L’heure du loup.
“Quelque chose de toi est passé en moi” dit Dorothy Valens à Jeffrey Beaumont qui fait brutalement l’expérience du mal dans Blue Velvet. Vertige de la pulsion : le jeune homme bon teint se découvre une nature perverse qui se révèle au contact de la sulfureuse chanteuse.
Thème classique s’il en est au cinéma : où le traqueur s’identifie au traqué et par un phénomène mimétique déstabilisant se met à lui ressembler. Du Sixième Sens de Michael Mann à Cure de Kyoshi Kurosawa, les exemples de transmission négative abondent.
Mais Sidney Lumet radicalise ce paradigme dans The Offence et signe un film parmi les plus malaisants qu’il ait été donné de voir sur les écrans. Un inspecteur (Sean Connery) enquête sur un violeur de fillettes. Des horreurs, il en a vu dans sa carrière mais cette affaire là l’obsède. Ses collègues arrêtent un homme hagard en qui l’inspecteur identifie immédiatement le criminel. S’ensuit un long interrogatoire en huis clos.
Toute l’épine dorsale du film tient dans ce face à face entre le représentant de la Loi et le présumé coupable. Cependant le mal ne procède pas chez Lumet d’une contamination mais d’une reconnaissance opératoire : le flic voit dans le détraqué le reflet hideux de sa propre pulsion.
Ses bas instincts se révèlent plus tôt dans le film à l’occasion d’une scène des plus dérangeantes. Epargnée par son agresseur, une enfant est retrouvée dans les sous-bois. L’inspecteur arrive le premier sur les lieux. S’il trouve la petite victime avant tout le monde, on ne tarde pas à comprendre que c’est guidé par son flair de prédateur. Alors qu’il vient pour la sauver, son comportement ambigu traduit, à l’égard de la fillette, l’excitation du violeur. Passe sur le visage de Connery une palette d’expressions contradictoires que renforce une attitude à la fois protectrice et concupiscente. Un tel rôle achèverait aujourd’hui de ruiner la carrière de l’acteur le plus bankable de l’industrie. D’ailleurs, le film de Lumet n’a jamais été distribué en France, lequel fait aujourd’hui l’objet d’une ressortie aux allures de retour en grâce cinéphile.
The Offence déploie un dispositif singulier où l’interrogatoire est donné à voir par fragments. Chaque bloc de cette confrontation assoit progressivement une certitude : le monstre s’incarne dans une instance réputée pour son intégrité. Lumet met en scène ces moments de tension en s’appuyant sur l’espace et une structure filmique éclatée. Les forces en présence se distribuent selon un agencement qui joue sur les premiers et arrière-plans. Dans l’écart, les personnages se livrent une lutte sans merci. Entre empathie et dégoût, les corps se défient, se frôlent, se rejettent violemment. Certes, le procédé, pour le moins figé, a quelque chose de théâtral. Mais par la grâce de l’interprétation habitée de ses interprètes, The Offence captive de bout en bout.
Autre grande scène du film, basée là encore sur un tête à tête très glauque, l’échange entre le flic déchu et sa compagne. Dans la lignée des crises conjugales éreintantes à la manière de Cassavetes, cette discussion glace les sangs : désir en berne, glu du quotidien, incommunicabilité. L’homme, qui a découvert la bête à l’intérieur de lui, moleste psychologiquement une épouse impuissante à le sauver de ses démons. Toutes les turpitudes auxquelles a été confronté le détective dans l’exercice de sa carrière sont en effet passées en lui. Il trouve dans le pédophile le seul être qui pourra jamais le comprendre, son alter ego. Le conflit qui en résulte est à la base d’un film qu’il serait impossible aujourd’hui de réaliser. On ressort de The Offence laminé, avec le sentiment d’avoir assisté à une expérience extrême par où les certitudes morales les plus tangibles vacillent.
A voir The Offence en reprise sur les écrans prochainement. Hommage à Sidney Lumet du 23 août au 12 septembre 2007 à la Cinémathèque française.
A ne manquer sous aucun prétexte, la leçon de cinéma de Sidney Lumet le 9 septembre 2007.
7h58 le nouveau film du réalisateur sort sur les écrans le 26 septembre 2007.





Le 21/08/2007 à 12:57
Un Lumet à (re)découvrir bientôt !
Le 21/08/2007 à 20:09
Le film dont je t’ai parlé :
Mieux que l’exécuteur…c’était en fait le Flingueur ! ( traduction française de The Mechanic ) de Michael Winner
http://dvdtoile.com/Film.php?id=8099…c‘était vraiment bien ( dans mon souvenir )
Le 21/08/2007 à 20:12
J’ai vu le film à La Rochelle. Une vraie découverte. J’attends vos analyses avec impatience car il y a de quoi faire dans ce film qui n’a pas pu sortir en France à l’époque.
Le 22/08/2007 à 18:10
C’est vraiment assez beau, “The Mechanic”, sans doute le meilleur Winner/Bronson. Il est sorti en zone 1 mais je ne suis pas sûr qu’il a paru en France - c’est évidemment dommage au vu du nombre de daubes de Winner que MGM a jugé de sortir…
Le 22/08/2007 à 20:51
Le Flingueur (The Mechanic) n’est jamais sorti en salles en France (à ma connaissance), mais est néanmoins disponible en DVD et en z2 chez MGM. C’est en effet la perle rare de Michael Winner (ça existe !), notamment pour ses premières scènes et son épilogue, entre autre.
On pourrait donc tout à fait le retrouver dans le catalogue du distributeur qui sort le film dont parle Contrechamp dans ce billet…
Le 22/08/2007 à 21:16
Il y a tout de même d’autre belles choses chez Winner : Le cercle noir, l’Homme de la loi… Et puis à force de voir Death Wish 2 et 3 en VF et recadrés sur M6 on finit par oublier que le premier épisode de la série est plutôt un film assez estimable en dépit de tout ce qu’il peut avoir de trouble idéologiquement parlant.
Le 22/08/2007 à 21:29
Le Cercle noir… bof ! C’est quand même assez plan-plan… L’homme de la loi passe encore, avec quelque indulgence (et encore, il faudrait revoir).
Mais mon entourage me presse effectivement de revoir les Death Wish. Toutefois, je doute du résultat, essentiellement pour la raison que vous évoquez (le souvenir d’un truc mal foutu et effectivement facho reste tenace).
N’oublions pas non plus que Winner a commis un remake du Grand sommeil particulièrement médiocre (euphémisme).
Y.
Le 3/09/2007 à 10:35
Loup y es-tu ?
Le 3/09/2007 à 23:39
J’ai plutôt l’impression que Sandrine nous a posé un lapin.
Le 4/09/2007 à 00:58
Un lapin ? Plutôt un bon civet en ce presque début d’automne. Désolée mais beaucoup de travail en ce moment: textes, projections et préparation du ciné-club m’accaparent. Sans compter ma nouvelle addiction sur le web du nom de facebook.
Las, je reviens aux affaires ! Je vous promets même le retour imminent du quizz interdit, saison 3.
C’est chouette la rentrée, non ?
Le 4/09/2007 à 03:57
Non.
Le 4/09/2007 à 07:51
chic ! un quizz … !
(mais pas un soir de match ?!?… )
Le 4/09/2007 à 09:00
En pré-quizz, une devinette : dans la liste de liens ci-contre, une adresse a changé, sauras-tu la retrouver ? ;-)
Le 4/09/2007 à 15:32
JG,
Allons bon !
Frédéric,
Surtout les soirs de match ! Non mais !
Ludovic,
Ai-je été perspicace ?
Le 4/09/2007 à 15:35
As usual !