L’amour est un chien de l’enfer
La Vie Nouvelle de Philippe Gandrieux radicalise les expérimentations visuelles de Sombre, fondées sur le morcellement et l’exploration anxiogène des limites du cadre.
Ici, l’image affleure, plus qu’elle n’advient. Constamment menacée de disparition, elle prend naissance dans un indéfini se situant au seuil du « visible ».
Les personnages peinent ainsi à émerger de la pénombre à laquelle ils appartiennent, risquant à chaque instant d’être évincés du cadre, pour être engloutis dans un monde indifférencié.
La bande son apocalyptique, grave et ample d’Etant Donnés (les frères Hurtado), composée à partir d’éléments naturels amplifiés, participe au climat délétère du film. Une parfaite alchimie existe entre l’univers visuel de Gandrieux et cette musique des soubassements. Envoûtante, elle invite à un bouleversement de la perception.
L’expérience spectatorielle se partage entre rejet et transe hypnotique. Ce dernier aspect l’emporte, à condition de souscrire au pacte initial.
Il faut, en effet, accepter de rentrer dans l’univers « d’en bas » de Philippe Gandrieux comme dans un trip cauchemardesque ; se laisser happer par la texture brute et troublée de l’image. En somme, il s’agit de consentir à l’aliénation, à son corps défendant.
La Vie Nouvelle se situe en effet au-delà de la sémantique cinématographique. Le film semble directement relié à l’inconscient, inventant un langage secret, un dialogue intime avec les peurs primales.
En cela, La Vie Nouvelle rejoint Sombre et sa terrifiante séquence du théâtre de marionnettes. La peur du loup, qui provoquait les hurlements des enfants dans Sombre, fait écho à la régression animale, à l’œuvre dans ce dernier opus. Ici, les hommes s’entredévorent dans une séquence hallucinatoire, filmée en négatif. Ces accouplements bestiaux et contre-nature illustrent la phrase de Bukowski : « l’amour est un chien de l’enfer ».
Gandrieux excelle dans le registre de la peur : les jeunes gens sont arrachés à des mères en pleurs (la saisissante séquence d’ouverture) pour être prostitués. Le corps devient une marchandise, une monnaie d’échange, un objet de convoitise. Seymour va s’aventurer en enfer, en poursuivant un chimérique amour. La Vie Nouvelle est l’histoire d’un échec et d’une trahison. Le mentor de Seymour finit dévoré par les chiens qui gardent les mondes souterrains.
Le titre énigmatique du film renvoie à une œuvre poétique de Dante, La Vita Nova. Gandrieux en propose une transposition toute personnelle, dans un pays de l’Est ravagé. Il emprunte également à La Divine Comédie. L’esthétique du film est nourrie de ces références littéraires.
La « vie nouvelle », dans l’œuvre du poète italien, est celle promise par l’amour de l’inatteignable et révérée Béatrice, morte prématurément. C’est la célébration de l’amour authentique et éternel.
Seymour se perd en voulant posséder la fatale Mélania, assimilée à Béatrice, son modèle absolu. Elle ne peut lui appartenir. Anna Mouglalis, très troublante dans son rôle d’icône trash, irradie. Sa prestation dans le cabaret, suscitant la concupiscence des hommes présents, n’est pas sans évoquer Dorothy Valens (Isabella Rossellini) dans Blue Velvet. Quand Seymour croit enfin la posséder, la nitescence révèle l’insupportable imposture. Le jeune soldat a été abusé.
Gandrieux propose une relecture très pessimiste de l’œuvre de Dante. L’amour est une bête immonde, un leurre. Et le voyage fut terrifiant…
Sandrine Marques



Le 29/04/2004 à 13:58
– C’est Gandrieux?
- C’est pas plutôt Grandrieux ?
- Non, en fait c’est Glandrieux…
- Grands dieux !
- Ben oui.
