Le temps de l’innocence ?

L’Enfance d’Ivan (1962) d’Andrei Tarkovski.
Le cinéma nous met face à face avec l’enfance. Perdue ou rêvée. La nôtre, par ricochets.
Selon Bazin, « L’enfant est le plus mystérieux, le plus passionnant, le plus troublant des phénomènes naturels. Une sorte d’animal privilégié que nous devinons habité des dieux» (L’Ecran Français). Mais peut-on partager pleinement cette vision idéale ? Et si l’enfant au cinéma n’était pas si vertueux ? Mieux, l’innocence existe-t-elle au cinéma ?
Médiateur mystérieux et souvent silencieux avec le monde spirituel, l’enfant, chez Tarkovski, incarne l’état de nature défini par Bazin. Dans L’Enfance d’Ivan, la guerre le détourne de son axe naturel. «Le véritable territoire de conquête de toute guerre, c’est le paradis de l’enfance » (François Vallet, L’Image de l’Enfant au Cinéma), vérité dont prend acte Tarkovski qui oppose, dans des flashes back oniriques, un temps ancien, édénique, à un présent désolé, espace funeste (champs de ruines, marais fangeux) infesté par le morbide, lequel contamine jusqu’aux jeux du jeune héros.
Mais de Clayton (Les Innocents) à Laughton (La Nuit du Chasseur), le postulat de l’innocence vole en éclats, à l’issue d’une trajectoire heurtée : celle du film.
Cheminent nécessaire en somme, de l’innocence supposée à la connaissance (Où est la Maison de mon Ami de Kiarostami), sans quoi la mièvrerie prend le pas sur le récit d’apprentissage. L’enfant fait l’expérience du mal quand il n’est pas perdu ou corrompu d’emblée (les gosses désœuvrés de Los Olvidados de Bunuel, génération sacrifiée). Bloc de souffrance brute (L’Enfance nue de Pialat), pourvoyeur de connaissances (Les Contrebandiers de Moonfleet de Lang), l’enfant est parfois pris en charge par le film lui-même, lequel se fait entité protectrice, tutelle bienveillante.
Souvent perverti par son environnement (un contexte de crise sociale ou morale, le monde des adultes), le jeune héros s’inscrit au cœur de désirs troubles qui lui confèrent son ambivalence intrinsèque. De l’enfant émissaire de Losey (Le Messager) à l’ange blond de Mort à Venise de Visconti (à mon sens, parfaitement conscient de la passion qu’il inspire), l’enfant cristallise un désir inavouable, un fait d’adulte, empreint de nostalgie : retrouver un corps juvénile. Dans Ken Park de Larry Clark, ce sentiment s’exprime à travers la plus violente des convoitises : l’inceste.
Mais la représentation n’implique t-elle pas immanquablement la perversion ? Nous l’avons vu, dès lors que l’enfant est mis en scène, il est exposé : au regard, au monde, au désir, à la connaissance.
En conséquence de quoi, démiurge, soldat, fanfaron, médiateur, l’enfant au cinéma commence par faire le deuil de l’innocence. D’ailleurs, Hemingway écrivait que ” toutes les choses vraiment atroces commencent dans l’innocence” !

Le 19/07/2005 à 14:17
Que diriez vous de ce point de vue renversé ?
http://inisfree.hautetfort.com/archive/2005/07/04/l_enfance_d_ivan.html
Le 19/07/2005 à 14:26
J’avais bien vu cette note sur votre blog et, hasard, je me suis vue offrir le DVD récemment. Je n’avais pas revu le film depuis 10 ans. Ca m’a donné envie de revenir dessus, manière d’achever ce “tryptique” de notes dédiées à l’enfance.
Le 19/07/2005 à 21:20
Rien à dire : ce film est un chef-d’oeuvre absolu et accessoirement l’un des Tarkovski les plus accessibles. Sandrine, vite, le texte !
