Haute solitude
Rue Fontaine de Philippe Garrel - Dialogues.
A la terrasse d’un café
Louis (Philippe Garrel) : - Ca va pas, hein ?
René (Jean-Pierre Léaud) : - La nuit, quand je dors, je suis réveillé par un coup de couteau, là !
Comme un coup de couteau, ça fait un super mal de chien. Alors j’avale des médicaments pour me rendormir et je fais des cauchemars horribles : je vois des gens qui rentrent chez moi pour prendre les dernières affaires qu’elle a laissées, alors j’avale encore des médicaments pour ne pas souffrir… On souffre, on halète, on perd le fil de ses pensées, on trouve plus ses mots, on bafouille, enfin tout quoi…
Tu vois ? remarque, si une femme vous quitte, il faut s’en prendre qu’à soi : elle est partie, c’est de ma faute, si je m’étais conduit autrement elle serait pas partie, voilà c’est tout… Il faut être fort, pas se laisser aller, rien… C’est dur tout de même, c’est dur… On voudrait dire : “Je vais changer, je serai plus comme avant.” L’autre fait semblant d’y croire, parce que c’est pas vrai : on sera exactement comme avant…Moi aussi, je le sais…
J’ai vu ça dans un film : un acteur disait un truc comme ça :
“Quand tu souffres du mal que te fait l’amour, faut prendre des médicaments, ça calme la douleur, c’est pas très romantique mais c’est comme ça.” Ouais, ouais, faut faire attention à soi, mon vieux, faut faire gaffe. Voilà : “Faites attention à vous, mon vieux, personne n’a le droit de vous faire souffrir, méfiez-vous de la douleur des choses.”
J’avais un ami, vraiment un bon copain, un jour une femme lui a dit “Mon amour”. Il a dit “Oh la la ! je me méfie de ces mots là.” Il en a bavé des ronds de chapeau, il est mort. Ca nous a pas fait marrer…
Remarque, quand tu tombes amoureux tu prends le risque de souffrir, c’est moral. Encore que, en ce qui me concerne, un peu plus de tendresse et un peu moins de violence, ce serait bien quand même. (…)


Le 5/12/2004 à 20:03
J’adore Jean-Pierre Léaud ! Cette manière de dire, ce visage à la Buster Keaton, cette façon de se foutre de tout, mais obnubilé par les femmes.
J’aimerais ressembler à ce type !
Je me souviens de lui dans un film ou téléfilm récent : sa femme le trompe avec un cycliste (ou un journaliste sportif), il décide de se noyer dans le canal saint martin, et prend le pseudo de Pierre Labbé face aux flics qui viennent l’arrêter.
Merci pour cette scène, Sandrine, dans laquelle il est encore pris dans les affres de l’amour, dans la quête de la femme..
Le 6/12/2004 à 10:23
ah la la elle est belle cette scène, elle me un peu nostalgique, je ne serai jamais cette femme dont un homme peut parler de cette façon..
Le 6/12/2004 à 10:36
Des médicaments contre le mal d’amour, c’est vraiment idiot comme conseil, non ? Je préfère ressentir cette souffrance-là.
Le 6/12/2004 à 11:02
Cher Damien,
Ne sois pas si terre à terre ! :-) Bien évidemment, c’est absurde et le personnage de Léaud ne le sait que trop, ce qui rend son propos plus désespéré encore.
Miss Christie,
Vous avez du en faire pleurer des hommes…
Le 6/12/2004 à 11:13
Christian,
Merci ! Le film dont tu parles, de Lucas Belvaux, s’appelle Pour Rire (1997). Je ne l’aime pas particulièrement s’il n’y avait JP Léaud dont tu soulignes à juste titre la filiation avec le cinéma burlesque. Tsai Ming Liang, dans Là-bas Quelle heure est-il ?, matérialise d’ailleurs le lien entre Buster Keaton et Léaud, à travers le recours à la citation. Deleuze disait de Léaud qu’il est l’acteur par excellence d’un cinéma des corps qui a fleuri avec la Nouvelle Vague.
Le 6/12/2004 à 16:16
ce qui est amusant c’est qu’on a tous entendu de superbes conseils de ce genre, et comme Léaud c’était bien souvent “dans un film : un acteur disait un truc comme ça”…
Le 6/12/2004 à 16:18
je pourrais rajouter, que si Sandrine, je ne te connais, pas, le titre du post et le poste en lui-même résonnent plus personnel (plus intime disons) que tes textes qui par ailleurs reflètent plus ta galopante cinéphilie… me trompé-je? j’essayais de voir entre les mailles c’est tout
Le 6/12/2004 à 16:48
Benjamin,
“dans un film : un acteur disait un truc comme ça”… est aussi une citation, ou du moins un écho, il me semble à La Maman et la Putain : “J’ai vu faire ça dans un film (…) Le cinéma, ça sert à ça, à faire un lit” dit par le même Léaud et de mémoire (défaillante).
Mon titre est une référence au film de Garrel que j’aime beaucoup : “Les hautes solitudes”.
Mais tu es perspicace car ce dialogue trouve en effet des résonnances plus intimes…
Le 7/12/2004 à 23:04
you’re not alone!
Le 21/12/2004 à 18:56
j’adore Léaud aussi!!!