Les gisants et les morts.
Un buffet froid. Voilà de quoi profitent littéralement les convives d’une réception huppée, un soir, à New York. Sur le coffre qui renferme le cadavre de leur victime, un couple homosexuel dresse une table, aux allures d’autel.
Qu’est-ce que La Corde ? Une cérémonie anthropophage.
Hitchcock prend un malin plaisir à dépraver les conventions, pour y substituer leur pendant barbare. Qui cannibalise qui dans ce film au faux plan unique ? Les amants prédateurs, leur entourage ? Pas si simple.
Ce qui se joue d’essentiel dans le film échappe à la visibilité. Et le maître du suspense de réussir un tour de force : il nous oblige à regarder, alors qu’il n’y a objectivement rien à voir. En somme, l’encombrante dépouille cannibalise autant les personnages que la mise en scène et le regard du spectateur. Présence obstinée mais invisible, elle représente une menace latente. Insufflant aux scènes leur tension insoutenable, le coffre-cercueil forme le repère visuel délétère par où s’organise le plan. Cependant, ce cadavre qui gît au fond du meuble met en péril la composition d’ensemble. Tout en la structurant, il la précarise.
Il en va de même dans les tableaux de Jean Hélion, peintre français qui introduisit l’art abstrait aux Etats-Unis, avant de passer au figuratif. Ses gisants, incongrûment disposés dans des scènes de la vie quotidienne, signalent une crise, une dépression souterraine qui gangrène la surface des apparences. Ses “figures tombées” (héritées de sa première période artistique) font écho au “cadavre tombé de rien” d’Hitchcock, référence à une scène qu’il ne tourna finalement pas pour La Mort aux Trousses. Pour autant, cette dialectique de la chute parcourt la majorité de ses films.
La Mannequinerie d’Or peinte en 1951, représente des mannequins dans une vitrine. Figés dans une pose précieuse, leur verticalité rigide contraste avec l’horizontalité de l’homme à terre, en proie à un accablement mystérieux. Cet écart de corps et d’affects se trouve renforcé par la vitre qui sépare deux mondes distincts mais néanmoins contigus.
De même dans La Corde, le coffre-tombeau isole les vivants des morts, tout en les installant, dans le même temps, dans une promiscuité grotesque. Le gisant chez Hélion est au comble du visible, mais personne ne semble le remarquer. Quand chez Hitchcock, le cadavre dissimulé aux regards paradoxalement les appellent.
Les deux œuvres se situent dans l’après guerre. “Le gisant - nouveau tombé- est un désespéré des utopies collectives. Il symbolise la vie réelle face au huis clos artificiel d’hommes parfaits et irréels isolés derrière les vitres de leur galerie.“. Cette interprétation ne manque pas d’intérêt, qui recoupe globalement la démarche d’Hitchcock.
Les assassins, acquis à la théorie nietzschéenne, appartiennent eux-mêmes à une élite sociale. L’affirmation de leur supériorité passe par un geste de défi de la loi et de l’autorité. Comme les mannequins en vitrine chez Hélion, ils manifestent un mépris affiché pour le monde qui les entoure et les êtres jugés inutiles et inférieurs. La rigidité cadavérique est rappelée par les chandeliers, disposés comme des cierges sur le meuble funéraire. Dans le tableau, les supports sur lesquels sont fixés les mannequins introduisent cette même verticalité morbide.
Autre détail, le noeud papillon. Il est disposé entre les mannequins et rappelle évidemment la corde avec laquelle les deux amants étrangle leur ami chez Hitchcock. Il est le lien indéfectible qui unit les deux hommes dans le crime.
Par ailleurs, les événements se déroulent dans le huis clos d’un appartement qui exclut très vite le monde extérieur, signalé par un plan de rue en ouverture. Des sons ambiants montent par la fenêtre ouverte. La grande baie vitrée qui parcourt de part en part le salon du couple new-yorkais évoque la vitrine de La Mannequinerie d’Or. Et la fenêtre ouverte, la porte entrebâillée sur laquelle pend un parapluie. Malgré ces ouvertures, les mondes forclos ne communiquent pas.
