Faire corps [2]

Le teen movie met systématiquement en scène une crise : celle d’un corps adolescent inscrit dans le collectif, réalité par laquelle il advient.
Trajectoire immuable d’un corps dysfonctionnel à la recherche de sa permanence, autrement dit, son adoubement ou son maintien dans le groupe. Au départ, il y a toujours un hiatus : la laide devient belle (Elle est trop bien), l’idiote s’affirme (Legally Blonde), le jeune puceau connaît l’extase (American Pie) et j’en passe.
Perpétuel horizon d’attente, la popularité. Pour autant, le genre ne se borne pas à de sempiternels récits d’in-corporation. Mais, de manière générale, sans le groupe, point de salut. La communauté se maintient à flots quand elle ne prend pas l’eau sous l’influence de présences adolescentes funestes, dépositaires de la mélancolie de leur âge et des tourments d’une société déliquescente.
Deux teen movie d’auteur, Ken Park et Virgin Suicides, rappellent à leur manière tendre et cruelle l’importance du groupe comme résistance au puritanisme ambiant. Les corps ne s’envisagent dès lors que dans un rapport pluriel où la jouissance, comme condition de pérennité, constitue l’enjeu.
Les deux films s’ouvrent par le même événement traumatique : le suicide d’un adolescent. L’une s’empale sur la clôture de la maison familiale, délimitation symbolique du foyer mis à mal par cet acte violent. L’autre, un skater, se fait sauter le caisson sur son terrain de jeu. En somme, les personnages, en se désolidarisant du groupe, signent leur anéantissement.
A partir de là, les fictions basculent. Les jeunes gens opposent aux adultes la vitalité de leurs corps entravés par les conventions. Repli tragique, consenti ou subi, il s’agit de faire corps, dans un élan inconscient de préservation. Les sœurs Lisbon, cloîtrées par une mère monstrueuse, forment un gynécée qui gomme jusqu’à leur individualité. Les adolescents de Ken Park manifestent, à travers une sexualité débridée, la volonté de retrouver l’unicité perdue, la division signant l’entrée dans le monde réprouvé des adultes.
Faire l’amour devient dès lors une question de survie. Lux Lisbon (Kirsten Dunst), abandonnée par la coqueluche du lycée, s’envoie en l’air avec tout ce qui bouge, à la nuit tombée, sur le faîte de la maison. Paradoxalement, plus ils s’adonnent au sexe, plus les adolescents donnent l’impression de se désincarner. Corps suspendus entre ciel et terre, leur matérialité est fragile. Qu’ils soient en équilibre sur une planche de skate ou sur le toit familial, transitions entre deux espaces et, par ricochets, entre eux états (juvénilité et maturité, vie et mort), le sentiment de précarité domine. Et quand la chute devient inéluctable, tout le monde est coupable.

23 réponses pour “Faire corps [2]”

  1. Tlön dit :

    Enfin un billet ou on va dire du mal de ces deux mauvais films!!! non???

  2. sandrine dit :

    Provocateur, va ! :-)

  3. Gabrielle Gerard dit :

    C’est vrai que le cinéma de Sofia Coppola est devenu très minaudier. Mais “Virgin Suicides” dégageait une réelle grâce, quelque chose de virginal justement…
    Quant à “Ken Park”, d’accord avec Tlön. Larry Clark est un auteur très surestimé.

  4. .Moland.Fengkov. dit :

    tiens, j’ai revu hier “Another day in paradise”, eh bien j’ai pris autant de plaisir qu’à la première vision. Et puis surtout, outre le couple Griffith/Woods, Natasha Gregson Wagner est vraiment à croquer, elle doit avoir bien plus de 30 ans, et pourtant, elle continue d’incarner de jeunes adolescentes insouciantes, en bref, elle incarne une éternelle jeunesse des plus rafraîchissantes, surtout en ces temps de canicule. Me retaperais bien “Bully”, tiens… façon de parler.
    Sinon, rien à voir, mais “Devil’s rejects”, petit chef d’oeuvre, il y avait bien longtemps qu’un film ne m’avait pas autant retourné. Mais je digresse.

  5. Scanner dit :

    « Gabrielle Gerard » !!! Euh… Is this a joke ?
    Ou le nom estampillé sur votre carte d’identité ?

  6. Tlön dit :

    Scanner,
    Peu importe le tout est qu’elle est the same gambettes

  7. Gabrielle Gerard dit :

    Eh oui, Scanner et Tlön, voilà ce que c’est que d’avoir des parents minnelliens…

  8. Scanner dit :

    Ouaah…
    Welcome, miss.
    Tlön and I appreciate. Mes hommages à your folks.

