Jour de colère

La très ésotérique et électrisante série Carnivale (La Caravane de l’Etrange), découverte sur Jimmy ce week end, est à rapprocher des
Harmonies Werckmeister, voyage intérieur magistral du réalisateur hongrois Béla Tarr.

La série et le film entretiennent des relations secrètes avec les mystères du cosmos, le Bien et le Mal, à l’image des personnages principaux qui tous les deux possèdent un don. Chez Tarr, Janos (Lars Rudolph), observateur ébloui des miracles de la Création, promène son regard innocent sur le monde et ses contemporains. C’est un poète dans l’acception rimbaldienne du terme, autrement dit, un voyant chargé d’instruire l’humanité.
Quant au jeune Ben Hawkins (Nick Stahl), il accomplit des miracles mais ses facultés divines le terrifient. Lorsqu’il croise la route d’un cirque itinérant, le nain Samson lui propose de rester. Tous les artistes de cette caravane possèdent des dons extraordinaires. Au même moment, le révérend Justin Crowe est hanté par les mêmes visions apocalyptiques qui assaillent inlassablement le jeune héros, préfiguration d’un combat de l’ombre contre la lumière.

Chez Béla Tarr, les récits de Janos annoncent une ère du chaos, amorcée par l’arrivée en ville d’un cirque dont l’attraction principale est la carcasse d’une immense baleine, symbole de la putrescence d’une société. A la tête de cet étrange convoi, un prince aux intentions funestes, grand ordonnateur des désordres à venir.
Dans Carnivale, un mystérieux Grand Patron régit la caravane, figure positive qui, comme chez le réalisateur hongrois, n’est pas donnée à voir. Chez Tarr, le Prince, incarnation du Mal, établit peu à peu son empire sur les ruines fumantes de l’Humanité.

La série et le film hongrois s’inscrivent tous deux dans un contexte de crise politique, économique et morale, voire, en sont des symptômes. Chez Tarr, tout se dérègle à l’arrivée du cirque dans la ville, du domestique à l’administratif. L’humanité cède le pas à la barbarie. Des groupuscules mettent à feu et à sang la ville.

La référence politique s’impose immanquablement à l’esprit. Ravagée par les deux fléaux que furent le fascisme et le communisme, la Hongrie porte encore aujourd’hui les stigmates de sa lourde histoire. Le prince, fondant son régime sur la terreur, pourrait être tout à la fois une réminiscence de Staline et d’Hitler. Frappés durement par la pauvreté, les habitants n’hésitent pas à se soulever au nom de ce prince obscur, ignorant jusqu’aux raisons de leur propre haine. Dans Carnivale, la crise de 1929 jette sur les routes une population affamée.

La raison de l’innocent Janos vacille quand les ténèbres recouvrent définitivement le pays. Dans Carnivale, les artistes du cirque sont peut-être les seuls à pouvoir empêcher ce phénomène entropique.
Durement éprouvé Janos ne se remettra pas de son voyage. Sa curiosité l’a poussé à pénétrer à l’intérieur du camion qui contient la baleine. Des correspondances s‘établissent alors avec le récit biblique de l’épreuve de Jonas à qui Dieu avait ordonné de prêcher dans la ville de Ninive. Ayant failli à sa mission, Jonas fut précipité en mer par un équipage et séjourna trois jours durant dans le ventre d’une baleine avant d’être rejeté sur un rivage. Janos/Jonas, tous les deux ont failli à leur mission d’instruire les hommes.
Ben Hawkins pénètre également dans une roulotte à bagages, lieu mémoire étrange qui s’avère n’être qu’une chimère. Janos et Ben accomplissent tous deux un parcours initiatique tourné vers la connaissance.

Béla Tarr, qui adapte un roman de Laszlo Krasznahorkai (La Mélancolie de la Résistance), signe une œuvre d’une envergure poétique sans égale, servie par un noir et blanc expressionniste, décliné selon mille et une nuances de gris. La photographie participe pleinement à la couleur du récit, conférant aux scènes leur ambiance tour à tour irréelle ou naturaliste. Il en va de même dans Carnivale, visuellement à couper le souffle, servi par une lumière chaude et dont le cadre est infesté par des forces surnaturelles.

A découvrir d’urgence !

Sandrine Marques

17 réponses pour “Jour de colère”

  1. Roger dit :

    Est-ce que ces films existent en versin DVD?
    R

  2. sandrine dit :

    Oui, cher Roger, tu peux trouver le DVD du film de Béla Tarr en zone 2, sur fnac.com. Quant à Carnivale, cette incroyable série est en cours de diffusion. Mais un coffret ne manquera pas de sortir d’ici peu. Si tu veux des informations sur la série, va sur le site de HBO (www.hbo.com).
    En tout cas, je ne me suis pas remise des deux premiers épisodes. Mieux, certaines séquences m’ont fait tout autant frissonner de peur que de plaisir. Un soin maniaque est apporté à chaque détail..Du grand art ! Quant à Béla Tarr, on touche là au génie.
    S.

