Le voyeur et l’obscène

Et si le cinéma se résumait finalement à deux gestes ? Contraires mais néanmoins indissociables.
Un geste qui répare, réalise la suture, assure les raccords, « joints » par lesquels «pénètre la poésie» (Bresson).
Et l’autre qui sépare, abolit la distance de l’œil à l’écran par des effets de montage : sautes et lacération.
L’un appelle la mise à distance quand l’autre fond le regard dans un tout monstrueux : art du dépliement total, ou autrement dit, «l’obscénité du visible», telle que la définit Baudrillard.
Cette frénésie du «tout voir» concerne autant le cinéma gore que le cinéma pornographique. Surexposition de l’œil, effacement du lieu de la rencontre, disparition du secret : voilà ce qui distingue un cinéma voyeuriste d’un cinéma obscène.
En effet, «là où le voyeur fabrique des distances, l’obscène, lui, veut être collé à son objet» écrit Jean-Baptiste Thoret dans sa remarquable monographie, consacrée à Massacre à la Tronçonneuse (The Texas Chainsaw Massacre, Tobe Hooper, 1973).
Le voyeur recherche les dispositifs scopiques (Norman Bates épiant Marion Crane par un trou dans le mur), quand l’obscène n’a de cesse de les détruire.
Massacre à la Tronçonneuse en est la plus malaisante illustration. Lorsque j’ai vu le film pour la première fois en vidéo, il m’est apparu très clairement que «je n’avais pas le choix». Ou plus exactement, que «le film ne me laissait pas le choix» : entre effroi et dégoût, je ne pouvais que regarder. Car là où le film est très pervers, c’est qu’il colle à ma vision.
En cela, il s’inscrit aux antipodes des réflexions de Blanchot, selon lequel «voir suppose la distance, la décision séparatrice, le pouvoir de n’être pas en contact et d’éviter dans le contact la confusion. Voir signifie que cette séparation est devenue rencontre» (in L’Espace littéraire).
Et que reste-t-il quand plus rien ne fait rempart au visible ? L’angoisse. Oui, mais bien davantage : le spectacle total.

10 réponses pour “Le voyeur et l’obscène”

  1. lo dit :

    ce qui appelle chez moi, sandrine, un nouveau choix
    un choix que je déplore (cinématographiquement, culturellement, contextuellement) autant qu’il m’est indispensable
    ne pas voir “massacre à la tronçonneuse”
    jamais
    seulement le cinéma (en tout cas, ce cinéma-là) est en cela pervers que même sans avoir vu le film, le mal est fait
    alors…?
    du spectacle dédramatisé, de la mise en scène outrancière, des soirées bières & vidéos entre “amis” aux angoisses profondes, cauchemardesques, solitaires… que choisir?
    faut-il s’épargner ou se vacciner?
    la question se pose
    lh.

  2. sandrine dit :

    Bonne question, en effet que j’ai du sérieusement me poser dans mon parcours cinéphile : s’épargner ou pas la vision d’oeuvres capitales dont on sait pertinemment qu’elles ne vous laisseront pas indemnes. J’ai du mettre en place tout un tas de stratégies pour tenter de recréer un peu de distances là où des cinéastes travaillaient précisément à leur effacement. Par exemple, lire. Lire beaucoup sur les films, sur l’art permet de pacifier les choses. Mais ce n’est pas toujours une réussite ! :-)
    J’échoue complètement avec certains films (mais on en avait discuté ensemble), comme par exemple Twin Peaks de Lynch. Incapable de dire pourquoi mais la crise d’angoisse me rattrape immanquablement à la fin (quand Laura Palmer voit l’ange). Il y a aussi Henry, Portrait of a serial Killer qui me malmène beaucoup. Mais quel film implacable !
    Alors que te dire ? Oui, souvent ça vaut le coup de forcer le seuil de ces films extrêmes, pour repousser ses propres limites. L’ombre donne par ricochets la lumière.
    Enfin, je dois avouer que j’ai vu Massacre (…) en vidéo : vision morcelée (je m’arrêtais pour souffler) pour un film sur le démembrement !!
    Puis, deuxième vision d’une traite. C’était il y a 8 ans. Je n’ai pas eu le cran de le revoir depuis. :-)

  3. lo dit :

