Le 11 septembre n’aura pas lieu
Qu’est-ce que la chute ? Si c’est l’unité devenue dualité, c’est Dieu qui a chuté. En d’autres termes, la création ne serait-elle pas la chute de Dieu ?
Baudelaire, Mon Coeur mis à nu.
Le 11 septembre n’aura pas lieu. Enfin traité frontalement, l’événement, pourtant au comble de la visibilité, s’efface. Qu’il fasse l’objet d’une reconstitution hyperréaliste chez Greengrass (Vol 93) ou d’une chronique héroïque chez Stone (World Trade Center), le traumatisme qui précipita de plein fouet le monde contre le flanc du 21è siècle, n’a pas trouvé, dans ces deux films, les moyens d’une représentation satisfaisante. Au moment où les instances en présence se matérialisent (terroristes crispés, passagers insurgés, sauveteurs courageux) et qu’on rejoue la catastrophe à hauteur d’hommes, jamais le 11 septembre n’avait paru aussi éloigné de sa réalité, un mélange composite d’affects et de direct.
A quoi tient ce hiatus ? Le 11 septembre appartient définitivement à un régime d’images, inventé en temps réel par la télévision. Le médium cinématographique, ontologiquement “art du différé”, ne saurait s’approprier l’événement trauma, autrement que par le détour métaphorique, symbolique ou par son inscription diégétique. Jusqu’alors, et dans ce registre, il faut signaler des réussites, dont la plus patente reste La Guerre des Mondes de Steven Spielberg, qui fonctionnait sur ces trois niveaux d’évocation.
Quand l’unité de l’Amérique vacille, elle convoque son cortège d’envahisseurs et de super héros. Incontestable au moment de la guerre froide, le phénomène s’est vérifié encore, au lendemain des attaques des deux tours. Qui d’un Spiderman (Spiderman 1 et 2, Sam Raimi), qui d’un Batman (Batman begins, Christopher Nolan) ou d’un M. Indestructible (Les Indestructibles, Brad Bird) se bousculèrent à intervalles réguliers sur les écrans (sans compter la réactivation des héros, issus de la fabrique Marvel). Brad Bird, l’auteur de l’excellent Géant de Fer (ou la réminiscence lointaine des deux blocs qui fondaient le grand tout géopolitique) met en scène la distance extensible (incarnée par le personnage d’Elastigirl) qui sépare un individu ordinaire de l’événement extraordinaire par lequel il accomplit son destin (ou revient, ici, aux affaires).
On retrouve là le projet d’Oliver Stone. World Trade Center se joue précisément dans cet écart, la tension entre prosaïsme et icônisation. In fine, une proposition inepte, péchant par excès d’afféteries formelles (ralentis aux antipodes du direct idoine et musique outrancière). Stone ne fait pas confiance à ses images et éprouve, à l’endroit du 11 septembre, la volonté de dramatiser un événement déjà intrinsèquement spectaculaire. Par là même, il neutralise un propos, gangrené par une idéologie suffocante de patriotisme.
Et Dieu dans tout cela ? Tels Lazare, les héros, ressuscités, visités de surcroît par le fils de l’Homme, sont exhumés de leur tombe de cendres et de pierres. Mais avec l’effondrement des deux tours, l’unité est bien devenue dualité. Si la création entérine la chute de Dieu, Stone a manifestement échoué.


Le 27/09/2006 à 10:00
Ce n’est peut-être pas un hasard Sandrine, mais le dernier numéro de Repérages est consacré au 11/09. Le dvd comprend notamment un court-métrage de 20mns reconstituant les événements du Jour J à l’aide d’extraits de films américains (ou quand la réalité s’inspire de la fiction pour mieux la dépasser).
Le 27/09/2006 à 13:00
Je n’ai pas ce dernier numéro mais ce que tu m’en dis me donne bien de l’acquérir… Pas de hasard, en effet : l’actualité cinématographique !
Le 27/09/2006 à 13:41
Il est vrai que “World Trade Center” est à l’affiche, mais Stone semble avoir écarté la dimension politique de l’événement pour en faire un simple film catastrophe (genre le plus pauvre qui soit sur un plan dramaturgique). Je serais tout de même curieux d’en découvrir le début (New York au petit matin précédant l’attentat, les angles inédits par rapport aux archives), mais la bande-annonce me laisse également sceptique à ce sujet, puisqu’on y voit l’ombre parfaitement dessinée d’un avion n’entamant pas l’immeuble sur lequel elle est projetée (symbolisme de mauvais goût accentué par l’affiche de “Zoolander” aperçue dans le même plan, film ayant dû effacer les tours jumelles avant sa sortie), ainsi que des ralentis depuis le rez-de-chaussée, avec chutes de débris à l’extérieur, alors que le 11/09 fut l’avènement du direct et du temps réel.
