Le regard intransitif

Quand dans l’amour, je demande un regard, ce qu’il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué, c’est que - jamais tu ne me regardes là d’où je te vois“.
Jacques Lacan

La Dame de Shanghai, c’est le drame vécu du couple Welles/Hayworth, une histoire de « regard manqué ».

Welles entreprend de défigurer le mythe. Blonde, le cheveu court en lieu et place de l’opulente crinière auburn, Hayworth en femme fatale glace par son surcroît de perversité.

Est-ce parce qu’elle le quitte que Welles la voit dorénavant, au-delà, de son personnage, comme un monstre ? Outrage à l’égard de la femme autrefois adorée, ramenée à sa nature abominable. Sacrilège à l’endroit du mythe désérotisé : en la dénaturant, Welles a regardé Hayworth comme personne !

Délaissées les prestations légères, l’éternelle pin up rencontre là son plus beau rôle. La Dame de Shanghai prend dans son épaisseur fictionnelle la faillite d’un couple. Intransitivité du regard. Welles met en scène une femme qui ne “le regarde plus de là où il la voit”. La mort du couple (redoublé à l’écran dans la séquence finale des miroirs) signe le cruel avènement d’une actrice, dont la carrière fut paradoxalement brisée dans le même mouvement.

Je suis assez hermétique au génie de Welles et à son goût pour la tragédie. Mais ce qu’il y a de beau ici, c’est que ce tragique là n’est pas fabriqué : il imprègne le film de bout en bout, lui préexiste. Le cinéma est aussi l’art de désaimer.

 

 

16 réponses pour “Le regard intransitif”

  1. Orphée dit :

    Eh oui, Sandrine, c’est ce qu’on appelle l’objet petit “a”. Le cinéma en est plein d’objets petit “a” (il y a aussi la voix - très important la voix). A suivre…

    PS. Mille excuses pour mon indiscipline sur le dernier quizz mais j’ai dû remplacer Damien au pied levé (à moins que ce ne soit l’inverse, qui sait?).
    Sur ce, je vais plancher sur la dernière note de Jingo sur le corps malade dans le burlesque (Damien a déjà pris les devants!)

  2. sandrine dit :

    Orphée,

    Vous méritez une bonne fessée.

    (PS: je n’ai pas encore écrit ma note)

  3. Phil dit :

    Orphée, tu n’aurais pas lu le Skorecki du jour, par hasard ?!
    C’est pas beau de copier !! Ca mérite du Mépris ;-)

    Magnifique choix de photo, S., c’est tiré de quel film ?

    Est-ce que cette phrase de Lacan est dirigée vers une personne en particulier ?
    Mais peut-être suis-je trop indiscret… :-)

  4. Orphée dit :

    Sandrine,
    Une bonne fessée? Ouh, là, là, on n’est plus chez Lacan mais chez Klossowski.
    En fait ça ne change rien tant la théorie du désir chez Lacan doit beaucoup à l’oeuvre de Klossowski. Voir “Le Bain de Diane” et ce pauvre (?) Actéon, transformé en cerf et dévoré par ses chiens (tiens, encore des chiens…) pour avoir maté la belle déesse. Mais le désir ne se limite pas au seul regard de l’Actéon-spectateur… A suivre, car il me faut maintenant répondre à l’ami Phil et à sa missive assassine!

  5. Orphée dit :

    Dis donc Phil, visiblement tu n’as toujours pas digéré ta bourde d’hier matin, celle qui t’a coûté une victoire certaine au quizz (victoire d’autant plus certaine qu’à sept heures du mat’ tu étais le seul à jouer!), pour m’attaquer comme ça, bille en tête, jusqu’à me “mépriser” au seul motif que je parle de l’objet petit “a”.
    Bon, je ne t’en veux pas car je sais que tu souffres (vite Sandrine fabrique lui un quizz sur mesure!!).
    Seulement, pour ta gouverne, je te signale quand même que je n’ai pas attendu Skorecki pour m’intéresser à l’objet “a”, car je pratique le père Jacques depuis plus longtemps que le père Louis.
    Cela dit, il y a là une idée à creuser: Pourquoi Skorecki se prend-il aujourd’hui pour l’objet “a” du cinéma?

  6. Orphée dit :

    Quant au film en question, je crois qu’il s’agit de “Ô toi, ma charmante” de William Seiter.

  7. Phil dit :

    Orphée, vous vous meprenez, aucune animosité contre vous, juste un peu d’humour… C’était juste pour faire le lien avec le billet du jour de Skorecki, je ne comprends pas moi-même très bien cette idée d’objet “a” du cinéma, donc il serait bien mal venu de ma part de vous critiquer sur ce point.

