La vision de Dante

“Il faut ici déposer toute crainte,
Il faut qu’ici toute lâcheté meure.

Nous sommes arrivés au lieu où je t’ai dit
Que tu verrais les foules douloureuses
Qui ont perdu le bien de l’intellect.”

Dante, La Divine Comédie, L’Enfer, chant troisième.

Premier long-métrage du cinéma italien, L’Inferno (1911) de Francesco Bertolini, Adolfo Padovan et Guiseppe De Liguoro semble tout droit sorti du poème fiévreux de Dante Alighieri dont il s’inspire librement.
Puisant sa matière baroque dans les trente-quatre chants de L’Enfer (dont les Romantiques ne retinrent que l’horreur pittoresque), cette “superproduction”, où 150 figurants composent de fulgurants tableaux chtoniens, connut un succès international et un retentissement tel qu’on affirme, sans trop d’égarement, qu’elle constitue le terreau du cinéma de genre italien.
Passons rapidement sur les conditions de la découverte de l’œuvre : un ciné concert programmé dans le cadre du Festival Paris Cinéma. Partition contemporaine jazzy, entrecoupée de monologues oiseux parasitant la lecture des intertitres à l’écran : la création sonore du saxophoniste de jazz américain, Steve Potts, du musicien nantais François Ripoche et du chanteur-guitariste des Little Rabbits, Federico Pellegrini rivalisait de vulgarité. Absence de compréhension de l’œuvre, déficit de croyance en la puissance d’évocation de la pourtant somptueuse réalisation, il n’y avait alors pas d’autre choix que de s’abstraire de ce suffocant maelström sonore pour entrer de plain-pied dans le corps des images.
Cependant, par quelque heureuse intuition, les instruments se turent un moment, rétablissant dans sa splendeur silencieuse un film fragmentaire (plusieurs bobines ont été définitivement perdues et une restauration par la Cinémathèque de Bologne est en cours), à la picturalité achevée.
Les références aux dessins de Sandro Botticelli (Dante et Béatrice, 1480) ou du peintre flamand Jan Van Der Straet abondent. L’Inferno trouve également son inspiration visuelle dans les gravures de Gustave Doré et la peinture noire de Goya (cf dernier photogramme, citation explicite de Saturne dévorant ses Enfants), enrichissant un ensemble tourné résolument vers la modernité.
Déjà très abouti au plan du découpage, le film n’appartient plus au cinéma primitif, fondé sur des vues uniques ou des toiles peintes : surimpressions expressives, rythme qui rend hommage à l’essence même des vers de Dante, à la fois elliptiques mais hautement allusifs, L’Inferno déploie sa sorcellerie évocatoire. Par quel étrange secret ? Le film, matérialisation ni plus, ni moins, des visions de Dante, s’impose comme le pendant visuel de l’œuvre littéraire.
Ensorcelante avancée dans les ténèbres où croupissent les réprouvés, chaque tableau, à la composition élaborée, dépeint les tourments sans fin des pécheurs.
Ne subsiste à l’écran, du fait de la copie incomplète, que peu de la cosmogonie inventée par le poète toscan. Néanmoins, L’Inferno s’ouvre, comme dans La Divine Comédie, par l’errance dans la forêt, la rencontre avec Virgile, le passage de l’Achéron, la rencontre avec Francesca de Rimini, la confrontation avec les violents, les avares, les Furies et autres épisodes éprouvants, pour se refermer avec le neuvième cercle, où les poètes, sortis de L’Enfer, entrevoient les étoiles.
Dante se représente souvent accablé et en pleurs, mais, à l’écran, le calme étale qui accompagne l’interprétation frappe. Nul expressionnisme dans le jeu, mais une souveraine élégance qui dépasse la simple illustration pour aller davantage du côté du commentaire.
L’Inferno concilie la dimension physique et onirique du plan avec la spiritualité. En cela, le terme de chef d’œuvre n’a rien de galvaudé.

Crédits : photogrammes issus du site officiel où l’on peut aussi voir un long trailer du film, disponible à la vente en DVD, musique de Tangerine Dream.

 

 

Ajout du 26/07 : en désespoir de cause et faute de trouver une solution me permettant de poster un commentaire sur cette note, je l’intègre ici, en réponse à vos contributions :
Luiz Carlos,
Il s’agit en effet de cela : tenter d’établir une généalogie, même si je ne suis pas la 1ère à la proposer. Je rappelle que je ne suis pas spécialiste du cinéma de genre que je découvre vraiment sur le tard. D’ailleurs, je ne connais pas l’oeuvre du sulfureux et malaisant Marins et, à ma connaissance, le coffret que vous mentionnez n’est pas sorti en France. Où peut-on se le procurer ? Du coup, me vient une intuition : Cigarette Burns de Carpenter ne serait-il pas un hommage implicite à la figure de ce réalisateur, réputé très sadique avec ses acteurs au point de les mettre en situation de réel danger ? De plus, l’un de ses films s’intitule “La Fin de l’Humanité” quand le héros du film de Carpenter cherche un film maudit s’appelant “La Fin absolue du Monde” ? A creuser…
Sinon, je en suis pas très fan du cinéma de Bava, même si je suis sensible à l’érotisme trouble que distillent ses films…

Vincent,
Merci pour le lien ! Je ne suis cependant pas tout à fait d’accord avec l’auteur de l’article lorsqu’il parle du “manque de personnalité” (”lack of character”) des acteurs. Comme je l’ai écrit dans le billet, la modernité de l’interprétation est étonnante : elle échappe aux conventions dramatiques de l’époque. Et puis, nous sommes ici dans le registre allégorique, qui n’exclut pas une certaine dimension physique du plan (l’ascension au propre comme au figuré, dans des décors naturels pour la plupart).
Sinon, vous ne pouvez pas me faire plus plaisir que de vouloir “aller y regarder” : c’est la raison d’être de ce blog !

