Faire corps [1]

Un corps est fait de regards“, nous enseigne l’expo d’anthropologie comparée Qu’est-ce qu’un corps ?, au Musée du Quai Branly. Regard et miroir. Freud affirmait que Le Moi corporel “n’est pas seulement un être de surface, il est lui-même la projection d’une surface” (Le Moi et Le Ca).
Autrement dit, le corps ne saurait s’envisager dans un rapport individué (de soi à soi), mais dans une relation interpersonnelle où le collectif prend toute sa mesure.
C’est par le regard que le corps, habituellement perçu comme “le siège d’une irréductible singularité”, advient. Ces considérations valent d’autant plus au cinéma où s’orchestre la rencontre entre le corps spectatoriel et la chair des images.
Faire corps alors revient à faire société. A dix ans d’intervalle, deux films mettent en scène ce motif à travers son expression la plus saisissante : la foule.
Le Cuirassé Potemkine théorise (voire “poétise”) la fonction révolutionnaire à travers la matérialité du corps quand Fury entérine l’échec de la démocratie.
De l’élan contestataire au lynchage, la pulsion faire retour qui ébranle le socle sociétal. Eisenstein croit en la puissance libératrice du collectif quand Lang en démontre les limites. L’immigré allemand, qui a fui le nazisme, stigmatise le climat moral d’un pays où dans les années 30, on recensait pas moins de deux lynchages hebdomadaires. Didactique et inquiet, Fury prouve que l’institution, loin d’être un rempart à la barbarie, peut même la servir. C’est le sens de la deuxième partie du film où le héros se venge, renversant subtilement les valeurs de victime et de bourreau.
Au plan stylistique, les deux films empruntent à l’expressionnisme. L’hystérie des lyncheurs chez Lang, faciès déformés par la haine, rejoint les gros plans de visages ulcérés chez Eisenstein. D’autre part, les deux auteurs recourent volontiers à la métaphore (le plan des poules caquetantes pour signifier la propagation de la rumeur chez Lang et le célèbre plan du landau ou l’innocence sacrifiée chez le soviétique).
Deux manières de représentation du corps, au centre des distributions des affects, se manifestent, instinctives, irrépressibles, aveugles. Avec Le Cuirasé Potemkine, Eisenstein a fait entrer le cinéma dans la civilisation du corps, une brèche dans l’entropie bourgeoise qui trouvera son acmé dans les années 60 avec Pasolini notamment.

Photogrammes, de gauche à droite : Le Cuirassé Potemkine (1925) de S. Eisenstein et Fury (1935) de Fritz Lang.

 

11 réponses pour “Faire corps [1]”

  1. .Moland.Fengkov. dit :

    c’est régle cette histoire de commentaires et de filtre antispam interdisant les longs textes ? LA grève du billet est levée ?

  2. Vincent dit :

    Il ne fait pas bon croiser la foule des prolétaires chez Lang.

  3. simon dit :

    merci grâce à toi je viens de retouver le nom de ce film, vu enfant;Fury il m’avait beaucoup plu d’ailleurs. :)

  4. simon dit :

    et de 4

  5. sandrine dit :

    Moland,
    Non, le problème n’est toujours pas réglé pour ce commentaire sur L’Inferno que je me suis résignée à intégrer au corps du billet. En revanche, les contributeurs qui peuvent toujours poster leurs réactions.
    Vincent,
    Oui, mais ça n’est pas si simple puisque ces mêmes prolétaires deviennent victimes dans la deuxième partie du film. Puisque vous en parlez, je ne cesse de me demander pourquoi je n’aime pas La Raison du plus faible de Belvaux. Est-ce à cause de cette incapacité à faire exister collectivement les corps ?
    Simon,
    Voir Fury enfant ! Ce ne fut pas une expérience trop éprouvante ? Ce film m’angoisse à chaque fois : j’ai peur des mouvements de masse ! :-)

  6. Simon dit :

    A vrai dire, ce film montre bien comment les êtres humains sont capables de se comporter en groupe et m’avait beaucoup appri sur la justice.
    Il m’avait fait beaucoup moins peur que d’autres que j’avais vu ( Un film gore dans un hôpital ou des gens se faiser decouper puis assembler avec des grosses coutures bien voyantes, je ne me rappelle ni du titre, ni de l’histoire exacte)

  7. Simon dit :

    Alors? Partie debaucher des petits skaters?

  8. sandrine dit :

    Avant les skaters, j’ai d’abord fait un détour par la plage pour reluquer les surfers ! Le film d’horreur dont vous parlez est en NB ou en couleurs ? (je n’y crois pas : Simon lance un quizz sauvage)

  9. Vincent dit :

    Ce ne serait pas “Pieces” de Juan Piquer Simon, l’histoire du gars qui termine un puzzle de femme nue avec des morceaux de femmes bien réels ?

  10. Simon dit :

    Vincent>Je ne crois pas que ce soit “Pieces”, parce qu’ils étaient plusieurs de l’hôpital à jouer à la boucherie.

    Sandrine :>le film couleur, le héros est découpé puis mis dans plusieurs bocaux puis je crois qu’il est reassemblé.Je l’ai vu au milieu de années 80(83-87).
    Ne cherchez pas pour moi, ce n’est pas un film qui me manque contrairement à “Fury”.Beaucoup de surfeer à Paris-plage?

  11. Bertrand D. dit :

    Je rappelle à toutes les Parisiennes fréquentant Paris-Plage qu’il ait interdit d’enlever le haut et/ou de réduire le bas à une ficelle (infraction punissable d’une amende de 38 euros).

    PS. Pour les Parisiens c’est différent, évidemment.

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