    Et je ne suis pas amer par rapport à ma défaite d’avant-hier, c’est vraiment pas important, mais la maîtresse des lieux l’a bien compris, donc pas besoin d’un quizz particulier.
    Si je suis si matinal c’est que je travaille dans une administration lointaine donc je passe tôt devant le Mac…

  8. Maîtresse sandrine dit :

    Au coin, tous les deux ! Cancres !
    Vous n’avez même pas reconnu le sublime travail du photographe George Hurrell, auteur des plus beaux portraits de stars à Hollywood. Observez les sublimes rimes visuelles cheveux, motifs en arrière-plan et dentelle de la robe. Du grand art !
    Comme je dansais hier soir, je n’ai toujours pas écrit mon billet mais pour répondre à Phil qui est curieux comme une pie, la citation de Lacan s’adresse et ne s’adresse pas spécifiquement à quelqu’un. Je m’explique.
    Il s’agit d’un assemblage impropable (j’aime bien ces montages aléatoires) : une phrase m’interpelle, interrompt mes lectures, je l’associe à une image (ici, Hayworth qui est mon fond d’écran du moment), le sens jaillit.
    Donc cette phrase s’adresse à moi en premier lieu (je suis convaincue qu’en amour, on ne voit jamais mais on projette) mais je suis certaine qu’elle fera son chemin chez d’autres et s’enrichira d’un sens nouveau. C’est du recyclage, en somme.

  9. La Pie qui cancre dit :

    Est-ce à dire que cinéma et amour vont de paire, d’où le cinéphile…
    En amour on projette une substance blanche, au cinéma on projette de la lumière blanche, désolé je retourne au coin… :-)

    Par rapport à ma lecture du moment je préfèrerais la corneille à la pie, si tu vois ce que je veux dire…
    Mais décidement beaucoup d’oiseaux dans mes lectures en ce moment, après le Terby…
    Je n’ai pourtant pas d’ailes qui poussent, je suis loin d’être un ange !! (voir ce qui est au dessus)

  10. Tlön dit :

    Je ne comprends pas toujours ce que vous disez, mais sur la photo la Rita elle a une paire d’objet petit “a” pas mal du tout…

  11. sandrine dit :

    Je dirais plutôt, à vue de nez, du B ou du C.

  12. Orphée dit :

    Phil, j’avais bien compris que tout ça n’était pas sérieux… Donc, tout va bien.

    Maîtresse, je proteste énergiquement contre le qualificatif de “cancre”. Bien sûr que la photo est de George Hurrell, mais elle a été prise sur le plateau de “Ô toi, ma charmante”. Je sais, j’ai reconnu la robe avec ses petits trous, surtout les petits trous!

  13. La corneille dit :

    Je dirais au moins un bonnet C, étant donné la profondeur des ombres… Et je m’y connais !!

    Par contre hélas je ne connais pas Ô toi ma charmante, pourtant je suis fan de Margarita Carmen Cansino, il faut que je le trouve, cette photo est allèchante !!

    D’acccordLa Dame de Shanghaï est magnifique, miroir, miroir… ;-))
    Mais par contre je trouve Welles passionant et très moderne.

  14. sandrine dit :

    “La profondeur des ombres” ? On aura tout lu sur ce blog !
    Rien de plus à dire sur Welles, malheureusement !

  15. Orphée dit :

    Très belle note, senorita S. Dommage qu’il ne s’agisse que d’une note, justement. En la poussant un peu la note,
    quitte à faire un contre-ut, qu’on appelle aussi ut de poitrine - référence aux roploplos généreux de Rita - en la poussant un peu la note, dis-je, peut-être seriez vous arrivée à une autre conclusion. Car la beauté de “La Dame de Shanghai” est somme toute assez plaquée. Très artificielle. Welles est certes un grand illusionniste mais c’est aussi ses limites.Il y a beaucoup de bluff chez lui. Le baroque wellesien pour moi c’est du stuc. Cette histoire de miroir/couple/mythe brisé est finalement très convenue.
    Voir a contrario “Voyage en Italie” avec un autre couple en crise, autrement plus profond:Rossellini/Bergman. C’est là que la phrase de Lacan citée en exergue trouve sa plus belle illustration.

    Bon le post arrive un peu tard, mais tant pis…

  16. sandrine, mauvaise élève dit :

    J’avoue avoir bâclé ma copie. J’ai écrit le billet en 20 minutes ! Je vais au coin ?
    La phrase de Lacan pourrait tout à fait illustrer le film de Rossellini. J’ai pensé à ce couple dysfonctionnel, à cette réserve qu’il est sauvé à la fin (”Miracle” !). La citation que j’ai mise en exergue me semble parler de points de vue inconciliables, en somme d’échec. C’est pourquoi j’ai retenu La Dame de Shanghai. Mais je vois que nous sommes d’accord, cher Orphée, sur la filmographie wellesienne et ses grands tours de passe passe.

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