Fin de palais

Le 59ème Festival de Cannes s’achève et avec lui, une certaine idée du cinéma. Car s’il n’a pas brillé par une sélection très marquante, l’événement cinématographique a néanmoins entamé sa mue. Aspect prégnant cette année, le questionnement et le renouvellement des formes. L’ouverture aux images contemporaines, tant désirée dans un contexte conservateur, est en train de s’esquisser. Certes, timidement dans une compétition officielle où l’on trouvait quelques ovnis, comme L’Ami de la Famille de Sorrentino ou Southland Tales de Richard Kelly, tous deux absents du palmarès. On regrette que les membres du jury n’aient pas suivi et se soient cramponnés à une cinématographie classique qui a fait long feu. En distribuant paresseusement des prix d’interprétation à l’ensemble de la distribution de Indigènes et de Volver, le jury a choisi la facilité et le consensus. Ce qui fâche, là-dedans, c’est un nivellement par le bas qui verrait toutes les prestations se valoir. Loin de les servir, ces prix reflètent ironiquement la proposition toute en aplats de films rebelles à l’innovation. A la collégialité des prix répond - ce n’est pas un hasard - des films où le collectif fait retour. Structures chorales, destinées individuelles fondues dans un grand tout filmique (Babel, Selon Charlie, La Raison du plus faible, Indigènes, Volver etc..) et dramaturgique, la communauté occupe le haut de l’affiche.

Comment se penser à l’aune du collectif et dans un flux (mondialisation, pop culture) décalant ? Visions messianiques, guerres et fin de civilisation, telles furent les réponses. Jamais la béance n’avait trouvé expression plus évidente à l’écran ! Les propositions filmiques ne se situent dorénavant plus du côté du repli sécuritaire, mais dans une forme implosive. L’humanité à la question, c’est tout un système de représentations qui vacille. Cette même humanité qui avait donné son titre au film de Bruno Dumont, lequel renoue là avec un Grand Prix du Jury, et signe le plus beau film de sa carrière. Car Flandres est la conjonction idéale du propos et de la forme renouvelée, au même titre que En avant Jeunesse de Pedro Costa, ses plans tableaux, trous noirs qui vous aspirent tout en distillant leur insatiable vitalité.

Cinéma en état de guerre, à défaut d’être en état de grâce, c’est la consécration attendue du film de Loach, Le Vent se lève, un rapt émotionnel convenu pour artificiers du cinéma. On se désole du palmarès, d’autant plus que les corps, pour une fois, vibraient à l’unisson du contemporain. Certes, Shortbus de John Cameron Mitchell n’a pas connu les honneurs d’une compétition officielle, mais demeure l’une des propositions les plus audacieuses. De mémoire de festivalier, on n’avait jamais vu « CA » ! Qu’Andrea Arnold, avec Red Road, un premier film, se retrouve propulsée Prix du Jury n’est pas étranger à cette manière décomplexée de filmer le sexe au même plan que les sentiments. Histoire de deuil impossible, à la réalisation assez maîtrisée, Red Road pèche par son manque d’originalité, à l’instar d’un palmarès académique qui n’ose s’aventurer dans les chemins de traverse cinéphiliques qui s’offraient pourtant à lui. Sans surprise, le mexicain Gonzalez Inarritu rafle, avec un Almodovar piqué à vif, respectivement le prix de la mise en scène et du scénario.

On se prend à rêver. Et si le 59è Festival de Cannes, en les honorant, avait paradoxalement entériné la fin de règne des auteurs et signé l’avènement d’un cinéma hybride ? Et de songer au dernier plan de l’injustement boudé Marie-Antoinette, une nature morte saisissante dans laquelle on entrevoit, chambre dévastée, la métaphore d’une forme classique sens dessus dessous. Le cinéma est mort, vive le cinéma !

24 réponses pour “Fin de palais”

  1. dit :

    >Ce qui est affligeant, c’est qu’à part le cas Cronenberg, les Lynch, WKW, Tarantino, aient été aussi complaisants, frigides et centristes (tendance douste-blazistes) dans leur palmarès ces dernières années…
    >Sinon, Sandrine c’est toi sur toutes ces photos, harcelée par autant d’hommes et de bouteilles? Dieu que la semaine de récup’ a du être difficile, me trompé-je?