    … et c’est tout le problème de la peur, sandrine
    tu as vu “lost” (tu citais la série dans une précédente note), moi je trouve admirable l’idée de la peur : on compte jusqu’à 5, 1.2.3.4.5. et hop! y’a plus…
    j’aurais adoré dans le premier épisode que la fille, après avoir appliqué le théorème foireux du médecin parfait, se fasse bouffer ;-)
    dans n’importe quelle parodie, c’est évidemment ce qui arriverait
    quant à l’accident d’avion, le médecin sans peur et sans reproche tombe dans les pommes pendant qu’il a lieu -ça lui aura évité de compter jusqu’à 27…
    bref, ce long apparté pour la question de forcer la peur, de l’affronter : j’ai renoncé (mais j’en ai parlé déjà) à “dragon rouge” après la scène de reconstitution -et pourtant, j’adore ça : les indices, les policiers, le moment où le lien se fait entre le meurtrier et sa victime, le pourquoi des choses
    le profilage
    oui, affronter la peur
    alors on écrit, on dit, on rêve aussi, chaque nuit un cauchemar, on se met en danger, on tente, on souffre
    je promets d’être meilleur, cinématographiquement -mais je te laisse “massacre à la tronçonneuse”
    … ou alors, un jour, avec toi, quand on sera vieux et qu’on n’aura plus peur de rien ;-)
    lh.

  4. Tlön dit :

    …quand on sera vieux et qu’on n’aura plus peur de rien.
    Plus je vieilli moins je supporte la violence au cinéma, dans la salle de cinéma. Ca me fatigue et m’ennuie comme le comble de l’articialité. C’est ça, c’est le coté factice qui m’emmerde

  5. sandrine dit :

    Lost, je vais y venir. Je m’oblige à ne pas écrire une seule ligne sur le sujet, de peur de spéculer dans le vide. La série fonctionne davantage sur l’étrangeté, l’attente et le trouble identitaire que sur la peur, non ? Je dis ça et je me suis surprise à frisonner plus d’une fois !! :-)
    Sinon, cher lo, je ne vais pas attendre que tu aies atteint l’âge de raison pour que l’on regarde Massacre (…). Au fond, un teen movie benêt, un “slasher” comme tu en as déjà vu bien d’autres ! :-)

  6. sandrine dit :

    Tlön,
    En fait, je me posais la question… La violence au cinéma est moins un souci pour moi qu’auparavant. Mon seuil de tolérance reste quand même assez limité. :-)
    Cependant, je me range du côté de Blanchot, pour qui “voir” crée de la séparation spontanément. C’est curieux que tu éprouves l’inverse. Tout cela n’est-il pas empirique ? Je veux dire par là que la surexposition à l’image devrait te donner la distance nécessaire ? Tu es pourtant très cinéphile… Serais-tu sensible au clivage dont je parle dans la note ? C’est-à-dire, de plus en plus réfractaire à “l’obscénité du visible” ?

  7. Sébastien dit :

    Pour moi, il y a de la distance dans “Massacre”, entièrement construit sur un dispositif de suggestion (en effet, seules l’égratignure sur la cuisse de “Leatherface” à la fin du film,et la plaie volontaire de l’auto-stoppeur sur sa main au tout début, permettent au spectateur de voir “réellement” du sang). Contrairement à l’opinion commune, “Massacre” n’est absolument pas un film “gore”. Hooper procède par association d’idées, du type : j’accorche une fille à un croc de boucher, puis, plan suivant, je montre une bassine : chacun sera convaincu d’avoir vu la dite bassine recueillir le sang de la pauvre victime ; or il n’en est rien.

    Outre une suggestion permanente (qui rapprocherait de fait, aussi surprenant que cela paraisse, le film de ceux de Tourneur; qu’on pense à la scène dans les bois, entièrement construite sur la bande-son et le bruit se rapprochant progressivement de la tronçoneuse), le cinéaste développe un réel humour noir, qui tient également le spectateur à distance, humour ravageur dont l’objet est bien sûr l’Amérique et son autarcie culturelle et politique, dont la famille consanguine des cannibales est l’évidente métaphore.

    Bien sûr, il y a là des effets d’obscénité, ainsi le gros plan sur l’oeil appeuré de la seule survivante, mais tout cela est dans l’ordre du carnaval, à la fois malsain et joyeux…

