India Song
(Un monologue intérieur)
Ce manège avait duré près d’un an. Je préparais chacune de mes sorties comme une comédienne, ses entrées sur scène. Un cérémonial auquel je ne dérogeais jamais : ajuster mes cheveux, soigner ma mise et mon maquillage. A l’époque, j’habitais un deux pièces du côté de Jourdain, dans une rue qui ne dormait jamais.
Je ne saurais dire quand tout cela a commencé, ni quand j’avais remarqué l’homme derrière la vitre. Il se tenait là tous les jours, immuablement penché de trois quart sur son ouvrage. Je passais devant la boutique chaque soir pour rentrer chez moi. La tendre inclination de son profil m’avait frappée. Il était d’origine indienne, chevelure de jais, la quarantaine, une beauté aristocratique qui détonnait avec le décor.
Quand mes yeux rencontrèrent enfin les siens, le rituel s’enclencha. J’avais dorénavant rendez-vous avec mon “narcisse noir” auquel j’allais rendre un hommage silencieux au fil des mois.
J’aimais l’idée de l’écran qui nous séparait, la vitrine projective contre laquelle butait mon désir spectatoriel. Le regarder suffisait à mon bonheur. Nous avons progressivement apprivoisé les apparences et commencé une conversation muette. La paroi de verre renvoyait maintenant nos saluts intransitifs : seule ma voix me revenait, orpheline de son destinataire. Il y eut bientôt ses sourires, comme une trouée dans l’écran, qui me laissaient rêver au frôlement harmonieux de ses mots.
Et puis, j’ai déménagé. Curieusement, je n’ai jamais cherché à revoir mon bel acteur du muet. Trois années s’écoulèrent ainsi, m’éloignant de ma chimère. Quand un soir d’automne, je vis l’homme se matérialiser devant moi, au sortir d’un café. J’aurais voulu l’esquiver - le cœur me battait si fort - mais souriant, il se dirigeait déjà vers moi avec assurance. Le temps se fige avec moi, suspendue aux mots tant désirés de la rencontre. Il est volubile. La tête me tourne.
Tout se brouille. Un larsen lancinant bourdonne dans mes oreilles. Je ne l’écoute plus. Un trop plein d’émotion ? Non, une réalité plus cruelle. Sa voix ne colle pas. Douloureuse dichotomie corps/parole : sa tessiture n’est pas au diapason de l’image désirante que j’avais imprimée.
Je cherche, tout le temps de notre échange, à opérer la synchronisation, rejouant le passage du muet au parlant à qui l’on doit une tragique séparation. Le cinéma muet, “art de la totalité” que l’avènement du son a bousculé ! Par le procédé de la surimpression, les films muets donnaient à entendre et à voir, dans le même plan, les sons entendus par les personnages ou leurs pensées. Au passage crucial du parlant, des stars comme Garbo durent imposer leur partition : sa voix, trop rauque, dissonnant avec ses traits, déplut au public.
Mon prince indien parle maintenant à tort et à travers, mais il a pour moi la voix d’un autre. Me voilà entrée de plain-pied dans la modernité de Duras, laquelle voulut rompre avec la convention du corps et de la voix unifiés au cinéma. A ce synchronisme, elle opposa l’errance poétique, la parole désolidarisée de son instance énonciatrice. Mais j’avais beau tenter de trouver quelque harmonique dans mon “India Song”, le hiatus persistait.
Evoquant Psychose, Michel Chion, parlant d’”impossible mise en corps“, clarifiait mon trouble. “Ce n’est pas pour rien si cette expression rappelle celle de mise en bière ou de mise en terre. Il s’agit bien en effet de quelque chose qui s’apparente à un enterrement.”
Sur ce bout de trottoir, un soir d’automne, je faisais en direct mon deuil de l’image. La voix ne pouvant se fixer sur le corps de mon interlocuteur ou “occuper la position en retrait du montreur d’images était condamnée à errer à la surface”.
L’homme m’a donné son numéro de téléphone. Je ne l’ai jamais appelé.