Le 19/07/2005 à 21:30
Bah en fait, cher toyboy, je ne vais pas tellement parler du film de Tarkovski, mais plutôt du motif de l’enfance et de la problématique de l’innocence au cinéma. J’écris depuis tout à l’heure et me rend compte de la somme que cela représente ! Je suis en train de me laisser submerger par le sujet. Aïe, aïe, aïe ! Ma théorie : il n’y a pas d’innocence au cinéma.
Le 19/07/2005 à 21:54
A cette problématique, une seule solution : “L’été où j’ai grandi” de Gabriele Salvatores, au cinéma le 3 août. La très bonne surprise de cet été. J’ai hâte de lire votre texte, maîtresse “blowjob” ;-)
Le 19/07/2005 à 21:55
Euh… siouplai jeune homme, il aurait été bon de recontextualiser cette information, sinon, que va-t-on penser de mon auguste personne ?
Le 19/07/2005 à 21:59
Pour info donc, “blowjob” signifie “bonne chance” mais faut avoir été le toyboy officiel de Sandrine pour comprendre. Allez, trêve de plaisanteries. Hum…
Le 19/07/2005 à 22:01
Précise, “bonne chance” en coréen, bien sûr ! :-) Hum !
Le 19/07/2005 à 22:50
C’était donc ça…
Et bien j’attends votre texte avec impatience aussi. J’ai découvert “L’Enfance d’Ivan” il y a peu, et j’ai immédiatement pensé au film de Peckinpah. Je précise que je ne suis pas très amateur de Tarkovski, trop “mystique” pour moi ; mais celui-ci, vraiment, c’est une merveille. J’ai revu “Croix De Fer” depuis, et j’ai bien aimé cette idée du passage de cet enfant d’un film à l’autre. Du coup, comme je crois peu au hasard, je me demande si Peckinpah connaissait le film de Tarkonvski, ils sont si différents comme êtres humains.
Temps de l’innocence. Reviendrez vous sur la fillette de La Guerre des Mondes ?
Le 20/07/2005 à 00:17
Les oiseauski sont des tarkonvski.
Le 20/07/2005 à 10:18
Tiens, c’est le seul tarkovski que j’ai vu (je sais, mais la liste des films qu’il me faudrait voir est plus longue que que la rue de Vaugirard). Celà fait longtemps.
Et le billet afférent alors ?
Et au fait ; quid des duizz interdits ? La saison est-elle finie ?
Le 20/07/2005 à 10:32
Le billet s’écrit doucement : je profite de l’été pour m’octroyer de longues séances de visonnage de DVD et mon stock est assez conséquent !
En ce qui concerne les quizz, j’en ai plein sous le coude et la saion n’est pas finie puisque nous en sommes à la moitié. Seulement, je me disais que je reportais le jeu à la rentrée faute d’un nombre suffisant de participants pendant l’été. Mais tes apparitions intempestives semblent attester du contraire. Alors ? Moi, je veux bien en faire un ces prochains jours. Y’a-t-il d’autres amateurs ?
Le 20/07/2005 à 16:23
Vincent,
Malheureusement, je n’ai pas vu ce film de Peckinpah mais je vais tâcher de démêler ce mystère. En tout cas, je trouve votre “regard croisé” très intéressant. Et comme vous pourrez le constater, je ne reviens pas sur l’héroïne de La Guerre des Mondes.
Le 20/07/2005 à 22:32
Votre texte me renvoit à la question des enfants-acteurs, je sais c’est quelque peu hors sujet, mais je ne sais pourquoi ça me renvoit directement à la polémique Ponette, quand Victoire Thivisol a eu le prix d’interprétation à Venise en 1996. Nombreux ont été les journalistes à s’escrimer contre justement cette innocence qui ne pouvait pas être qualifié de jeu d’acteur et donc indigne d’un prix d’interprétation, mais Doillon c’était bien défendu à l’époque. Puisqu’il s’agit bien d’interprétation étant donné que ce n’est pas sa vraie vie. Ce que laisse entrevoir votre pertinente analyse.
