Le village
Godville, installation de Omer Fast.
Débordé le cadre fictionnel du dernier opus de Night Shyamalan. Le village existe bien. Omer Fast, plasticien d’origine israëlienne vivant à Berlin, l’a filmé. Réification du repli sécuritaire américain, le décor de cinéma se matérialise sous nos yeux éberlués. Le projet s’appelle Godville, une double projection vidéo composée d’entretiens avec des habitants de la ville de Williamsburg, Virginie.
Musée d’histoire vivant, la ville historique forme et rémunère ses résidents pour qu’ils incarnent des personnages du 18ème siècle. Actualisation du passé colonial, où commence et s’arrête la représentation ?
Ecran, côté recto : la caméra balaie les bâtisses rectilignes du village reconstitué. Picturalité du plan à la Hopper, calme étale, désincarné. Le corps déserte le chromo. Ou alors s’y inscrit de manière furieusement distanciée. Un lent travelling révèle le contrechamp saisissant d’une Amérique contemporaine : une foule impavide de visiteurs, massés derrière un cordon de sécurité, armés d’appareils photos et de sodas, observe. Acteurs et spectateurs sont engagés dans un rapport cru, frontal, quasi pornographique. Fil presque invisible, détourant le village à la manière d’une picket fence, mais frontière physique bien réelle entre passé et présent, mémoire et contemporanéité. Cette friction étonnante entre deux espaces temps produit un bien étrange paradoxe : les anachronismes vivants ne sont pas les autochtones en costumes d’époque mais bien le public ! Une voix off s’inscrit dans la permanence extatique du paysage, celle d’une femme puis de deux hommes. Psalmodie souterraine, scansion mélancolique du plan, les images sous influence vibrent et s’animent par le flux de la parole.
Côté verso, l’écran révèle les témoins. La langue se fait chair et constitue le point nodal de l’installation.
Mais Omer Fast ne pouvait se satisfaire d’un classique récit d’expérience, filmé tout en aplats. L’artiste a l’intelligence de son dispositif et place notre regard, non à la périphérie, mais au centre. Pas de cordon de sécurité, en somme, derrière lequel il nous tiendrait. Lui-même se met en danger jusqu’à accueillir une parole hostile, accusatrice (l’un des intervenants ne manque pas de pointer le possible opportunisme de sa démarche : « tu vas rentrer chez toi et faire ton film derrière ton ordinateur en nous jugeant »).
Tout en ruptures et recadrages, l’image contraste avec la fluidité de la parole. Poétique de la saute, laquelle signe le morcellement de corps, tiraillés entre passé et modernité. D’un écran l’autre, la voix circule, s’incarne et se désincarne dans un mouvement aussi essentiel que contraire. De là, naît une vraie narration. Au-delà de l’expérience plastique, Godville est un objet éminemment cinématographique.
Quant aux témoignages, relatifs aux motivations – pourquoi vouloir endosser au quotidien le rôle d’un américain vivant au 18ème siècle, son mode de vie et de pensée ?- ils sont édifiants. Illustration in vivo du repli communautariste qui contamine les sociétés modernes, leur force de frappe laisse pantois. Les relations interpersonnelles, au sein du village, reproduisent à l’identique les hiérarchisations sociales colonialistes, qui voient les femmes sous domination masculine, les noirs relégués et Dieu, comme il se doit, au centre de tout.
Le statut même de l’acteur vacille, tant la limite, qui creuse l’écart entre le représenté et le représentant, s’amenuise au fil des échanges.
Pourquoi ces hommes et ses femmes vivent ainsi radicalement en marge avec leur temps ? Au nom de l’idéologie ? Oui, mais de la peur surtout, comme le rappelle avec justesse et lucidité l’un des hommes. Cette peur qui contamine tout et définit jusqu’à l’organisation des sociétés. Cette peur là qui pourrait bien être le cœur secret de l’art.
Godville est visible jusqu’au 18 février 2006, à la galerie gb Agency, 20 rue Louise Weiss, Paris 13è, métro Bibliothèque. Durée : 50 mn
www.gbagency.fr
A ne manquer sous auucn prétexte.