Le 29/04/2004 à 14:33
Mais c’est vraiment adapté de Dante ou c’est juste une allusion ? Parce que ça n’y ressemble pas tellement d’après ce que tu dis… Le dernier vers de la Divine Comédie, pour rappel, c’est “L’Amore che muove il Sole el’altre Stelle”
Le 29/04/2004 à 19:01
Damien,
C’est moi qui ai fait le rapprochement avec Dante car le titre, La Vie Nouvelle, est une référence à l’ouvrage poétique La Vita Nova.
Les emprunts (car il s’agit plutôt de cela) à La Divine Comédie se situent davantage du côté des cercles de l’enfer, figurés à l’image par Gandrieux. Plus le personnage avance dans le “récit”, plus il régresse, jusqu’au stade animal. Ces séquences me font penser au cercle des damnés. On pourrait aussi citer Huysmans (A Rebours) ou Lautréamont (Les Chants de Maldoror). Gandrieux donne à voir un monde souterrain, où le refoulé jaillit convulsivement.
Il est vrai que dans La Divine Comédie, le poète évolue dans les Limbes puis l’Enfer pour atteindre le Paradis (et le visage radieux de Béatrice). L’ouvrage se referme sur le vers lumineux que tu cites.
C’est pourquoi je dis que la lecture de Gandrieux est très pessimiste. Son personnage disparait dans l’ombre, quand Dante Alighieri renaît à la lumière…
Le 29/04/2004 à 19:04
Cher monsieur Dugland,
Si votre plumage se rapporte à votre ramage alors vous êtes le phénix de ce blog…
Le 29/04/2004 à 20:16
Cher mademoiselle sandrine,
merci énormément du compliment, je préfère de loin le phénix à toute vie nouvelle… J’ai d’ailleurs une maison de ce type (on ne s’appelle pas dugland pour rien).
Mais je maintiens: Glandrieux s’appelle Grandrieux, sérieux (ouh là là, super super sérieux c’ui là !). Avec deux “r”, quoi, qu’il n’en manque pas (d’r).
Mes plumages, mes ramages, mes hommages.
Le 29/04/2004 à 20:19
(oups, pardon, j’me suis trompé; j’voulais écrire:)
Sonny mademoiselle sandrine,
etc. (avec deux “r”)
Le 29/04/2004 à 20:51
Si je puis me permettre, Sony s’écrit avec un N, du moins la célèbre marque japonaise… Mais je ne suis pas sûr de tout suivre, là, alors oubliez ma remarque…
Le 30/04/2004 à 03:02
Pour moi, Sombre est un film génial pendant 20 minutes, et chiant après… Mais le regard est génial, et le dernier plan sur les gens qui attendent le tour de France est magnifique…
Le 1/05/2004 à 20:08
Je ne sais pas si j’irai le voir (voir la remarque de Damien…) Mais ta critique est un vrai plaisir à lire !
Le 2/05/2004 à 13:01
Merci Jan ! Ca me fait bien plaisir. Je rejoins Damien sur Sombre. Les 20 premières minutes sont en effet renversantes et puis le film se délite. La recherche formelle prime (les décadrages systématiques) et laisse un peu en retrait le spectateur. Mais La Vie Nouvelle constitue un vrai aboutissement.
A bientôt !
Le 28/01/2006 à 02:06
Je vais le voir demain (projection aux Beuax-arts de Lille pour ceux qui veulent), c’est un chef d’oeuvre d’après Nicole Brenez, on verra bien. Ca me fait un peu peur quand un type appelle son film “Sombre”, ca fait trip wannabe gothique. Ca m’étonne que tu cites “Maldoror”, Sandrine (je me permets le tutoiement), car l’horreur et le macabre de Maldoror sont, à mon avis, avant tout comiques, et grand guignol. Rien qui doive effrayer, et l’enfer de Lautréamont est plus amusant qu’autre chose, non ?
Merci pour cette chronique très juste et intéressante en tous cas, c’est très rare sur le net, raison de plus pour le signaler.
Le 15/04/2006 à 15:24
je ve te soigner les maladi contagieus
Le 23/08/2007 à 20:42
Le chien n’est pas l’enfer mais le paradis
Il y a de nombeuses visions positives pour le chien:
Chien sauveteur etc…
lol