La stratégie de l’oubli
Du temps a passé. Et pour le mesurer, quelles stratégies figuratives doit déployer la fiction ! Entériner le travail d’érosion : comment représenter le temps au cinéma et y inscrire le corps ? Exercice périlleux qui revient à concilier tout un faisceau de temporalités. Temps du spectateur lequel rencontre celui du film, au sein duquel il s’agit d’inscrire le personnage et les effets de la patine.
Certains films restent grossièrement à la surface, se bornent à la gesticulation, au fétiche. Recours à l’attirail : postiches, prothèses, travestissement lesquels figurent artificieusement l’usure. L’exemple le plus récent, Brokeback Mountain de Ang Lee, romance qui s’étend sur près de 20 ans. Neutralité de la mise en scène, et partant, de la passion que filme le réalisateur.
Traitement littéral du temps. Les corps s’alourdissent. Le passage du temps se réduit aux signes, mais de ses traces silencieuses sur les êtres et les paysages n’apparaît pas même l’ossature.
Or, le temps au cinéma est bien affaire d’intensité. Plus exactement de mise en tension entre différents régimes visuels et narratifs. Que reste-t-il au héros, une fois son compagnon disparu ? Une carte postale. Terrible métonymie, à laquelle se résume , au final, le film.
A l’inverse, chez Tarkovski, le temps entame corps et décors. Passé et présent fonctionnent en miroir, par où la nostalgie infiltre un cinéma de l’oubli et de la remémoration. Les personnages s’emploient en permanence à désapprendre : à désirer, à aimer, à communiquer, pour rejoindre ce qu’ils ont perdu. Cheminement intérieur calqué sur le rythme secret de la fiction, laquelle ne génère pas de la mémoire, mais bien de l’oubli.
Comme l’affirme André Delons dans sa Chronique des Films perdus, « on finira par s’apercevoir que le cinéma qui organise toutes les transformations, qui provoque tant de métamorphoses, n’est rien moins que l’exercice même de l’oubli ».
D’un plan l’autre, la mort de l’idée qui a prévalu à sa germination. D’un film l’autre, la mort du cinéma.


Le 30/01/2006 à 10:46
j’avais failli prendre cette photo pour illustrer ma note. Quelle tristesse que cette chemise qui est tout ce qui lui reste à étreindre..
Le 30/01/2006 à 11:30
Une chemise et… une carte postale! Pas étonnant puisque Ang Lee filme ses paysages comme tel. Mais je radote ! :-)
Je pensais à un autre réalisateur russe chez qui le traitement du temps est passionnant. Sokurov, L’Arche russe. Ou bien encore Père, Fils, film où les deux personnages ont le même âge, licence qui introduit onirisme, poésie et fatalité.
Je ne parle pas de figurer le vieillisement mais ses effets physiques ou symboliques, à travers le montage, lequel introduit de la béance, des trous de mémoire, en somme. Ce que je reproche à Ang Lee et à la plupart des films classiques, c’est de se borner à la simple figuration.
Le 30/01/2006 à 11:33
oulàlà, tu es bien funèbre ces derniers temps (la mort du cinéma, les films qui ne sont plus ce qu’ils étaient)…qu’est-ce qui t’arrives Sandrine!!?
c’est assez juste ce que tu dis sur “Brokeback Mountain”, c’est effectivement la grande faiblesse du film, en plus de son académisme…
néanmoins le film me plaît quand même, par ce qu’il arrive à faire passer à travers les acteurs; les corps s’alourdissent certes, mais à mon avis c’est de la pure convention comme on en trouve dans pas mal de films hoolywoodiens et même si ça débouche sur un certain académisme, je trouve aussi qu’il y là une posture très humble qui laisse le champ libre à l’acteur, c’est l’acteur qui est au centre de tout…
telle moustache, tel habit est là pour signifier que le temps passe, mais on sent bien au fond qu’Ang Lee s’en fout, pour moi les deux personnages sont dans une sorte de présent perpétuel, je veux dire “entre eux”, les signes du temps qui passe c’est juste pour la parade…
Le 30/01/2006 à 11:48
Oui, ce n’est pas faux ce que tu dis. Mais je ne suis pas certaine qu’Ang Lee se moque des conventions. Je crois surtout qu’il ne sait pas faire : figurer le temps qui passe. C’est plat, neutre. Chez Sokurov, on peut parler de présent éternel, même d’intemporalité. Brokevack Mountain n’a pas cette dimension et ne se démarque pas des productions mainstream hollywoodiennes.