Bolivar Torres,
La Divine Comédie est un texte fondateur qui trouve son équivalence dans la Bible (c’était d’ailleurs le projet de Dante).
Mais pour ce qui est de la “manière de faire du cinéma”, les primitifs italiens dès la fin du 19è siècle avaient déjà ouvert la brèche avec des propositions novatrices. Vous signaler encore que seulement trois ans après L’Inferno, l’italien G. Pastrone a réalisé Cabiria. Pour le coup, une vraie superproduction de 3h avec 1000 figurants, des décors en 3 dimensions monumentaux…

17 réponses pour “La vision de Dante”

  1. Frederic dit :

    Et pendant ce temps là, la France gagnait le premier match de rugby de son histoire…
    http://www.flickr.com/photo_zoom.gne?id=109715520&context=set-72057594070034538&size=o
    Chouette ! on a réussi à rapprocher nos deux univers…

  2. sandrine dit :

    Pour un peu, je serais presque convaincue, cher Frédéric ! :-)

  3. Esther dit :

    Brrrrrr…. C’est Dark chez Contrechamp pour un mois de juillet…. Bises.
    EC

  4. Ludo dit :

    C’est “dark” et ca a surtout l’air trés bien !!!

  5. Daniel Darc dit :

    Hein ?

  6. Mireille Darc dit :

    Plait-il ?

  7. Dark Vador dit :

    Je suis ton père

  8. Cristal d'Arc dit :

    mon verre s’est brisé comme un éclat de rire

  9. Jeanne d'Arc dit :

    j’ai chaud

  10. sandrine dit :

    Euh… Je m’étonne que Donnie Darko ne soit guère intervenu à son tour ! :-)
    Esther,
    Heureuse de te donner des frissons : par ces temps de grande chaleur, c’est plutôt bienvenu. Il est vrai que j’ai troqué mes habituels teen movies estivaux contre des films muets ou de genre. Les temps changent…
    Ludo,
    Etes-vous allé voir…le trailer ? La copie est en mauvaise état comme vous aurez pu en juger mais effectivement, je confirme que c’est remarquable. Et pour vous qui vosu intéressez au cinéma de genre, L’Inferno est un incontournable.

  11. Ludo dit :

    Sandrine,
    oui j’ai vu le long et trés beau trailer et je me disais que la musique de Tangerine Dream fonctionnait plutôt bien, sans doute mieux que celle avec laquelle vous l’avez découvert. Si j’ai l’occasion de le découvrir, je n’hésiterais pas afin d’ajouter de nouvelles visions infernales aux côtés de celle de Lucio Fulci ou de José Mojica Marins.

    Diaboliquement votre,
    Ludo

  12. Esther dit :

    C’est vrai que tu m’as fait frissonner (avec tes photogrammes dantesques qui surgissent dans la nuit)

  13. Luiz Carlos dit :

    après le rencontre avec Dario Argento, descente à l’Enfer. Génealogie du cinéma d’horreur italien ?

    le trailer indique que la copie est en mauvaise état, c’est vrai, mais j’ai quand même trouvé le film au emule. L’Inferno chez moi dans quelques jours…

    le box DVD de José Mojica Marins a été lancé en France ? “O Despertar da Besta” est mon préféré.

    allors, Mario Bava dans le prochaine chapitre ? ;-)

  14. Vincent dit :

    Je savais bien que j’avais lu quelque chose là-dessus : http://home.comcast.net/~flickhead/LInferno.html

    Ca donne vraiement envie, merci à Luiz pour le tuyeau sur la mule. Bientôt l’Inferno chez moi aussi.

  15. Bolivar Torres dit :

    En tout cas, c’ est curieux que la naissance du cinema italien passe par la naissance de la litterature italienne - pardon, de la langue italienne, avec le dolce stil nuovo de Dante. Inferno c’ est peut_être, comme la Divine Comedie, l’ embryon d’ une manière très italienne de faire du cinéma.

  16. luiz carlos dit :

    Sandrine,
    il y a deux ou trois films de Mojica dans emule. Cherchez aussi “Coffin Joe”, comme il est connu aux Etats Units. Peut-être les dvds americains sont disponibles… quant au rapport Mojica-”Cigarette Burns”, c’est très interessant. D’ailleurs, j’ai trouvé le film de Carpenter le plus violent des années dernières. Je ne sais pas comme expliquer, mais j’ai experimenté la violence du film de façon assez materiel (quelque chose pareil avec le “réel danger”, peut-être…)

  17. Groavity dit :

    ELECTRICITE GRATUITE ICI: SOUS GOOGLE> TOTOKOMA

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