Merci à Corinne (aka “fairy queen”) qui m’a fait découvrir l’artiste.




Le 23/01/2006 à 01:08
Je crois qu’il a quelque chose qui le gêne le mosieur en haut, y’a un truc qui passe pas ou alors il est mal assis(Il a l’air un peu constipé).
Sinon la mise en scène de l’espace est sympa.
Interressant tout ça.
Avec quoi tu le muscle ton cerveau, Mlle Contrechamp ?
Le 23/01/2006 à 12:34
sera-ce encore visible fin février?
car oui…
lh.
Le 25/01/2006 à 00:42
Oh la la ! Comme j’ai lambiné. Je me sentais même indigne de répondre à vos commentaires tant que je n’avais pas écrit le billet. Je suis surchargée de travail en ce moment, avec le gros de la saison culturelle.
Simon,
Vous me gênez, parce que vous n’avez pas l’air de plaisanter, ce qui m’accable. En conséquence, j’avais envisagé pour vous les pires réponses. Mais j’imagine que vous me flattez vraiment et au vu des critiques désobligeantes que j’encaisse assez régulièrement, un peu de flagornerie regonflera mon ego. Je réponds même à votre question : je mange des barres hyperprotéinées. Sinon, je suis allée sur votre blog et constate que vous affectionnez le costume d’époque. Ce billet trouvera des échos en vous, je l’espère. Faites gaffe de ne pas ressembler à vos personnages….
lo,
Oui ? Je m’en réjouis! Mais malheureusement si l’on parle de la fin du mois de février, cette remarquable installation risque de s’être envolée.
J’espère vraiment que tes dates coïncideront. Cette proposition est de loin ce que j’ai vu de plus intéressant depuis le début de l’année, en matière d’images.
Mais je remue le couteau dans la plaie….
Le 25/01/2006 à 13:56
Sans mentir, si votre ramage se rapporte à votre plumage, vous êtes le phénix des hôtes de ces blogs.
Le 25/01/2006 à 14:18
Allez, point trop n’en faut ! Halte à la flatterie. Courez donc voir cette installation et rapportez-moi vos impressions, cher Dr No.
Le 25/01/2006 à 15:30
Mlle Contrechamp:
Le site de B.Root : (simple)Pourquoi? Vous trouvez un intêrét artistique à sa démarche?
Personnellement je ne suis pas attiré par ce genre de cinéma (Je préfère ce qui est suggéré pour la sexualité, pour la violence , la peur, etc…). La seule chose que je vois dans ses “oeuvres” c’est l’exploitation des femmes, considéré comme des produits.
Alors me viennent 3 questions :
- “Intêret” de la part d’une intellectuelle pour toute les formes de cinema,(chose que je pourrai concevoir comme une dérive sincère de quelqu’un qui est parfois trop “intélligent”)?
- Ou, tant pis pour votre ego : l’avez vous mis pour ne pas avoir l’ air coinçé (Personne n’est parfaite.)?
- Y’a t il quelque chose que je n’aurai pas compris ?
Cordialement
Le 25/01/2006 à 16:55
Simon,
Je vous réponds très simplement : tous les régimes d’image m’intéressent. Réponse 1, donc ! Et pourquoi B. Root ? Parce qu’il a réalisé de très bons pornos qui placent le plaisir et le désirs féminins au centre de sa démarche. Voir les excellents Principe du Plaisir ou Antoine et Marie.
Le 25/01/2006 à 18:50
Fit gaffe aux ampoules quand même
Le 25/01/2006 à 20:50
Quelle classe ! No comment.
Pour compléter ma réponse à propos du porno, je dirais que relativement au genre, je suis plus attentive à ce qu’il me fait qu’à la manière dont il est fait. En cela, mon rapport habituel au cinéma est inversé.
Sinon, ai-je dit qu’il était impératif de voir l’installation d’Omer Fast (si toutefois ça intéresse encore quelqu’un ? ).
Le 26/01/2006 à 20:26
ça donne envie…