  9. Gabrielle Gerard dit :

    My folks vous saluent, Mr Scanner. Vous pouvez m’appeler Gaby…

  10. Zanux dit :

    Natasha Gregson Wagner !
    Mon Dieu Maurice !
    Gardes ! Qu’on l’emmène !
    Pourquoi pas Jennifer Love Hewitt tant que tu y es !

    C’est bien elle que Pete s’envoie dans Lost Highway et je discerne les basses raisons pour lesquelles cette actrice attire ton attention. Fille adoptive de Jonathan Hart, who oh oh.

    Sandrine il est temps de procéder à la censure sur ces pages de qualité qui ne sauraient plus souffrir la présence de maniaques parmi les intervenants.

    J’en profite pour te remercier de m’avoir fait découvrir l’Inferno et pour suggérer aux amateurs de films de Rob Zombie que le merdier danois “Pusher” est excellentissime, en ce qui concerne le premier volet en tous cas.
    Rob Zombie, ahahaha, whouhou, le clown pourri est très bon, héhé…

  11. Luiz Carlos dit :

    Récemment, j’ai vu “Picnic at Hanging Rock” (1975), un beau film australien de Peter Weir où l’atmosphère curieusement renvoie à celle de “Virgin Suicides”. Le soleil - lyrique, mais tout de même menaçant - enveloppe les filles qui vont disparaître sans aucune explication : ce film me parait un vrai influence pour Sofia Coppola (bien qu’elle refuse les métaphores visuels pleines de significations psychanalitiques de Weir).

    Dans “Ken Park”, la lumière vient de l’autre cotê (ou du même ?) : d’un paradis perdu ou jamais conquit (mais qui est quand même au presént !), où les ados de Larry Clark peuvent constituer une masse d’enérgie sexuel en état pure. La mythologie, en tous cas. J’aime “Another day in paradise” aussi, un mélange du riche travail iconographique de Clark dans les 70’s (”Tulsa”) et du cinéma de genre (gangster, road movie…). Et d’accord avec Moland : les adultes sont plus adolescentes que les adolescentes dans ce film.

  12. Hamm dit :

    D’accord avec Mr Moland sur Devil’s reject. Une petite bombe. Un vrai pied qui a l’énergie 70’s sans tomber dans l’hommage policé.
    Quand on pense que le même type a commis La Maison des 1000 corps (ou qqch comme ça)… on croit rêver.

  13. sandrine dit :

    Désolée pour ce long silence, je profitais de vacances bien méritées.
    Pour Devil’s rejects, je vous renvoie illico au billet de Sébastien, en lien sur ce blog (Ce qui nous regarde). Je trouve le film très bon mais ne crie pas au chef d’oeuvre pour autant.
    Zanux, mention spéciale pour le “clown pouuri” !
    Luiz Carlos,
    Il y a effcetivement dans le film de Weir quelque chose de mortifère et d’évancescent qui rejoint Virgin Suicides…

  14. Tlön dit :

    Point commun entre les deux films : ils semblent tout deux avoir été photographiés par David Hamilton…

  15. Tlön dit :

    Je veux parler du Weir et du Coppola

  16. Gabrielle Gerard dit :

    Vous allez tous me trouver bégueule (BCBG : “beau-coup bé-gueule”, comme dit le frère d’une copine), mais je ne comprends pas cet enthousiasme général pour le cinéma de Larry Clark. Sa manière frontale et crue de filmer le corps adolescent m’est très antipathique. C’est de l’art anthropologique, qui confond réalité et vérité, où tout reste sordidement réel, sans la moindre transcendance (à la différence d’un Van Sant autrement plus talentueux). Que Clark refuse toute approche romantique de l’adolescence, on ne saurait le blâmer, cela nous change des œuvres gnangnan sur le sujet. Reste que sa fascination pour l’aspect monstrueux de l’adolescence (fascination qui n’a rien à voir avec l’empathie et que ne sauve pas la scène de triolisme à la fin de “Ken Park”, quoi qu’on en dise) transforme le plus souvent ses portraits en véritables caricatures. Sur la dureté de l’adolescence, Bresson a été finalement beaucoup plus loin. Voir “Mouchette”.
    PS : Voir aussi “Au hasard Balthazar”, l’occasion pour moi de rendre hommage aux deux ânes morts aujourd’hui dans le déraillement du TER (et dont tout le monde se fout royalement).