Le 27/09/2006 à 14:02
Voilà, c’est excatement cela le hiatus à l’oeuvre dans WTC : un décalage patent entre le filmage lyrique et la brutalité d’un événement quasi irreprésentable, en dehors de sa métaphorisation. Mais, tu me coupes l’herbe sous le pied…
Le 27/09/2006 à 14:36
A priori, je pense effectivement préférer la métaphorisation à laquelle nous avons jusqu’à présent eu droit, notamment chez Shyamalan et Spielberg (clivage politique et imagerie allant de paire), aux premiers films confondant réalisme et optimisme. La bondieuserie de Stone (”Le monde a vu le Mal ce jour-là, deux hommes ont vu autre chose”) apparaît pour le moins simplificatrice, et le genre “catastrophe” une gageure (ce film n’a-t-il pas déjà été fait le jour même ?).
Le 29/09/2006 à 16:06
Le film est sorti en France?
D’accord avec Carlito.
Je ne sais pas si le filmage d’Olier Stone est lyrique ou au contraire lourdingue (son intention est limpide mais les scenes de reminiscence familiale sont plutot ecoeurantes). Cela dit je trouve interessante l’idee d’une histoire vu d’en dessous, de sous les decombres, meme si son traitement s’avere tres decevant.
J’ajouterais que voir ce film dans une salle new yorkaise est une experiece assez etrange, ou l’on sait que la moitie des spectateurs vienent revivre, avec un peu de distance, ce qu’ils ont vu de leur fenetre ou depuis la rue ce jour la.
Le 30/09/2006 à 00:55
Et le billet, quand est-ce qu’il aura lieu ?
Le 30/09/2006 à 00:59
Je suis dessus en ce moment même, toussant et éternuant, exsudant par tous mes pores cette mauvaise crève chopée cette semaine et qui m’a clouée au lit. En même temps, j’aime bien l’arlésienne du titre qui rejoint un billet qui ne s’écrit pas, au même titre que le 11 septembre au cinéma, n’existe pas. Ah, lecteurs, que vous êtes tyranniques !
Le 30/09/2006 à 01:11
Le médecin préconise : arrêt des grogs à la vodka fraise, sommeil régulier et d’une traite, port d’un pull à col roulé en cas de sortie.
Le 30/09/2006 à 01:20
Je veux bien faire des concessions, sauf sur le port du col roulé qui fait ressortir mon côté durassien. Ce soir, je lui ressemble. Il ne manque plus que Depardieu à mes côtés, et c’est un remake du Camion ! Atchoum !
Le 30/09/2006 à 10:22
Je n’aime pas le travail d’Oliver Stone. Je trouve que c’est un sagouin. Qu’il salit tout ce qu’il touche. J’exagère. Mais son The Doors est à vomir. Je trouve que Shyamalan et Spielberg sont des cinéastes bien plus passionnants. Mon commentaire n’est pas très utilen mais non.
Le 30/09/2006 à 11:23
Il y a pire : Quleques jours en Septembre, avec cet odieux plan-séquence final dans le bouillard (l”héroïne voit flou lorsqu’elle enlève ses lunettes) pour aboutir à un bar dans lequel, une fois la mise au point faite, une télé apparaît en train de retransmettre l’événement. “Icôniser” la représentation télévisuelle pour tenter d’inscrire à peu de frais les saynètes tragico-comiques de son récit dans l’Histoire, c’est faire celui qui se garde du spectaculaire pour sonder l’intime alors qu’il s’agit à la fois d’incapacité lyrique et d’opportunisme.
Le 30/09/2006 à 11:38
Clémentine,
Vous voilà en lien chez moi ! Il est vrai que le postulat de départ de WTC (voir l’Histoire d’un point de vue restreint) était intéressant, mais le traitement invalide l’entreprise. Cette histoire de réception des événements du 11 spetembre par un public new-yorkais est absolument passionnante. Comment réagissait la salle ? Silence compassé ? Indifférence ?
Ludovic,
Vous voilà vous aussi revenu aux affaires, ce qui me réjouit au plus haut point ! Je n’ai pas vu le film que vous évoquez mais perçoit dans la démarche de Stone le même opportunisme, son film ayant pour vocation de prouver son patriotisme après quelques sorties de route et une carrière mal en point.
