L’image et ses fantômes

(De gauche à droite, The Ghost and Mrs Muir de J.L Mankiewicz et Vaudou de J. Tourneur. Au centre, en corps de texte, Kairo de K. Kurosawa).

Le cinéma, dès l’origine, compose avec les fantômes.
Si l’on se réfère à l’étymologie, on est surpris de constater que tout le champ lexical relatif à l’image renvoie à la mort et aux rites funéraires.

En latin, simulacrum signifie le “spectre”.

Quant à imago, qui donne donc directement naissance au mot “image”, c’est le moulage en cire du visage des morts, que le magistrat arborait aux funérailles et plaçait chez lui dans les niches de l’atrium. La religion romaine, basée sur le culte des ancêtres, voulait que l’on rende hommage aux défunts par l’image. Plus un homme était puissant, plus il comptait d’ancêtres de haute lignée : homo multarum imaginum (Salluste).

Figura, c’est le “fantôme” qui devint ensuite la “figure”.
Pour les grecs, vivre c’est voir. Mourir, c’est perdre la vue. Ces derniers ne parlaient pas de “dernier soupir” comme nous, mais de “dernier regard”.

Poursuivons ces repères étymologiques avec “idole” qui vient du grec eidôlon, qui signifie “fantôme des morts”, “spectre” et bien après, “image”, “portrait”. L’eidôlon archaïque désigne “l’âme du mort” qui s’envole du cadavre sous la forme d’une ombre que l’on ne peut saisir.

En langue liturgique, “représentation” désigne un cercueil vide dans lequel est disposé un drap mortuaire pour une cérémonie funèbre. Le Littré ajoute : “Au Moyen Age, figure moulée et peinte qui, dans les obsèques représentait le défunt.” Les rites funéraires des rois de France, entre Charles VI et Henri IV, illustrent la fonction symbolique de l’image, comme substitut du mort.
En effet, le corps du roi devait rester exposé quarante jours, ce qui, en dépit des procédés de conservation et d’embaumement, posait de réels soucis. D’où la fabrication d’un mannequin, réplique vériste à l’exacte du roi disparu. La “représentation” ici se pose donc comme l’héritage direct des traditions romaines. La “représentation”, à laquelle on rendait hommage, prend le pas sur le “représenté”.

En somme, figuration et transfiguration sont étroitement liées depuis l’origine. Et les fantômes n’en finissent pas de danser sur l’écran.

Sandrine Marques

(Source : Régis Debray, Vie et Mort de l’Image, une Histoire du Regard en Occident, Gallimard, 1992, Coll. Folio Essais.)

17 réponses pour “L’image et ses fantômes”

  1. Scanner dit :

    Mam’zelle, oui. Il y a cette phrase de Jacques Tourneur (of curse of the demon, l’un des plus grands sans conteste) :
    « Il est si craintif que, le soir, il enjambe les ombres. »
    ‘Night.

  2. Black Rose dit :

    Salut Sandrine,
    “Dernier regard” cela pourrait être le titre d’une chanson, dans le sens où tu l’explique. Il y a quelques fantômes que je traîne derrière moi, dont je n’arrive pas à me débarasser, par peur ou par lâcheté, c’est dur de “ne pas se retourner”.

  3. corentin dit :

    La célèbre formule de Cocteau:”Le cinéma filme la Mort en mouvement”;lire le formidable ouvrage de Leutrat sur les fantômes à l’écran;Mario Bava déclarant à Oreste del Buono:”les tués existent beaucoup plus fortement à l’écran que les assassins,ils sont dans leur élément naturel”.

  4. Poltergeist dit :

    “Quand ils eurent passé le pont les fantômes vinrent à leur recontre”

  5. Bill Murray dit :

    “Who you gonna call ?”

  6. Tlon dit :

    J’ai cru que Kairo, c’était la marge blanche entre les deux photos!

  7. sandrine dit :

    M’sieur Scanner,
    Belle citation, mais extraite d’où ?

  8. sandrine dit :

    Miss Rose,
    Parles-tu de “fantômes” ou de “cadavres dans le placard” ? :-)

  9. sandrine dit :

    Dear “esprit frappeur”,
    Combien de fois, ai-je usé de cette citation “nofesratienne” pour analyser des séquences ? La scène du pneu crevé dans Sunset Boulevard et la sortie de route du héros. Le franchissement symbolique du pont et la rencontre avec Norma Desmond, fantôme s’il en est ! Avec Mme Muir, ce film de Wilder est pour moi l’un des plus beaux (méta) films de fantômes jamais réalisés.

  10. sandrine dit :

    Cher Corentin Koala,
    Bienvenue sur ce blog et merci pour ces rappels biographiques et filmiques très pertinents. Le bouquin de Leutrat est excellent en effet (mais lui infect !). Mais ça n’engage que moi…

  11. sandrine dit :

    Cher Bill Murray,

    “Ghostbusters” ! Of course !

  12. sandrine dit :

    Tlön,
    Décidément, toujours à la marge, si j’ose dire ! Ca a le mérite de la drôlerie. Tu cherchais l’image fantôme, en somme ! :-))

  13. Scanner dit :

    « Ecrits de Jacques Tourneur » Ed. Rouge profond (P.19).
    Sinon, même first impression que Tlön. Mais faut pas tout mélanger, hein, le centre et les marges… ‘Night mam’zelle Sandrine.

  14. corentin dit :

    Oups!Je m’a trompé!Cocteau a dit:la Mort au travail(et non en mouvement)Sorry

  15. sandrine dit :

    Corentin,
    le lecteur aura rectifié lui-même ! :-))
    Scanner,
    J’ai reprécisé du coup l’emplacement du photogramme - en corps de texte- pour lever toute ambiguité !

  16. Black Rose dit :

    Salut Sandrine,
    Je parles de personnes faisant parties du passé, qui font parties encore du présent, qui me resteront encore dans le futur.

  17. cami dit :

    sa fé peur

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