  2. sandrine dit :

    Benj,
    Imagine-toi, Bruno Dumont, président du jury à Cannes ?
    Peu probable pour le 60è anniversaire ! On sait déjà que les grands cinéastes contemporains seront à l’honneur, comme Scorcese, avec quelques autres prestigieux invités.
    Sinon, désolée de te décevoir, mais je n’apparais jamais sur mon blog et les deux ravissantes brunettes qui figurent dans les séries de manière récurrente sont mes infatigables copines de fête !

  3. raqi33 dit :

    excellent compte-rendu, notamment le “trous noirs qui vous aspirent tout en distillant leur insatiable vitalité.” (une des meilleures expressions que j’ai lu pour décrire ce film fou).

    Mais tout de même : que trouves-tu de novateur au film-pustule de Sorrentino ?

  4. sandrine dit :

    Sur le coup, je me suis dit : “quelle horreur formelle”, mais en même temps grandissait en moi un plaisir de plus en plus irrépressible pendant la projection. Le film est à l’image de son héros : moche, mais passionnant dans sa laideur même. Je l’ai trouvé gonflé Sorrentino : sa mise en scène baroque à la fois sophistiquée et chichiteuse, ce mélange des genres incessant, entre tragédie faustienne et sitcom italienne. Bref, un objet tellement barré que j’ai accroché !

  5. raqi33 dit :

    Ton commentaire rejoint ce que des amis m’ont dit. Du coup tu me fais regretter de pas être resté jusqu’au bout (au bout d’une heure j’en pouvais plus). Il arrive que certains films en apparence affreux se révèlent géniaux sur la durée (Domino du petit père Kelly…)

  6. JG dit :

    benj > Il faudrait peut-être arrêter de considérer que les cinéastes appelés à présider les jury cannois distribuent palmes et prix comme bon leur semble. Un président du jury, ça n’est jamais qu’un vote qui compte double, et à la rigueur une voix qui porte un peu plus que les autres parce que le badge du type en question, il y a marqué “président”. Nous savons tous très bien que Tarantino n’aurait jamais donné la Palme à Michael Moore s’il avait fait ce qu’il voulait (Old Boy palmé ne m’aurait guère plus satisfait, mais ç’eut été un choix qui lui aurait autrement plus ressemblé), et cette année WKW a dû composer avec l’avis de Patrice Leconte, Monica Bellucci, Samuel L. Jackson… Entre autres.

  7. Docteur No dit :

    Je suis d’accord pour le Sorrentino. Insupportablement intéressant. Un grand moment de plaisir pervers.
    JG> Paraît que Bellucci buvait les paroles de Kar-waï. Le Président avait donc trois voix et non deux.

  8. david dit :

    Oui, belle analyse de la situation. Le prochain festival sera en tous cas attendu comme un tournant. Quel que soit le président, parce que justement on peut voir que le palmarès ne s’accorde pas forcément à son image.

  9. Zanux dit :

    Je découvre seulement aujourd’hui le palmarès étant coupé de tout durant dix jours. Bravo pour ta couverture du merdier, tu vas pouvoir souffler… et moi voir les films puisque je n’en ai vu aucun, ni de la sélection, ni de la quinzaine.
    Sul !

  10. sandrine dit :

    Dr No,
    Féroce, décidément ! :-)
    David,
    Je suis déjà très inquiète du caractère protocolaire de la chose, anniversaire oblige.
    Zanux,
    Tu devais fumer du kif dans les hautes montagnes de l’Atlas marocain pour ne pas avoir eu “vent” du palmarès ! A Cannes, on a l’impression que le monde entier ne tourne qu’autour de l’événement.

  11. sk†ns dit :

    http://www.lefigaro.fr/debats/20060606.FIG000000015_quand_le_cinema_d_auteur_se_nourrit_de_miserabilisme_et_de_lutte_des_classes.html

  12. Tlön dit :

    Ce texte, celui du Figaro, est comment dire un peu complètement idiot !!!! Mais il est vrai que Loach ça a toujours été (à l’exception de Kess) trés faiblard.

