In heaven, everything is fine
Film éminemment sensitif, Eraserhead dépeint les affres de la paternité non désirée. Le prélude préfigure un monde chaotique, voué à la destruction : la tête de Henry Spencer (Jack Nance) flotte en surimpression sur une planète nimbée de nuées. De sa bouche ouverte sort un fœtus, tandis qu’un homme s’échine sur des manettes, dans un décor industriel. S’ouvre alors un cratère dans lequel tombe le fœtus. Puis la caméra ressort par un trou aveuglant de lumière, bordé d’herbes, comme si le regard du spectateur lui-même faisait l’objet d’une expulsion.
Emblématique à plus d’un titre, cette ouverture revêt une dimension sexuelle, voire génitale, prégante dans les films de David Lynch.
Le motif de la matrice est explicitement représenté, au travers du cratère et de la bouche entrouverte du héros. Cette béance renvoie bien évidemment au sexe féminin. Ainsi, lorsque Henry, abandonné de sa femme, fait l’amour avec sa troublante voisine, le couple adultérin s’enfonce dans un lit liquide, en forme d’utérus. A l’issue de leur étreinte, seuls demeurent encore à la surface de l’eau les cheveux bouclés de la femme, figurant un pubis. Le héros est englouti par ce sexe féminin. Sa peur de la castration est manifeste.
Ce motif est à mettre en relation avec le tableau d’Otto Wols, La Grenade (photogramme du bas, à l’extrême droite). Le cratère, causé par une explosion, n’est pas sans rappeler les motifs génitaux que nous avons décrits. Le peintre allemand, qui versa dans l’investigation psychologique, a entamé la surface picturale de coups de pinceaux noirs, étouffant le jaune chaud et le bleu léger qui bordent le cratère. Cela traduit l’ambivalence psychique d’un moi partagé entre Eros et Thanatos.
Le personnage d’Henry Spencer souffre d’un complexe de castration évident. Le monstrueux bébé, interprété dans de nombreuses études, comme le prolongement pénien du héros, entraîne dans sa mort le personnage principal. Armé d’une paire de ciseaux, Henry finit par percer le corps du nourrisson. En somme, il s’autocastre.
Dès lors, la grande machine universelle s’enraye et « l’homme aux manettes », le grand Créateur, ne peut empêcher l’explosion de la planète, qui vole en éclats dans les derniers plans.
Après ce climax sonore et visuel, Henry, baigné d’une lumière éclatante, se retrouve au paradis, en compagnie de la « dame au radiateur ». « In heaven, everything is fine », lui chante à l’envi cette figure féminine asexuée et, en conséquence, idéale. Au commencement était l’innocence.
Sandrine Marques







Le 14/06/2004 à 22:16
Superbe film & superbe texte, mais comment peut-on voir une figure idéale dans cette épouvantable chanteuse aux bajoues flasques et au rictus grotesque ? Figure de cauchemar plutôt…
Le 14/06/2004 à 23:33
Oh ! Je suis d’accord avec toi, cette dame est effrayante ! Il n’empêche : elle n’est pas sexuée, contrairement à Mary qui présente à Jack un bébé dont il ne voulait pas. Elle lui demande de l’épouser, en somme, le castre d’emblée. La “dame au radiateur” est une figure bienveillante. Virginale, elle est nimbée d’une lumière irréelle. Elle retrouve Jack au Paradis, après le chaos (psyché morcelée du héros ?).
Je me suis replongée dans la bouquin de Chion à l’instant pour trouver des indices sur cette dame. Rien de bien signifiant. En revanche, dans une étude (je recherche les références en ce moment même) l’auteur met l’accent sur les réminiscences bibliques fortes à l’oeuvre dans le film : sexe et culpabilité, péché originel.
Le 14/06/2004 à 23:51
le livre de référence est celui de Olivier Smolders : “Eraserhead” (éditions Yellow Now). Très bonne monographie sur Eraserhead.
Le 15/06/2004 à 00:52
Ah oui, virginale (= antisexy ), figure bienveillante d’accord. C’est un peu une sorte de fée dévoyée en fait.
Avec ce sous-texte religieux dont tu parles (péché originel, etc.), le film peut être rapproché de l’univers de Bergman. Ainsi, la scène du repas avec les beaux-parents me fait penser à la fin de “L’heure du loup”, autre scène de dîner qui vire au cauchemar…
Le 15/06/2004 à 19:50
Les scènes de présentation aux parents ne sont pas piquées des vers non plus chez Hitchcock !
Smolders (dont j’ai relu, du coup, l’étude d’une traite) dit de la dame au radiateur que c’est la mère du héros ! L’arrière plan biblique est beaucoup moins développé que je ne le pensais.
Il écrit, à propos du final où Henry retrouve la dame au Paradis : ” se perdre dans la lumière, se noyer dans les eaux profondes, gommer sa mémoire et son identité, retourner à la poussière, n’être plus qu’une semence éparpillée dans l’univers infini. Rêver ce temps béni où le sens n’était pas, où la forme n’était qu’à peine constituée, où la mère elle-même ne pouvait s’inventer que comme pure abstraction. Car ici, l’image du bonheur est par définition une image abstraite, indéchiffrable, presqu’illisible.”
Tout est dit !
Le 18/06/2004 à 11:43
party fact: stanley kubrick made everyone watch Eraserhead to get a feeling for the atmosphere before they filmed The Shining. It was supposedly one of his favorite films.
i love you all.
bisou.
ciao.
ok.
j.
Le 18/06/2004 à 11:47
He Jon ! How interesting ! I didn’t know that. Thank you. I love you too !
Le 21/09/2004 à 11:31
Lactating Of
Le 30/08/2007 à 15:09
J’aime ce film. J’aime le cinéma. J’aime Lynch. Et ceci dit en passant, j’aime aussi votre page.
Le 30/08/2007 à 15:10
Merci, Nymphe !