Le syndrome Solaris

- Tu n’as pas l’intention de spoiler sur Lost tout de même ?
- Non, je n’ai pas vu tous les épisodes, mais je sais qu’il y a un bateau qui vient chercher un des survivants.
- Ah bon ?
- Oui, l’enfant.
- Naaaaannnn, tais-toi !
- T’inquiètes, ça se termine en queue de poisson à la fin de la saison 1.
- Ouais ?
- Bah ne demande pas.
- Si !
- Ils trouvent l’écoutille avec un puits qui descend sous l’île.
- Non ? ! N’empêche, il est trop fort ce JJ Abrams. Après Alias, il joue de nouveau avec maestria sur le trouble identitaire.
- Oui, les personnages ne cadrent jamais complètement avec l’idée qu’on se fait d’eux. Des avatars, en somme, un peu comme l’île.
- L’île leur ressemble.
- C’est le syndrome Solaris.
- Tu parles du film de Soderbergh où l’on voit les fesses de Clooney ?
- Euh…non. Je pensais au Solaris de Tarkovski. Tu te souviens de cet ultime et vertigineux travelling arrière ? On se rendait compte, horrifiés, que le scientifique n’avait jamais quitté la planète Solaris. Son retour sur terre n’était qu’une projection mentale de plus.
- Dans Lost, l’île matérialise les visions et les souvenirs des héros.
- Voilà où je voulais en venir. Ca me paraît, du coup, un peu faible, quand chez Tarkovski, ce motif participe d’une réflexion plus globale sur les limites de la conscience et de la morale humaines.
- Tarkovski ne croyait pas au bonheur.
- «Faut-il qu’un homme soit tombé bien bas pour se croire heureux» disait Baudelaire !
- Quel cynisme ! Tu ne peux tout de même pas nier que Lost est très efficace.
- Disons que la série joue avec brio sur l’attente. Je dirais même mieux : elle correspond à un véritable horizon d’attente.

8 réponses pour “Le syndrome Solaris”

  1. Damien dit :

    Alors, on skoreckise ? (honte à moi, je n’avais pas compris le sens de ce travelling arrière à la fin de “Solaris”…)

  2. lo dit :

    honte à moi, je n’ai jusque là que vu (et apprécié) les fesses de clooney ;-)
    quant à “lost”, more later…
    lh.

  3. Slothorp dit :

    “elle correspond à un véritable horizon d’attente”. Ouais, c’est la méthode Abrams, nouveau petit maître en surchauffe et surestimé à tous les niveaux (mise en scène zero dans le pilote). On couche sur le papier quelques personnages, une situation, et on ajoute régulièrement un twist narratif pour déclencher l’attente d’une résolution. Comme il écrit au fur et à mesure que la série se tourne, on a des personnages qui s’inventent littéralement dans le récit avant de devoir se réinventer après l’énième retournement. Le work in progress peut se prolonger indéfiniment jusqu’à ce que le public en ait marre et qu’on coupe les vivres. Donc une machine scenaristique qui tourne et se relance perpetuellement, mais totalement à vide : l’enjeu ultime de ces séries dont on nous rebat les yeux?

  4. lo dit :

    syndrome “x-files”
    syndrome “santa barbara”
    syndrome “24″
    je ne crois pas que la construction au jour le jour du développement d’un personnage nuise au récit, ou ne dénote un tant soit peu un manque de travail d’un réalisateur -particulièrement en ce qui concerne une série télévisée
    syndrome “x-men” aussi, je pense au comicbook, pas aux films
    il faut poser une idée de départ, les développements et le champ des possibles sont infinis; le but étant évidemment que le scénario initial ne vienne pas en conflit avec l’avancée de la série
    revenir sur nina myers, qui aurait cru…?
    l’intérêt de “lost” réside(rait, le conditionnel justifié par le fait que, comme vous, slothorp, je ne trouve pas que la construction en question ne soit jusqu’à présent ni riche ni surprenante) dans…
    perdu le fil, l’intitution me harasse
    je me reconcentre et reviens
    lh.