Ce n’est pas tant le postiche le problème, que le montage et les transformations qu’il génère.
Funèbre, moi ? Disons que je suis en plein dans Chris Marker en ce moment. Immemory. Ca me rend sans doute un brin mystique et désabusée quant au pouvoir de régénération des images….
Le 30/01/2006 à 12:11
oui, c’est certain que comparé à Sokurov, le film d’Ang Lee n’existe même pas (mais Sokurov est quand même l’un des plus grands cinéastes du moment…j’avais découvert ses élégies et son “spiritual voices” grace à Z - désormais homme invisible - il est clair que sur le passage du temps, en particulier dans “spiritual voices” il y a quelque chose qui tient de l’hypnose…(j’avais quelques réserves du Père et Fils, mais il faudrait sûrement que je le revois, je l’avais vu à Cannes et comme tu sais, Cannes est le pire endroit pour juger les films qu’on y voit)…
sur Chris Marker, ce que tu dis est étonnant en même temps, parce qu’il est sans doute, de sa génération, le moins funèbre…il défend même les mecs de Kourtrajmé!
Le 30/01/2006 à 12:17
Si tu as toujours en ta possession ces “spiritual voices”… Sur Chris Marker, certes, mais il affirme que la mort du cinéma, c’est peut-être ça : “un immense souvenir”. Mais effectivment, il n’a rien de funèbre. Sa soif d’images demeure même inaltérable.
Le 30/01/2006 à 12:24
j’ai toujours…(mais ils existent aussi en dvd si tu veux…)
Le 30/01/2006 à 12:42
Thank you for the tip ! :-)
Le 30/01/2006 à 14:30
hmm et toi JS qu’est-ce qui t’arrive, Marlon Brando sur ton blog avec dans la bouche, hmm, tu m’avais habituée à plus de pudeur
et en même temps ce qui tranche a toujours du charme à meux yeux
j’aime suivre, à travers le sujet du cinéma, les évolutions des humeurs du Mademoiselle Sandrine
Le 30/01/2006 à 19:36
de cette chemise tachée au bleu inusable aux bacchantes 70’s d’ennis et de jack,
“le secret de brokeback mountain” énonce sa vérité dans sa bande-annonce
américaine : “there are places you can’t never go back to”
ainsi le temporalité au cinéma et le passé artifiellement reconstitués aux
(pauvres) moyens du maquillage
le “présent perpétuel” dont tu fais mention, js, aurait évidemment gagné en
force si les acteurs n’avaient pas pris une ride -hélas, les règles
hollywoodiennes veulent que l’on s’émeuve aussi de la transformation des visages
quand les corps demeurent invraissemblablement inchangés
l’envie d’en dire davantage (”the brokeback issue” est une constante de ma
correspondance électronique ces jours-ci) mais l’institution me réclame -et la
note de sandrine, bien au-delà…
lh.
Le 1/02/2006 à 03:38
le academisme de Brokeback Mountain ne me dérange pas, parce que le regard me paraît dillué dans le paysage - réel et sentimental - du film. un classicisme sidérant, peut-être… le personnage de Heath Ledger est un peu caricaturel (la scène de sexe avec sa femme est terrible), mais le film me plaît aussi. Les elipses - donc le temps - s’inscritent dans le décor, les cheveux, le corps. impressionant, d’ailleurs, la dialectique entre les scènes d’interieurs et celles-lá dans Brokeback, où le film assume un désir de nature, de fraîcheur, et même de splendeur. un film très triste, quand même… “two lovers miss the tranquility of solitude”, dit la chanson de The Jam, mais Ennis del Mar, à la fin du film, voudriait manquer de ce tranquillité, tout autrement de sa solitude…
Le 5/02/2006 à 20:17
Le temps qui passe dans un film qui élude l’histoire d’amour qu’il est supposé nous raconter. Mission impossible. La fonction est alors plus ou moins déléguée aux personnages satellites des deux héros: les personnages féminins (les épouses, Cassie, la mère) dont la vie s’est vue tristement rétrécir. A grand renfort de grands espaces américains, métaphores habituelles d’universel. Film à thèse et non histoire d’amour.