  8. Vincent dit :

    Bonjour,

    Je me demande, Sandrine, quel film vous avez fini par voir. A force de mettre des protections entre vous et lui, ne pensez-vous pas être passé à côté de sa force véritable ? Pour moi, la salle est un credo. Il n’y a que dans ces conditions bien particulières, dans cet abandon au coeur de l’obscurité, dans le côté un peu collectif de l’expérience du film, que celui-ci prend toute sa dimension. C’est particulièrement vrai pour toutes ces oeuvres qui cherchent à nous secouer, à nous confronter avec nos peurs. J’ai des souvenirs particulièrement forts de projections de Salo (Pasolini), Crash (Cronnenberg), L’Empire des Sens (Oshima), dans des salles bondées et tendues. Ce sont des expériences fortes que la vidéo ne remplace pas. Ceci dit, ne le prenez pas pour une critique, j’ai moi-même découvert Massacre… en vidéo. Nous avions essayé de nous mettre en conditions, dans le noir, téléphone débranché et ça avait plutôt fonctionné. L’un de nous était partit au bout de 30 minutes, trop ébranlé.
    Ce que je veux dire, c’est que je me sens proche de votre façon de fonctionner vis à vis de ces films ressentis comme des défis. Des films qu’il a fallu que j’affronte. Mais je pense que si je décide de les affronter, je dois le faire en jouant le jeu au mieux. Généralement, je ne suis pas déçu. Sauf l’un de mes derniers défis : Cannibal Holaucaust (Déodato) que j’ai trouvé asez putassier et bien loin d’un véritable esprit de subversion. Si on ne veut pas jouer le jeu, autant s’abstenir comme le dit justement lo. Mais pour un vrai cinéphile, l’envie de voir me semble plus forte que tout. Souvent, pour de tels films, ce que l’on en a imaginé est encore pire que ce qu’ils sont. Les plus réussis sont ceux qui arrivent à préserver une part de cette imagination. Et pour moi, le film de Hooper en fait partie. Je ne le tiens pas pour un slasher de base, c’est bien plus (mais je ne vais pas faire trop long).
    Sur la notion de distance, je crois que c’est à nous, le spectateur qui choisi de voir, de placer cette juste distance entre abandon et conscience du spectacle, de la représentation. Mais ça fait du bien de se faire secouer de temps à autre.
    Pour finir sur la violence, je pense à une réflexion sur La Horde Sauvage de Peckinpah : « la vraie violence du film, ce n’est pas le final, mais c’est quand Pike essaye de monter lourdement à cheval et que son éperon casse, qu’il tombe sous le regard des autres. ».

  9. sandrine dit :

    Avis à tous : j’ai résolu mes soucis informatiques. Il m’en a coûté un nouveau disque dur ! Gare aux virus !

    Sébastien,
    Je te suivais jusqu’à cet ultime point :
    “Bien sûr, il y a là des effets d’obscénité, ainsi le gros plan sur l’oeil appeuré de la seule survivante, mais tout cela est dans l’ordre du carnaval, à la fois malsain et joyeux”.
    Tout d’abord, il y a des gros plans sur les yeux tout au long du film, abolissant justement la distance. L’oeil redevient un simple organe. JB Thoret remarque que l’héroïne s’en sort précisément en traversant une vitre, restaurant sa vision. Pas de “carnaval joyeux” là-dedans mais malsain, oui. Un drame même que Thoret nomme : “la mort de l’oeil”. C’est de cela dont je parle quand j’écris que le film colle à ma vision. je suis dans la même posture que l’héroïne.

    Vincent,
    Bienvenue ! Je découvre avec plaisir votre blog. A propos de votre dernier billet sur Cimino, savez-vous qu’il donne une leçon de cinéma ce soir même à Paris ?
    Sinon, vos interrogations sont légitimes ! :-)
    Comment ai-je vu Massacre (…) ? En dépit de la découverte en vidéo et en deux fois, je l’ai vu comme le film le plus malsain qui soit sur les Etats-Unis, le plus poisseux, avec en filigrane, l’idée d’une Amérique originelle dégénérée. Contrairement à Sébastien, je ne parlerais pas ici d’humour mais d’ironie.
    Dans la lignée, je mettrais aussi The Last House on the left de Craven et surtout 2000 Maniacs de HG Lewis, film que j’adore et qui participe de cette idée de communauté cinglée.
    Tout cela pour dire que le support, au fond, importait peu ici. Massacre (…) mérite d’être vu, comme expérience spectatorielle limite. Je défends tout comme vous la salle. Et tous les autres films que vous mentionnez, je les ai vus en salles, ayant une longue pratique de ciné-clubs. Pour autant, s’il est possible de découvrir, dans un avenir proche, des films de cinéma sur son téléphone portable, je signe tout de suite !
    Je vous rejoins enfin sur la violence psychologique. Par exemple, la séquence chez Sirk, où la jeune fille renie sa mère noire, est insoutenable pour moi.

  10. Vincent dit :

    Bonsoir,

    Je fréquente votre blog avec tout autant de plaisir depuis quelques semaines. Je vous suis tout à fait sur ce portrait de l’Amérique. Je suis plus réservé sur 2000 maniacs, que j’ai trouvé pour le coup plus amusant que dérangeant (sauf peut être la scène du rocher). Et puis HG Lewis est parfois très léger en termes de mise en scène. Hooper, et c’est aussi la force de son film, comme Romero ou Craven, est un vrai réalisateur. Comme le laisse entendre Sébastien, c’est avec du cinéma qu’il nous fait peur.

    Pour Cimino, j’avais lu sur un forum qu’il avait déjà présenté le film le 4 ou le 5 à l’UGC Ciné Cité des Halles. Il paraît que son discours à la salle était très émouvant.

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