Crédits : Caillebotte, Jeune Homme à la Fenêtre.
Michel Chion, La Voix au Cinéma, Ed.de l’Etoile, Cahiers du Cinéma, 2005.


Le 1/10/2006 à 16:10
très beau tableau, dommage qu’il soit trop petit pour vraiment en apprecier tous les détails…
Vous remettez vous ?
Le 2/10/2006 à 00:35
Jeune homme à la fenêtre ?
OU Jeune homme au balcon d’un théâtre non ?
Le 2/10/2006 à 12:31
Sweetback,
Pour ménager votre vue, j’ai agrandi l’image. Sinon, je suis toujours alitée et fiévreuse. Vous connaitriez quelques rites vaudou ?
Cher Gustave,
Réajustez donc votre monocle ! Caillebotte était un bourgeois, issue d’une famille de banquiers. Il est probable que cette scène ait été saisie dans l’Hôtel familial de Caillebotte, rue de Miromesnil. Le Paris moderne l’inspirait, ainsi que les jardins, la Seine et les voiliers… C’est le frère de l’artiste qui pose ici. Je trouve la composition du tableau extraordinaire : ses cadres dans le cadre, la superposition des points de vue, les contrastes de couleur.
Mais mon billet n’aura qu’un rapport lointain avec tout ceci. :-)
Le 2/10/2006 à 21:33
Votre billet est bien beau, oh, comme je vous comprends. Il fait un écho étrange avec mon inconnue à la fenêtre que je n’ai pas osé rappeler… Pourtant…
Mais, même si vos références au muet et au parlant, à l’écran du cinéma sont parfaitement de mise et donnent à ce billet toute sa profondeur et sa qualité, j’ai malgré tout envie de vous dire, que si c’est vraiment cette désynchronisation qui vous retient de composer son numéro de téléphone, vous avez sans doute raison, mais si cette désynchronisation n’est QUE le fruit de vos réflexions sur le cinéma, alors, merde, appelez-le…
Sinon, je connais bien des rites, mais des vaudous, non… Soignez-vous…
Le 2/10/2006 à 22:55
Sans coeur, j’avais jeté le numéro le soir même. C’était il y a un an et je ne peux même plus faire les poubelles !
C’est en filtrant l’incident par le prisme du cinéma (donc a posteriori) que j’ai compris ce qui m’avait profondément déçue dans cette rencontre. Je chérissais l’image mais je n’ai pas aimé son incarnation. De manière générale, je suis très sensible à la voix de ceux qui m’entourent et à celle des acteurs. Certains jouent juste mais parlent faux. C’est surtout vrai au théâtre cette dissonnance. Chez Bresson, ce décalage, cette affectation dans la diction est tellement élaborée que les corps en sont transcendés. J’aime aussi les voix chez Dreyer, blanches, qui renvoient un peu à la musique de Bach.
Le 2/10/2006 à 23:19
Oui.
Cependant peut-êre faut-il faire une distinction entre la diction et la tessiture. Le voix bressonniennes sont avant tout des dictions…
Les voix à accents des acteurs de la nouvelle vague sont une autre forme de recherche. J’éprouve beaucoup d’emotion à l’écoute de Karina ou Jean Seberg, mais peut-être suis-je encore plus touché par le silence de Seberg dans “Les Hautes Solitudes”, le retour au muet, peut-être est-ce là, la solution… Je ne sais pas pourquoi je dis ça… La fièvre peut-être…
Le 2/10/2006 à 23:47
…et nous écouterons Bach sous la véranda, quand nous serons deux vieilles lassées de tout, sauf de leur commerce réciproque et de leur jardin anglais…Je vois dans votre texte, dont je me garderai cette fois de chanter les louanges, par crainte de vous lasser de mes mélopées hagiographiques, une très belle métaphore des relations du web, Sandrine…Toile -évidemment!- aphone sinon muette, où l’on croise parfois des désirs synchrones..mais vienne l’épreuve de la voix, qui ne trompe pas, qui séduit, ou pas, et l’enchantement est brisé…Vous le dites si bien (oops, ça m’a échappé)…
[Allitée et fiévreuse, on vous envierait cet état, dites…S’il n’est pas enviable, et qu’il dure depuis tant de temps, c’est que vous en aviez trop fait, et que votre corps obtient par l’épreuve du feu qu’il s’impose le repos que vous ne lui daigniez accorder…Rabibochez-vous, les deux…]
Le 2/10/2006 à 23:50
J’oubliais de remercier pour ce Caillebotte que je ne connaissais pas (le tableau, je me croyais légitime adoratrice du peintre)…Paris mangé de soleil, et que les murs étaient clairs du temps des fiacres…
Le 3/10/2006 à 00:23
Vous auriez pu vous en douter, dans les films de Bollywood, lorsque les personnages se mettent à pousser la chansonnette, ils sont irrémédiablement doublés. Sans doute que votre Ganesh était-il mal doublé lorsqu’il a balancé les lyrics devantvous ce jour-là.