  5. lo dit :

    nous rebattre les yeux, dis-tu?
    étrange choix quand chaque épisode s’ouvre sur l’oeil d’un protagoniste
    sandrine écrit que “l’île matérialise les visions et les souvenirs des héros”, et comme elle, j’avais la sensation que l’île offrait à chacun un enfer personnel (dans lequel locke aurait symbolisé une entité maléfique), un peu à la manière multipliée du “huis-clos” de sartre (idée séduisante que ce huis-clos à l’air libre)
    entre koh-lanta et “l’enfer” de dante, la série prometteuse déçoit et se régénère à chaque rebondissement
    je survole les spoilers de sandrine et attends la suite
    lh.

  6. Slothorp dit :

    syndrome “24″ : justement la série mettait très intelligement au coeur de son dispositif le principe de sérialisation. L’arc était alors tendu par le compte à rebours. Réussite qui ne peut fonctionner qu’une fois : la même idée agit comme un vortex dans la saison 2 par l’obligation de multiplier les retournements narratifs (l’odyssée de la fille de Palmer, j’en ris encore) dans un laps de temps très serré. Première saison : invention des personnages. Deuxième saison : leur dissolution. Pas vu la saison 3.

  7. Sébastien dit :

    Ce qui est intéressant justement Lo, c’est que “Lost” ne donne qu’assez peu (jusqu’à présent) dans le scénario-type “l’enfer c’est les autres”. Les “disparus” nouent de vrais rapports, qu’ils soient de force ou d’amitié, s’entraident pour la plupart dans ce “vivre-ensemble” imposé.

    Slothorp : d’accord avec vous sur “24″ (mais à partir de la troisième saison seulement). Cependant, je ne vous suivrais pas sur “Lost” ni sur “Alias”. “Lost” (puisque c’est de ça qu’ils s’agit) gère de manière assez subtile le passage du singulier au collectif, c’est là sa force.

    Bien sûr le récit est roi : c’est la loi des séries. Là-dessus, ne pas s’en tenir à un primat du scénario, que ce soi pour en faire le reproche ou au contraire pour n’encenser que lui. De nombreuses séries (de plus en plus A, de moins en moins B), ont comme “Lost” ou “Alias” le souci de leur mise en scène : soit l’art et la manière “d’enchaîner”, d’établir des liens. Ici entre personnages, qui sont aussi des “lieux”, une île chaque fois différente. Avènement du “personage-scéne” :chacun se fait le relais du plan suivant, investit l’espace filmique de son propre regard. Multiplicité des points de vue, brouillage constant des cartes. Nous ne sommes pas, de fait, dans un univers de petit malin, même si J.J. Abrams cherche évidemment à nous devancer: il faut trouver soi-même son chemin dans une fiction sans cesse redistribuée, par où le work in progress me semble plutôt un atout.

    Abrams n’est jamais dans la fermeture, la volonté de pouvoir. Bien plutôt la volonté de “puissance”: tout ce qui, justement, finit par échapper au contrôle du récit (c’est toute la part fantasmatique de ses deux séries phares). Il explore ainsi les possibles de la fiction, partant ceux d’un territoire donné : l’île, source de toutes les craintes et de tous les fantasmes.Il est donc bien question de mise en scène, si tant est qu’on la définisse, pourquoi pas, comme l’imprègnation d’un territoire par un regard, simple ou comme ici, multiplement constitué.

  8. lo dit :

    simplement, sébastien
    outre le fait que je suis ton analyse, une fois de plus très impressionné par elle
    qu’il est amusant de constater combien chacun de nous “voit” la série comme il vit sa propre vie, ses propres cauchemars, ses propres fantasmes
    tu parles de vrais rapports noués, tu ne ressens pas cet enfer que j’évoquais quand la série m’enferme moi monstrueusement dans une évidente et implacable présence de l’autre
    que ne viennent briser que les apparitions cauchemardesques des uns et des autres -silhouette lynchéenne du père de jack de dos, je ne m’en remets pas
    même si : dénouement parachuté, si j’ose dire
    (sauf que : l’absence du corps, par souci des autorités de ne pas exporter le corps ou réelle disparition du cadavre?)
    ou autre accident
    autre avion
    autre cercueil
    la série noie, à l’image de cette femme au début d’un épisode, que j’aurais vue revenir, moi, indéfiniment, comme une sirène, une tentation d’échapper à l’île -noyez-vous, mourez, venez à moi…
    je vous laisse, frissonnants
    lh.

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