique “7 years later”.
Moi, c’est la fin qui me fait vraiment peur, le tueur qui se cache dans le lit de l’héroïne et ses yeux qui apparaissent en surimpression sur la maison, comme une menace installée, même après sa disparition.
Le 3/07/2006 à 13:03
would make a terrific birthday present, sandrine, thank you ;-)
love,
lh.
Le 4/07/2006 à 09:52
Ah ! Comment ne pas me laisser attendrir ? En revanche, cher lo, je décline toute responsabilité quant aux éventuelles conséquences que ce film pourrait avoir sur ton sommeil !
J’ai hâte que tu me dises ce que tu en penses.
Le 4/07/2006 à 10:07
Petite question lo, peux-tu lire les zone 1 ?
Le 4/07/2006 à 13:14
Plutôt que le remake…
Have you checked the sequel, mam’zelle ?
Le 4/07/2006 à 14:19
Non. Vous parlez bien de “When a stranger calls back”, toujours de Walton ? J’hésitais à me le procurer. Ca vaut le coup d’oeil ?
Le 4/07/2006 à 14:48
Indeed.
Le 4/07/2006 à 15:14
Je ne le trouve qu’en VF !! Aie aie aie !
Le 4/07/2006 à 15:18
je ferai de mon mieux, sandrine, avec les dents s’il le faut ;-)
quant à mes nuits… j’ai renoncé à chercher le(s) responsable(s)
lh.
Le 4/07/2006 à 18:32
Dur dur de se procurer les films de Walton par chez nous et cela même si Chabrol est grand fan du quatrième as (selon Bill Krohn) du cinéma d’horreur contemporain, je me permets juste (voir plus haut) de vous conseiller Week-end de terreur en dvd zone 2, un slasher inoffensif pas inintéressant du tout ! When a stranger calls back est surtout marquant pour ses effluves surréalistes, s’il est dur à se procurer c’est que c’est un téléfilm (Walton a d’ailleurs signé en grande majorité… des téléfilms!) Moi perso j’ai fait appel à mon cousin d’Amérique et à sa mule.
Le 4/07/2006 à 20:01
« April’s Fool Day » est une curiosité qui ne tue pas trois pattes à un cat. Mieux à voir après d’autres Walton’s films. (Le début est très bien.) J’acquiesce assez au billet de m’sieur Benj à son propos. Il y a une bizarreté d’ensemble, et some shots.