  17. Tlôn dit :

    Mlle Gerard,
    Non content d’avoir de jolies jambes, vous avez aussi de l’esprit…
    On n’a d’ailleurs pas assez fait le rapprochement avec cette vilenie qu’est American beauty

  18. jean-sébastien dit :

    il me semble qu’il y a un contresens sur Ken Park : c’est tout le contraire, ce sont les adultes qui sont monstrueux, l’adolescence au contraire est un paradis perdu, c’est très explicite dans ce film en particulier, et c’est d’ailleurs ce qui peut déranger (enfin pas moi…)

  19. Tlön dit :

    Mais c’est justement là qu’est tout le problème !!! Les adolescents ne sont perçus que dans l’opposition aux adultes caricaturaux et chargés de tous “les pêchés” A défaut de faire exister ces adolescents par eux-mêmes, ceux-ci ne deviennent que des faires valoir pour Clark d’ou comme le dit Mlle Gérard, l’absence de “transcendance” (je sais c’est un gros mot!). Il ne reste que le regard d’un voyeur. Du cinéma de vieux.
    Ps. Au moins ce film pose-t-il quelques questions, ce qui n’est même pas le cas du S.Coppola!!

  20. Gabrielle Gerard dit :

    M’sieur Tlön > arrêtez, vous me faites rougir…

    Jean-Sébastien > le terme “monstrueux” est peut-être mal choisi, mais je l’entends au sens de ce qui est effrayant, hors norme, de ce qui choque autant la raison que la morale, loin de l’image édulcorée de l’adolescence fragile et rebelle. Le problème est que cette part monstrueuse n’est jamais véritablement magnifiée chez Larry Clark (du moins, ne m’apparaît-elle jamais comme telle), mais semble au contraire toujours exhibée comme pur objet de fascination. Ce qui me dérange n’est donc pas d’être confrontée à une telle “monstruosité”, mais que celle-ci ne soit pas plus subtilement questionnée. Quant à la monstruosité des parents, c’est autre chose, c’est une monstruosité de façade, très conventionnelle. Là, on est dans la caricature la plus grossière.

  21. jean-sébastien dit :

    pas faux…mais bon, j’ai de la sympathie pour Larry Clark, j’aime bien ses gros sabots…(chacun ses perversions…)…et puis je suis pas sûr qu’il soir un vieux libidineux fasciné par cet âge perdu, je crois que vraiment Larry Clark est un adolescent…

  22. Julie dit :

    je poste ce commentaire, voilà maintenant presque un an après ce sujet.

    Je suppose que personne ne répondra, ou ne le lira…gnn !
    Enfin ce n’est pas le but.

    Je voulais dire que je faisais actuellement un mémoire (Je suis en master 1 cinéma) et mon sujet :

    “Les rapports intergenerationnels sur fond de mort”
    (le titre sera affiné plus tard).

    Je compare Ken Park et Virgin Suicides.
    C’est en faisant quelques recherches que je suis tombé sur votre post.

    Non seulement me rassure de voir que quelqu’un y a déjà pensé, et aussi j’aurai aimé discuter un peu sur le sujet.

    Confronter mes idées aux votres, voir ce que je n’aurai pas vu, ou omis…Etc

    Voilà, merci ! :o)

  23. sandrine dit :

    Julie,
    Nous pouvons tout à fait échanger par mail sur ce sujet. Mon adresse est en lien. J’ai fait une analyse assez longue sur Virgin Suicides sur ce même blog, intitulé “Les jeunes filles et la mort”. C’est là :
    http://contrechamp.kaywa.com/p192.html
    Peut-être cela apportera t-il de l’eau à votre moulin ?
    Sur les relations ados/adultes (si j’ai bien saisi votre sujet), vous pouvez intégrer dans votre corpus le film Mysterious Skin de Araki ou encore le très beau Twelve and Holding de Michael Cuesta. Mais encore développer l’angle de la faillite parentale dans le rôle de protection, la fracture entre ces deux mondes, évoquer La Guerre des Mondes de Spielberg (l’enfant est exposé à l’horreur et accède à la connaissance, comme dans La Nuit du Chasseur - J’en parlais là : http://contrechamp.kaywa.com/p372.html et ici :
    http://contrechamp.kaywa.com/p370.html
    Bref, des pistes jetées en vrac dont nous pourrons rediscuter si vous y trouvez de la matière.
    N’hésitez pas.
    Merci de votre visite !

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