Le 3/10/2006 à 00:55
Le tableau de Caillebotte n’est pas très raccord avec le texte. Comme la voix du personnage avec son corps, j’imagine. Ça me rappelle John Gilbert et sa voix de crécelle, enfin telle qu’elle apparaissait sur les enregistrements sonores. Impossible de l’accorder avec celle de Garbo, ça ressemblait trop à un numéro de ventriloques : l’homme avait une voix de femme, et la femme une voix d’homme !
Le 3/10/2006 à 01:17
Sweetback,
Vosu avez raison sur le dsitingo. Ce que vous me dîtes (”le retour au muet”) me fait penser aux expérimentations de René Clair dans Sous les Toits de Paris. Et puis le silence est une invention du cinéma moderne. Les exemples abondent (HHH, E. Khoo pour les plus récents).
SoE,
Notre dialogue à nous est bien réel, même s’il emprunte la “voiX” du net. Je suis toujours étonnée ou ravie par vos interventions et vos billets dont je recommande expressément la lecture. Sinon, j’ai renoncé depuis bien longtemps à me réconcilier avec mon corps. Quant à mes désirs, ce billet est un exemple piteux de ce que je peux bien en faire !
Gaby,
Etes-vous certaine ? Le reflet dans la vitre, le sujet masculin dont on ne voit pas le visage mais le profil en amorce. C’est un tableau très sonore, ne trouvez-vous pas ? Puissance de l’évocation, on entend la rumeur de Paris qui remonte par la fenêtre ouverte. C’est presqu’une focalisation interne (ce qu’entend le personnage, ce qu’il voit et pense). Point de vue redoublé par celui du peintre et du spectateur qui regarde. Et puis enfin, la modernité. En tout cas, votre anecdote illustre à merveille le hiatus dont je parlais. Merci !
Ravi Shankar,
Ah, j’aurais du m’en douter ! Même Hitchcock doublait ses acteurs ventriloques !
Le 3/10/2006 à 01:28
Je suis ravi…
Le 3/10/2006 à 01:28
Charmant récit, mais Sandrine, tu es impitoyable ! Et si c’était l’émotion de te revoir qui avait affecté la voix de ce jeune maharadjah ?
SoE : le temps des fiacres était aussi celui du chauffage au charbon, et les murs de Paris en étaient noirs !
Le 3/10/2006 à 09:25
Damien, merci de me rappeler que Caillebotte et Cattenom n’étaient pas contemporains…Licence artistique donc, que ces murs lumineux, et intention d’autant plus..parlante…
Sandrine, vous êtes trop bonne d’encenser le misérable vermisseau qui se prosterne devant vos lumineux geysers…La mécanique du désir est complexe, n’est-ce pas..? N’était l’humain si épris d’absolu, lotus aux pieds fangeux, dressant vers l’éther une tête orgueilleuse…
Le 3/10/2006 à 15:23
Très belle petite nouvelle qui ferait l’objet d’un beau court-métrage non parlé (sonore mais pas muet) jusqu’à la révélation de la parole finale (et de sa dysharmonie).