  3. Roger dit :

    Ah, très bien, enfin, je sais quoi acheter en venant à Paris. Merci
    R

  4. .Moland.Fengkov. dit :

    ah lala. J’adhère à 100% au parallèle entre ces deux univers. Le générique seul de la nouvelle série phare de HBO (qui décidément s’impose comme la référence en matière de série TV qui marquera ce début de siècle, comme la RKO l’avait fait en son temps) mériterait une analyse complète et fouillée, plan par plan, sans doute éclairé au fil des prochains épisodes (seulement 12 en tout pour le moment…). Dans cette série, on retrouve, en vrac, du Tod Browning, avec tous ces freaks effrayants non seulement de par leur particularité, mais surtout de par leur don (un nain tout droit sorti de Twin Peaks et de sa chambre rouge), un géant sorti d’un film de Tim Burton, un medium aveugle, mais qui voit au fond des âmes (un topos, certes), une catatonique , qui s’avère logorrhéique et qui déplace les objets, une voyante rescapée de the Faculty, le même sauveur du monde que celui de Terminator (Nick Stahl), et un méchant Kurgan (Clancy Brown) rentré dans les ordres. Une belle farandole de personnages joyeusement inquiétants. Séduit dès les deux premiers épisodes, en espérant qu’on ne tombera pas dans des poncifs, mais que la surprise entrera en piste à chaque lever de rideau.

  5. lisagnes dit :

    Houla, tu cites carrément les prénoms de ceux que tu recommandes? Certains préfèreraient peut-être rester anonymes, d’où l’utilité d’un pseudo.
    Sinon, joli blog, je repasserai un de ces 4!

  6. sandrine dit :

    Chère Lisagnes,
    Si je donne le prénom de ces personnes, c’est qu’elles ne le cachent pas. ..
    Qu’est ce qui t’a amenée sur ce blog ? Carnivale ? Merci pour tes compliments et à très vite…
    S.

  7. skoteinos dit :

    Ça y est, tu t’es mise au “S.M.” ?!

  8. sandrine dit :

    Cher Skoty,
    Je savais bien que mes initiales ne manqueraient pas de t’émoustiller, du moins de débrider ton imaginaire déjà très fécond.
    Sinon, quelqu’un a-t-il vu Carnivale ou le sublime film de Béla Tarr ? Qu’il parle maintenant ou se taise à jamais !
    S.

  9. skoteinos dit :

    J’adore les portugaises (cf. mon poste sur Marilyn Jess).

  10. skoteinos dit :

    …genre les actrices du senhor Oliveira

  11. .Moland.Fengkov. dit :

    Tiens, en regardant l’affiche de Carnivale (dont le titre original dépasse sa traduction française), on peut remarquer que la grande roue pourrait représenter l’auréole qu’on retrouve dans les icônes. De plus, en fouillant du côté des symboles, la grande roue représente le cycle de la vie. Quelques pistes, mais les prochains épisodes nous en diront plus, sans doute.

  12. jean-sébastien dit :

    ou là là, ça a l’air sérieux tout ça! Je ne parlerai pas de Carnival que je n’ai pas vu (j’ai hâte, même si je me méfie du côté quinquaillerie fantastico-mystique de la promo…mais bon ne parlons pas de ce qu’on n’a pas vu)…en revanche, je ne suis pas du tout un fan de ce Bela Tarr là, certes talentueux mais un peu clichton sur les bords, très “le mooonde va maaaaaaal, je suis triiiiiiiste, je fais des longs plaaaans bien signifiaaaants”…bref ça m’avais beaucoup énervé à l’époque; beaucoup de talent visuel mais un fond bien creux (et c’est pas parce qu’on parle de l’apocalypse qu’on doit se passer de réflexion…à mon avis!)

    là, Sandrine fulmine!

  13. sandrine dit :

    Un fonds bien creux ? Dans ce film, Tarr ne parle ni plus, ni moins des régimes totalitaristes, et, en filigrane, de l’horreur concentrationnaire. En témoigne la séquence de mise à sac de l’hôpital où l’on découvre un vieillard décharné, réminiscence des victimes des camps d’extermination.

  14. jean-sébastien dit :

    oui mais justement il ne fait qu’effleurer ces questions, réduites à quelques thèmes visuels…
    explique moi ce qu’il dit “exactement” sur l’horreur concentrationnaire où sur les régimes totalitaire (hormis des trucs de discussions de comptoir du style ” hé oui, il arrive le fascisme”?)

  15. sandrine dit :

    Il ne l’évoque pas à travers le langage mais figure à l’image, ce qui est encore plus fort. Son cinéma a une puissance évocatoire peu commune.

  16. jean-sébastien dit :

    mouais, pas convaincu…ça me semble relever de la quincaillerie mystico-politico-fumiste son histoire…mais bon, nous ne serons pas d’accord sur ce coup là…(on s’ennuierai sinon…;-)

  17. sandrine dit :

    Mais tu es sûr que nous parlons bien du film avec Lars Rudolph. J’ai un doute là ! :-)

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