Votre texte ferait bondir ces journalistes, pourtant pour avoir vu une bonne partie des films cités, oui je suis d’accord, l’innocence est bien évanouie chez ces “petits monstres”…
Pour un quizz estival, je suis partant, et il me semble qu’il y a beaucoup de participants encore présents sur la toile, les vacances ne sont pas pour tout le monde…
Le 22/07/2005 à 10:10
J’veux du quizz…
Le 22/07/2005 à 10:57
y a d’la rumba dans l’air…
Le 22/07/2005 à 14:23
Désolée de ne pouvoir exaucer dans l’immédiat vos envies de quizz : nos meilleurs éléments sont partis en vacances. A moins que… Tlön revient d’ici une quinzaine mais a de l’avance. J’hésite….
Début de semaine prochaine ?
Lundi ou mardi à minuit ?
Qui sera là ?
Les Ludovic, Godspeed, Esther seront-ils de la partie ?
Sinon, oui, j’ai de la matière.
Justement, le thème pourrait s’intituler “histoire de l’oeil”. Hé,hé !
Le 22/07/2005 à 16:33
commen tfonctionne le quizz?
je suis nouveau ici, sur un salon chat ou sur le “forum” de ce blog ???
merci de m’éclairer…
Le 22/07/2005 à 18:14
Cliquez sur la rubrique “quizz interdit”. Les règles du jeu sont exposées. Mais rien de mieux que l’empirisme !
Forum ? Chat ? Je me pose moi-même la question quand je vois la tournure que prennent parfois les commentaires ! :-)
Le 23/07/2005 à 01:50
Bon, j’ai tranché : inutile de me les réclamer. Les quizz reprennent à la rentrée.
Le 23/07/2005 à 23:23
cherche info: dans “Vendredi Soir” de Claire Denis, y a t-il deux ou trois effets spéciaux de déformation?
peut-être ai-je halluciné!
Le 24/07/2005 à 01:05
A quel endroit ? Qu’entendez-vous par déformation ? Sinon, le film est une hallucination : celle de son héroïne. Un fantasme, si vous préférez.
Le 24/07/2005 à 02:52
dans le film il m’a semblé à deux moments voir des effets spéciaux assez basiques “style déformation” du logo volvo et dans l’assiette au resto… mais en décalage avec la simplicité du film.
ai-je rêvé?
Le 24/07/2005 à 22:53
L’enfance au cinéma… Question de regard. Voir et être vu. Pour moi, la question de l’enfance au cinéma est absolument dépendante de Daney (pour Moonfleet) et Bergala (pour Kiarostami).
Sandrine cite les “essentiels” : Lang, Laughton, Kiarostami, je rajouterai le Welles de Citizen Kane et surtout Allemagne année zéro de Rosselini, pour orienter différemment l’objet de l’innocence…
Tarkovski : le premier plan de l’enfance d’Ivan est un panoramique descendant sur un arbre en hiver… Le dernier plan de Tarkovski, dans le sacrifice, est un panoramique ascendant, longeant un arbre dénudé, au pied du quel est un enfant… Le cercle, émouvante résonnance… Et trajectoire de Tarkovski qui place désormais l’avenir entre les mains de cet enfant (ce n’est plus Ivan…)
Le 24/07/2005 à 23:56
pourrait-on me répondre?
Le 25/07/2005 à 11:35
myasz,
C’est si gentimment demandé ! :-)
Je ne peux pas vous aider, n’ayant pas le film en ma possession. Mais si vous faites l’effort de le revoir, vous trouverez vous-même la réponse à vos questions. Par ailleurs, votre demande est pour le moins déconnectée avec le sujet de ce billet…. Si d’autres blogeurs ne vous ont pas répondu, c’est qu’eux aussi sèchent sur ce point. En revanche, on vous a fait une réponse nourrie sur le précédent billet, relatif à la Guerre des Mondes.