  13. JG dit :

    “Loach ça a toujours été (à l’exception de Kess) trés faiblard.”

    Tlön > Et “Poor cow” alors ?

  14. Simon dit :

    Hop, on passe à 14 .

  15. andy Verol dit :

    Bonjour,

    Je tiens à signaler l’existence de notre collectif d’écrivains libres et énervés: http://hirsute.hautetfort.com

    Nous travaillons avec des revues littéraires en France et en Belgique et souhaitons élargir notre lectorat.

    Nous avons deux écrits en ligne actuellement, tous deux signés par Andy Verol:

    http://www.le-mort-qui-trompe.fr

    http://www.e-torpedo.net

    Egalement deux productions ont été réalisées de 45 pages chacune: Baise de Rue et Mon Usine qui seront édités en juin et juillet 2006 sur la revue de Patrick Cintas :

    http://www.artistasalfaix.com/revue/http://www.artistasalfaix.com/revue/

    Je bosse également sur d’autres nouvelles décrochées et décalées, des poèmes, etc.

    Deux textes seront publiés dans le poézine Traction Brabant à l’automne.

    Si vous souhaitez avoir plus d’informations ou recevoir mes travaux futurs, n’hésitez pas à me contacter

    Andy verol

  16. Vincent dit :

    Bonjour,

    Je tiens à signaler l’existence de mon collectif de cinéphile unique, libre et énervé néanmoins :

    Ken Loach n’est qu’exceptionnellement faiblard (qui ne l’est pas une fois dans sa carrière ?). Le reste du temps et selon la formule consacrée, j’aime beaucoup ce qu’il fait.

  17. sandrine dit :

    Cher Vincent,
    J’ai conscience de froisser ici du monde et j’ai d’ailleurs reçu ces derniers temps pas mal de mail à ce sujet. Mais The WInd (…) représente absolument tout ce que je n’ai plus envie de voir au cinéma, tant au plan esthétique qu’idéologique. Pour autant, je n’invalide pas l’ensemble de la filmographie de l’auteur dont j’aime les 1ers opus. Seulement, ce cinéma de consensus, je n’en peux plus.

  18. raqi33 dit :

    Qu’as tu pensé de Bug alors ?

  19. Vincent dit :

    Chère Sandrine,
    Je ne suis pas froissé le moins du monde, “énervé” est complètement en référence à A Verol. Ceci dit, je n’ai vu que très peu de films à Cannes cette année, et ni celui de Loach, ni celui de Coppola, ni celui de Dumont. Mais sur le fond, par rapport à tout ce que j’ai lu, j’aurais assez envie de défendre Loach, par rapport aux discours qui tendent à le disqualifier entant que cinéaste. Défendre, attaquer, c’est un peu militaire pour moi, mais ça fait partie du jeu entre nous.

  20. benj- Kess que tu me racontes là? dit :

    Je vous conseille de (re)voir le Cinéastes de Notre temps que Karim Kridi avait consacré, caméra à l’épaule, à ce grand malade de Loach qui se méfiait de la caméra comme de la peste, tellement conscient lui même de la portée manipulatrice des images… Pour moi son cinéma n’est rien d’autre que de l’idée prémâchée, ses films ne pensent pas mais démontrent, et avec des grands ideaux on fait plus souvent de petits films que de chef d’oeuvres…

  21. dit :

    Karim “D”ridi autant pour moi, le film : “Citizen Ken Loach”

  22. Vincent - Kes à dire ? dit :

    Vous écririez “dénoncent” je comprendrais, mais “démontrent”, ça me laisse perplexe. Prendriez vous Loach pour un mathématicien ?
    Si ses films ne pensent pas (ah ?) quels sont les films qui “pensent” selon vous ? Et puis, avec de petits idéaux, voire pas d’idéal du tout, on fait tout autant de “petits” films.

  23. dit :

    Cher Vincent, on va pas encore se disputer devant les enfants tout de même?!

  24. vincent dit :

    J’y pense encore
    J’y pense

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