Le 30/09/2006 à 16:00
Oh le beau billet ! La fièvre vous inspire chère Sandrine.
Sinon, pas trop le temps pour les commentaires, à mon retour peut-être…
Le 1/10/2006 à 15:17
Merci, Orphée, vous êtes bien indulgent avec moi car ce billet n’est qu’une base posée qui appellerait de plus amples développements. On pourrait, par exemple, s’intéresser à la manière dont l’art contemporain s’est saisi de l’événement, au-delà de la migration des représentations au cinéma, du super héros au citoyen.
Le 1/10/2006 à 18:48
Sandrine : Merci!
Oliver Stone a bien choisi son moment pour la sortie du film. Il sait que c’est une periode delicate pour les new yorkais. C’etait d’autant plus etrange que dehors les deux faisceaux brillaient sur la ville. La salle n’a pas vraiment reagi (moi j’ai un peu rigole mais c’est tout). De maniere generale, tout ce qui touche a 11 septembre ici rend les gens extremement emotifs (du coup, la dramatisation du film et sa musique nont pas vraiment ete critiquees).
Le 2/10/2006 à 15:36
Tant que le cinéma américain contemporain traitera le 11-09 au ras du docu-drama, il ne se condamnera qu’à rester à la traîne du journalisme.
Verra-t-on, un jour, à propos du 11-09 des films aussi amples que les grandes réussites sur la guerre du Vietnam ? Pas sûr. Au-delà du Vietnam, « Apocalypse now » ou « Voyage au bout de l’enfer » parviennent à réinterroger la mythologie américaine (par rapport à son territoire, son héroïsme, son patriotisme). De ce que j’ai entendu sur Vol 93 et WTC, on reste vraiment au tout premier degré dans l’exploration de ces notions, sans dialectique ou ambiguïté.
Mais après tout, le film le plus onzeseptembresque du cinéma américain récent n’est-il pas sorti en…. 1999 ? N’est-ce pas « Fight Club », avatar limite de la fiction paranoïaque ? Qu’y trouve-t-on de commun avec l’Evènement ? La description d’une cellule terroriste, un ennemi « de l’intérieur » qui opère avec des moyens dérisoires pour un résultat spectaculaire, le fantasme de toute-puissance, la relation au gourou. Autant de traits propres à l’organisation d’Al-Qaeda. En cela, le personnage de Tyler Durden est un négatif de tous les super héros américains. Et surtout, le film a une approche « à la Paul Virilio » de la catastrophe : non pas un châtiment ou une malédiction, mais l’autre face du progrès, pas uniquement sa face obscure mais plutôt sa face déréglée.
Le 4/10/2006 à 22:09
Le plus beau film que j’ai vu sur le 11 septembre, c’est “La 25e heure” de Spike Lee. Non seulement la séquence sur Ground Zero, le point de vue opposé à celui de Stone, mais encore tout le film, une sorte de métaphore du cauchemard intérieur des New-yorkais. Et puis, le grand film spectaculaire, c’est “La guerre des mondes” de Spielberg. Tout y est, les cendres, les avions, la terreur collective. Je suis assez d’accord qu’à vouloir rivaliser avec les docu-drama, le cinéma n’y gagnera rien. Il y eu siffisament d’images, celles que vous proposez Sandrine, mais aussi d’autres, contre lesquelles il n’est pas possible de rivaliser puisque cette fois, la réalité a dépassé la fiction. le film de Stone, qu’est-ce qu’il apporte de plus que ce documentaire réalisé, presque par hasard par ce type qui a suivi l’équipe des pompiers dans la tour 2 ? Rien.
Le 9/10/2006 à 18:17
SPIKE LEE’S 25TH HOUR est un film génial. Peut-être aussi car il ne traite pas de l’évènement de manière frontale, peut-être aussi parcequ’il ne s’interesse pas à l’évènement comme fait mais comme conséquence sur la ville et ses individus.
Ce qui manque à cet évènement qui a beaucoup plus été médiatisé qu’il ne devait l’être, c’est un film qui le replacerais dans un contexte politique et historique. Ce qu’il faudrait au 11 septembre, c’est une vision des coulisses.
Le 11/10/2006 à 02:01
Je vous approuve tous deux. Cette 25è heure est celle de l’absence et du deuil. Le spectre lumineux des deux tours danse encore dans mes souvenirs (je n’ai pas revu le film depuis).