Sébastien,
Je ne pensais plus à l’enfant d’Allemagne Année Zéro et effectivement, cela ouvre des perspectives.
Le dernier plan du Sacrifice est tout simplement bouleversant. Film testament : le personnage du jeune enfant mutique est le fils du cinéaste, lequel est décédé d’un cancer quelques mois plus tard.
Bien vu pour le “raccord” sur l’arbre !
Le 26/07/2005 à 17:31
l’enfance est une thématique constante chez Tarkovski : je pense évidemment à l’enfant du Miroir, double et prolongement du cinéaste. Ainsi qu’à la petite fille de Stalker, le fondeur de cloches d’Andrei Roubleev. L’enfant est une constante promesse chez Tarkovski, il est un passeur pour l’homme adulte.
Plus dramatique est l’enfant chez Rosselini : devant “l’absurdité du monde”, l’enfant d’Allemagne année zéro se suicidera, comme celui d’Europe 51 d’ailleurs… Chez Rosselini, l’enfant n’est plus vraiment le lieu de l’innocence (en tout cas dans ses films d’immédiat après-guerre…). Les enfants rosseliniens font un deuil tragique de leur innocence…
Le 30/07/2005 à 12:21
L’enfance n’est le lieu de l’innocence qu’en fonction du rapport que le cinéaste entretient avec cette notion. Aux « essentiels » de la liste de Sébastien qui me semblent se projeter dans des personnages d’enfants pour mieux développer leur propos, Je voudrais en ajouter quelques autres qui me semblent utiliser l’enfance de façons différentes.
Ceux qui replongent dans leur propre enfance comme Truffaut avec Antoine Doinel, Bergman avec Fanny et Alexandre, Fellini dans Amarcord, Chaplin dans The Kid, Léone dans Il Était une Fois en Amérique, à la recherche de leur temps perdu.
Ceux qui utilisent l’enfance pour sa capacité d’émerveillement, Spielberg souvent, Truffaut pour l’Argent de Poche (qui me semble au passage le moins manipulateur des films sur l’enfance), Kitano avec Kikujiro,
Ceux qui font des enfants les témoins souvent muets de la violence des adultes, sa victime symbolique parfois, Peckinpah, Léone, Sollima, Eastwood dans Un monde Parfait, Hark, Spielberg avec la fillette de Schindler.
Ceux qui se méfient de l’enfant en tant qu’être, et qui projettent l’enfance, en tant qu’état mental, dans des personnages adultes comme Hawks grand spécialiste du procédé, Burton dans ses bons moments, Bunuel qui le fait avec une cruauté réjouissante, les grands comiques comme les Marx Brothers, Lewis, Keaton, ou souvent les enfants sont objet de moquerie, de danger, voire carrément des monstres (WC Fiels disait : “”tout homme qui déteste les enfants et les animaux a quelque chose qui parle pour lui” ). C’est également quelque chose que l’on retrouve dans le cinéma fantastique, chez Clayton, Kubrick, Carpenter où l’enfant est une menace…
Ceux pour qui l’enfance est un état transitoire, vierge, innocent au sens littéral, qui porte en elle un enjeu d’éducation pour le futur. Je pense à Ford, Capra, Kurosawa, Truffaut encore, avec l’Enfant Sauvage, Despleschin dans Rois et Reines, Welles avec les Amberson…
Le sujet est complexe. Je vous laisse avec un extrait de Brel :
L’enfance
Il est midi tous les quart d’heure
Il est jeudi tous les matins
Les adultes sont déserteurs
Tous les bourgeois sont des Indiens
Le 6/04/2006 à 23:20
slt
Le 18/03/2008 à 11:22
Moi j ai 4 enfants ces chaud