Vous parlez de Duras. Avez-vous vu “Les enfants”? Pas moi, mais y joue un acteur étonnant, Axel Bogousslavsky, qui a un corps de vieux et une voix d’enfant, d’où une inévitable étrangeté.
Le 3/10/2006 à 19:51
Sur la “sonorité” du tableau, vous avez raison Sandrine. Je n’avais pas monté le son assez fort.
Le 3/10/2006 à 22:17
Et oui, en ce qui me concerne, moi je, pour ma part, j’avais personnellement bien senti la sonorité du tableau, la rumeur parisienne autour.
N’évoquais-je pas dès le départ le balcon d’un théâtre comme une ouverture sur la grande pièce de la ville ?
Le 4/10/2006 à 15:35
“Conversations Secrètes”… voilà un intitulé en forme d’invitation… je les ai toutes parcourues - les 17 - du “baroque” à la “bimbo universitaire”… cette chanson indienne est assurément une des plus personnelles… on y entend à peine la référence cinéphilique…
Le 4/10/2006 à 17:23
Ne m’encourage pas sur cette voie : j’ai, en réserve, tout un tas d’histoires cruelles du même tonneau. Et puis, il était temps de m’exposer un peu. D’ailleurs, je compte apparaître sur mon blog prochainement, à l’occasion d’un quizz interdit imminent. C’est la révolution !
Le 4/10/2006 à 17:41
apparaîtras-tu nue en train de te faire scier les bras dans le sens de la longueur par un psychopathe masqué ?
Le 4/10/2006 à 17:47
A minuit tout est permis…
Le 4/10/2006 à 19:58
Je veux bien jouer le rôle du psychopathe masqué.
Le 4/10/2006 à 22:03
quand ? quand ?
Le 5/10/2006 à 00:26
… parce que minuit est tout de même allegrement sonné !
Le 5/10/2006 à 10:20
Oh ! Mais le coup d’envoi du quizz n’avait pas été donné. D’ailleurs, ce sera le dernier de la saison 2, avec son lot de surprises et de règles arbitraires !
Après, nous célébrerons dignement les vainqueurs.
Mais effectivement, je m’engage à apparaître sur mon blog à cette grande occasion….
Le 7/10/2006 à 22:33
C est quand le quizz ?
Le 9/10/2006 à 11:02
Amusant de lire l’autre jour dans dans une rame du métro parisien un texte de Maupassant faisant écho au vôtre :
« Comme il habitait les Batignolles, étant employé au ministère de l’Instruction publique, il prenait chaque matin l’omnibus, pour se rendre à son bureau. Et chaque matin il voyageait jusqu’au centre de Paris, en face d’une jeune fille dont il devint amoureux. C’était une petite brunette, de ces brunes dont les yeux sont si noirs qu’ils ont l’air de taches, et dont le teint a des reflets d’ivoire. Il la voyait apparaître toujours au coin de la même rue. Elle courait d’un petit air pressé, souple et gracieux ; et elle sautait sur le marchepied. On rencontre parfois de ces femmes qu’on a envie de serrer éperduement dans ses bras, tout de suite, sans les connaître. »
(extrait d’une nouvelle parue dans le Gil Blas, 20 novembre 1883 )
Vive la ville et le quotidien comme lieu de rencontres impromptues au détour d’une vitrine, d’un omnibus , d’un café …etc
Le 9/10/2006 à 15:10
Simon,
Quelle impétuosité !
Gustave C,
Troublant, d’autant que j’aime particulièrement Maupassant….
Le 10/10/2006 à 23:20
Que voulez-vous, Sandrine, nous sommes tous des petits princes attendant que leur rose ait décidé de paraître enfin…(’tention, z’avez un pétale de traviole, là) Bon, d’accord, il y a sans doute des moutons dans le lot…Mais je leur ai mis une muselière…Je vous espère rétablie enfin.
Le 11/10/2006 à 01:46
C’est vous la rose, chère SoE, éclose sur le fumier du web. Quand ce blog ne vit pas, une existence s’écrit. Remise sur pieds depuis peu et toujours le bonheur de lire vos magnifiques billets.