L’ordre naturel des choses
Marie-France Boyer et Jean-Claude Drouot dans Le Bonheur (1964) d’Agnès Varda.
Le bonheur, forcément, c’est en couleurs ! Pavane de jaunes pétants, épate de bleu, vertige de vermillons : l’œil, dans Le Bonheur, se fait pinceau et par touches impressionnistes dessine la cartographie d’une France des années 60, à l’orée de la modernité. Film naturaliste ? A l’inverse, un modèle de sophistication, influencé par les expériences esthétiques de Demy. Originale, la mise en scène épouse les sensations et affects de personnages aussi peu conventionnels que l’écriture cinématographique de Varda.
Un jeune menuisier, père de famille comblé, heureux en ménage, s’éprend d’une postière avec laquelle il engage une relation amoureuse déculpabilisée. Pour lui, le bonheur s’additionne. Aimer deux femmes revient, en somme, à être deux fois plus heureux. La postière l’accepte, puis l’épouse légitime. Mais l’automne, saison sur laquelle se referme ce film solaire, contrarie cette idéalité.
A la peinture, son avant-garde et au cinéma, Agnès Varda, libre, tellement libre qu’elle s’attire les foudres de la censure pour son oeuvre magnifiquement immorale. Mai 68 se profile et avec cet événement, une libération des mœurs encore loin d’être d’actualité dans la France de De Gaulle. Récit d’innocence perdue, Le Bonheur marque la fin d’une époque. Où les logements HLM remplacent progressivement les petits pavillons de banlieue, où la jeunesse a soif d’espoirs renouvelés. L’épouse et la maîtresse incarnent les deux polarités d’une France qui amorce sa mue.
Un homme aime deux femmes, sans duplicité. Idée simple, filmée de manière décomplexée. En 1964, Varda entame les bases d’une société conservatrice, attachée à ses modèles de référence. A revoir aujourd’hui le film, on devrait pouvoir mesurer l’écart qui le sépare de l’époque contemporaine. Il n’en est rien. Le Bonheur actualise le constat amer d’un pays qui a manqué sa révolution. C’était la grande leçon des Amants Réguliers, les paroles de Maurice Garrel à table : « ça n’arrive qu’une fois ». Varda ressort le film en DVD, en mars 2006, et on se dit que ce n’est pas par hasard.
Pavane de jaunes pétants. 41 années de pluie et Le Bonheur irradie.


Le 22/12/2005 à 18:28
tout de même!
Le 22/12/2005 à 19:21
ça c’est ta manière de dire “joyeux noel” ? :-)
beaux mots, merci…
Le 23/12/2005 à 10:08
Histoire de Noel:
Une petite anecdote sur les couleurs.
Hier, une maquilleuse de plateau dont on admire encore le talent, (connaissez vous Thi Luan ?), m’a confié qu’elle remplacait, au temps du noir et blanc, des “giclées” de sang par des “giclées” de chocolat fondant.
Ainsi les actrices n’étaient pas traumatisées par la couleur rouge et pouvaient jouer avec déléctation des scènes parfois “ChoCantes et brutales”.
Exemple à trouver dans la filmo de Truffaut. Cherchez bien c’est amusant.
bonne année pleine de Joie et de chocolat.
Le 30/12/2005 à 10:30
et la couleur fut ;-)
lh.
Le 30/12/2005 à 10:45
… à la faveur d’un retour lumineux à la civilisation ! La couleur s’imposait pour ce très beau film de Varda.
Amachouk,
Je ne connais pas cette maquilleuse de plateau, mais effectivement, le chocolat tient lieu et place de sang, notamment dans Psychose d’Hitchcock. Vous regarderez la scène de la douche différemment, peut-être comme un délire d’obèse qui souille son actrice en lui jetant son goûter à la figure (Ah, que c’est pervers !). Mais je dis n’importe quoi, ces fêtes m’ont laminée ! Trop de chocolat justement et les hallucinations qui vont avec.
Pour le film de Truffaut, je pense à Vivement Dimanche ?
Le 30/12/2005 à 11:19
je ne savais pas pour le chocolat dans Psycho, ça en rajoute sur le sexuel finalement…
Le 30/12/2005 à 18:06
après 24 hours psycho
9 1/2 weeks psycho ;-)
lh.
Le 1/01/2006 à 16:04
Bonne année 2006 et très longue vie à ce blog que je visite régulièrement.
Le 1/01/2006 à 16:53
Puisque je t’ai déjà souhaité une bonne année, reste à le faire pour “contrechamp”, décidément très en phase avec les couleurs depuis quelques semaines. Donc : bonne année et longue vie à toi, cher blog qui nourrit avec quelques autres incontournables, mon quotidien de textes et d’images.
je t’embrasse, “Contrechamp”, et te remercie d’être toujours là. (J’en profite aussi pour embrasser ta conceptrice si ça ne te dérange pas…)
Le 3/01/2006 à 14:57
Merci à tous pour vos bons voeux ! Une belle année à vous, lecteurs réguliers ou égarés de la toile. Je vous souhaite une année en technicolor (j’ai déjà amorcé le processus sur ce blog) et en cinémascope !