Leigh mythe
Jennifer Jason Leigh se tient mal. L’actrice, de rôle en rôle étonnamment polymorphe, impose à la caméra la singularité de son corps, une sorte d’instrument désaccordé, en contrepoint avec la partition ambiante. Constamment à la marge, elle cherche confusément à se dérober à l’objectif. On se dit qu’elle est là, mais que dans la minute qui suit, elle peut disparaître, s’effacer, nous laisser en plan. Cet art de la désynchronisation fait de chaque apparition de l’actrice un petit événement en soi.
Sa dissonance tranche résolument avec les canons dramatiques en vigueur. Non que son jeu soit imprécis, mais sa manière de baragouiner son texte la place à l’extrême limite. Mieux, Jennifer Jason Leigh est limite.
Son jeu décalé atteint le point de rupture. On scrute la chute, le moment où elle va basculer, mais contre toute attente, l’ensorcelante équilibriste trace sa voie sur les crêtes peu assurées d’une interprétation qui n’appartient qu’à elle.
La fiction s’enrichit de sa présence atypique. Sexy, à sa manière non ostentatoire, parfois laide ou inquiétante, Leigh accule ses partenaires. Au risque de la fadeur, ils lui donnent la réplique. Pas facile de s’insinuer dans l’univers complexe de l’actrice ou encore de soutenir son regard pétrifiant.
Plus que d’advenir au plan, le plan advient par elle, radieux. Jennifer Jason Leigh est assurément l’un des plus beaux accidents du cinéma américain.
A Romain.


Le 12/11/2005 à 14:36
MERCI !!! Jennifer, je t’aime !
Le 13/11/2005 à 22:31
“On scrute la chute”
Tout à fait sa démarche en Tralala ou dans le très beau film des Cohen, Le Grand Saut.
Le 14/11/2005 à 11:05
ne souhaiterait-on pas, chacun, être qualifié de plus bel accident de sa discipline…?
très belle phrase, sandrine, très beau texte, en écho à
étonnante photo en prime
lh.
Le 15/11/2005 à 11:09
J’en suis toujours resté à l’ambiguïté de la scène de viol dans “La chair et le sang” de Verhoeven, lorsque son personnage renverse le rapport de forces et finit par dominer sexuellement son agresseur. Scène qui m’aura laissé un sentiment persistant de malaise, où l’on peine à distinguer ce qui relève de l affirmation d’une violence et d’un désir féminins et ce qui ressort d’une forme extrême de soumission à la volonté masculine (le fantasme du réalisateur). A l’image peut-être de cette discordance que vous évoquez, peut-être l’expression d’une liberté gagnée en s’abîmant.
Le 15/11/2005 à 22:48
Vincent,
Je n’aime vraiment pas le Grand Saut des Coen (et pas vraiment non plus les Coen, d’ailleurs, à part peut-être Blood Simple et surtout l’excellent Miller’s Crossing). Mais l’actrice y est très bien, comme toujours.
lo,
Tu es toi-même un bel accident, sans flagornerie aucune.
rph,
J’ai très bien en tête cette séquence particulièrement risquée et malaisante, il est vrai. J’y vois davantage une domination féminine (mon côté féministe sans doute). Pour autant, Leigh est, de manière générale, boderline mais pas malsaine, je trouve.
Le 1/12/2005 à 17:23
Sandrine,
excusez-moi pour le “delay” (et pour mon terrible français, une fois encore), mais j’ai lu ce billet jusque maintenant et je ne pouvais pas me contenir :-)
vous avez vue “Georgia”, un très beau film de Ulu Gorsbard? parce que la magnifique description que tu as faite de JJL parait parler de Sadie Flood (le rôle de sa vie, pour moi). Comme une diva junkie, Sadie est un ange délicat, mais qu’habite la boue (”une sorte d’instrument désaccordé, en contrepoint avec la partition ambiante” - exactement!). Quand elle chante (avec les viscères, toujours), je voi son corps languissant et j’ai peur qu’il va briser…
Parce que Sadie est un déluge, un “Flood” (”elle dévore les personnes”, dit Georgia, sa soeur). À la fin du film, il y a une performance de 8 minutes d’une chanson de Van Morrison: ivresse, émotive, transformée icône abstrait par la lumière bleue, Sadie nous offrit l’épuisement de sa mélancolie. Ce n’est pas “Almost blue” (la musique qu’elle aime chanter), c’est completely blue…
Le 1/12/2005 à 20:23
Je pensais exactement à ce film ! :-)
Le 2/12/2005 à 02:14
:-)))) j’aime beaucoup le film…