Grand Prix - Flandres
Comme vous le savez, Flandres était depuis le début de ce Festival, mon favori et de le voir sacrer Grand Prix m’a transportée de joie.
Oui, mais voilà, je ne peux pas m’en empêcher. Le Dumont n’est tellement pas baisant que j’ai toujours envie de le titiller. Lors de sa conférence de presse, je n’avais posé aucune question, préférant m’abîmer dans une observation troublante: les acteurs de Flandres parlaient sous contrôle du réalisateur.
Je revois les yeux inquiets de la magnifique Adéläide Leroux, qui choisissait ses mots et scrutais du coin de l’oeil son mentor, de peur de dire une connerie. J’ai trouvé cela curieux tout de même, cette absence de relation de confiance entre les deux parties. C’est ce qu’on reproche d’ailleurs à Dumont : de ne pas aimer ses acteurs, de s’en servir comme des instruments rudimentaires au service de son grand oeuvre (”L’art est réservé à une élite” a déclaré le bonhomme).
Mais voilà, Flandres est un véritable accomplissement ! Je suis aux anges mais non, décidément, c’est plus fort que moi, je lève la main car j’ai envie de l’asticoter Dumont qui pontifie depuis 10 minutes maintenant sur ces choix de mise en scène. Je l’interroge sur la fin alternative de Flandres, où le héros de retour de la guerre, accomplit un carnage. Dans la version (bressonnienne) qui nous a été à voir, l’amour triomphe. Je lui demande s’il pense que cette concession lui a permis d’obtenir les faveurs du jury. Il hésite, me regarde de ses yeux bleus acier (d’un coup, je ne suis plus très sûre et me ratatine au 1er rang). Puis, il déclare avoir retranché effectivement 15 mn et que cette fin là était la seule possible.
Je devrais me contenter de cela et du sourire du réalisateur que je n’avais jamais aussi serein.
La critique ci-dessous :
Chez Bruno Dumont, tout commence par le paysage. Viscéral, il vibre au diapason des corps, par où le sensible reflète le climat intérieur du personnage. D’emblée réaffirmé dans le titre, ce territoire définit une dramaturgie claire. Le film met en miroir deux espaces, aux antipodes climatiques : la cinégénique région des Flandres et un pays oriental, suffocant de chaleur.
La caméra pinceau de Bruno Dumont dessine avec sensibilité les contours de ces paysages émouvants. A l’un, une palette saturée de gris, à l’autre la solarité, l’ensemble se fondant dans un final en apothéose. C’est par le territoire que les personnages adviennent, comme le rappelle Bruno Dumont : ” j’ai besoin de la terre pour filmer les êtres humains. En les filmant, les Flandres rendent une part de l’existence humaine. “.
Barbe (Adélaïde Leroux) arpente chaque jour la campagne avec Démester (Samuel Boidin), son ami d’enfance agriculteur avec lequel elle entretient une relation charnelle. La jeune femme fragile se donne aussi sans passion à Blondel. Les deux garçons partent pour la guerre, où ils se confrontent à l’horreur. Barbe, malade des nerfs, s’enlise dans la folie pendant leur absence. Démester revient seul d’une guerre dont Barbe sait tout, pour l’avoir éprouvée.
Dumont s’était déjà exilé dans des territoires étrangers à la région du Nord, la substance vibratile d’un cinéma épris de picturalité. C’était 29 Palms, une friction aux stéréotypes américains. Dumont évidait le signe, comme ses plans, dans une démarche radicale où il revisitait une mythologie cinématographique.
De nouveau, le réalisateur délocalise son cinéma et investit un lieu indéfini (l’Irak ?). La guerre, telle qu’il la figure, devient aussi abstraite que le territoire où elle se joue. Ce n’est pas tant la guerre qui importe que l’idée de celle-ci et ses effets sur les êtres. C’est le sens de deux segments qui alternent, se répondent et s’entrechoquent. Le montage parallèle produit un véritable trouble. Paradoxalement, Flandres trouve dans ses ruptures son harmonie malade. Le projet abouti est tendu de bout en bout par une fièvre et une beauté de tous les plans. Les acteurs, non professionnels, y sont évidemment pour beaucoup. Et particulièrement Adélaïde Leroux, toute de grâce diaphane et de violence rentrée. On a le sentiment d’avoir fait là une grande rencontre. L’actrice est tout simplement immense, dans ses élans et ses silences. Inoubliable même, à la manière des héroïnes bressonniennes dont elle est l’héritière incarnée. Jusqu’alors porté sur le mysticisme, Dumont avait la fâcheuse tendance à icôniser ses interprètes. L’actrice échappe à ce travers et exprime une sensualité inédite dans l’œuvre de Dumont.
Ce n’est pas là le seul signe de renouveau qu’on observe, éblouis, dans ce qui apparaît comme le meilleur film de son auteur. Le sexe y est filmé de manière distanciée. Sans passion, certes, mais non plus crûment. Et quand, les deux héros s’avouent leur amour, les mots paraissent bien plus impudiques que les corps. Qu’il s’agisse de guerre ou de sexe, les enjeux sont les mêmes : un territoire à conquérir que se disputent deux parties. La mise en scène prend acte de ce constat dans un film brûlant et qui nous laisse un goût de Flandres dans la bouche.


Le 29/05/2006 à 10:40
BRA-VOOOOOOOO.
et puis ce charisme.
Le 29/05/2006 à 19:02
No comment ?
Le 29/05/2006 à 23:09
Pas de texte pour Flandres ?
Le 30/05/2006 à 00:43
Si, si ! J’arrive. Ma batterie d’ordi m’a lâchée pendant la conférence et dans l’intervalle, je suis rentrée à Paris.
Le 30/05/2006 à 01:15
Pas encore vu Flandres malheureusement, mais le seul réconfort de cette morne remise des prix fut le pudeur du grand Bruno Dumont lorsqu’il reçut le grand prix.
Le 14/06/2006 à 14:46
Tu te souviens ce qu’a dit Bruno lors de la remise du prix??? Vu qu’il manque le prix d’interprétation masculine, On sait ce qui te fait mal au cul.
Mets de l’huile, d’olive,
et arrète la branlette
Le 14/06/2006 à 15:29
Quelle élégance !