Et d’arriver à cette conclusion paradoxale. Dans la peinture, comme dans le film, les gisants ont l’air plus animés que les vivants, déjà morts.
Crédits : Jean Hélion, Mannequinerie D’Or (1951) et un photogramme extrait de La Corde (The Rope, 1948) d’Alfred Hitchcock.



Le 10/04/2007 à 15:37
Je n’arrive pas à situer le dessin mais j’aime le lien avec La Corde de Hitchcock. J’ai adoré ce film. Nobody gets away with murder.
Le 10/04/2007 à 16:24
c’est bizarre mais c’est la première fois que je me sens concernée par un blog. Pour moiqui aime être en prise avec la réalité, cette vie virtuelle me semble très loin de moi . Mais là votre blog me fait rêver et ce n’est pas rien. D’abord esthétiquement c’est superbe et toutes ces phrases qui s’alignent même si elles ne font pas toujours sens recèlent une vraie originalité. Un ton peu ordinaire.
Le 10/04/2007 à 18:46
Kate,
J’ai posté à la hâte, avant de sortir, ce qui m’a fait négliger de citer les sources. Mais, fine mouche, vous avez déjà reconnu le photogramme de The Rope. Le tableau est de Jean Hélion, dont les oeuvres avaient fait l’objet d’une rétrospective à Beaubourg, il y a 2 ans je crois.
Je ne peux pas me mettre immédiatement à l’écriture du billet mais je vois un lien également. Dans les deux cas, tableau et film provoquent chez moi un certain malaise.
La citation est-elle extraite de The Rope ? Elle pourrait s’appliquer à tous les films d’Hitchcock. Bien vu.
Catherine,
Heureuse de vous faire rêver et flattée aussi. Je me reconnais dans votre commentaire, à vrai dire. Car quand j’ai ouvert un blog il y a 3 ans, je ne croyais même pas à l’idée de communauté. Pour moi, l’altérité est quelque chose de physique et d’incarné. Mais finalement, j’en suis revenue, à ma grande surprise. Je vais tâcher de faire un effort de simplification stylistique, même si l’hermétisme ne semble pas vous rebuter ! :-)
Le 10/04/2007 à 19:07
Etonnant comme les chandeliers du film semblent tirés des supports des mannequins sur la toile et inversement !
Sinon, pour ceux qui rédigent et fréquentent Contrechamp , j’ai ouvert un blog cinéma: www.365joursouvrables.blogspot.com
J’espère vous y retrouver nombreux ainsi que vos commentaires.
A bientôt
Le 10/04/2007 à 19:18
Joachim,
Je pousse un gros “ouf” de soulagement car je me demande toujours si ce que je vois n’est pas le seul fruit de mon imagination. Que vous ayez observé ce détail me comble donc et m’encourage à ne pas différer l’écriture du billet, même si j’ai autre chose sur le feu (un succulent boeuf bourguignon en l’occurence - non, en fait pas mal d’articles à rédiger encore).
Vous m’aviez signalé l’ouverture de votre blog par mail mais le lien n’était pas actif à l’époque. Je vous souhaite donc beaucoup de succès. J’aurai plaisir à venir vous lire.
Le 10/04/2007 à 19:47
Merci pour le stage Mamzelle Sandrine. C’est mon juge qui va être content. Merci aussi à Monsieur Moland qui a su attirer l’attention sur ma situation difficile…
Allez tiens, je vous embrasse tous les deux.
Le 10/04/2007 à 19:54
Sandrine, ne changez surtout pas votre “hermétisme stylistique” car je crois que c’est précisèment ce qui fait de ce blog un objet “web” casi ovniesque. Le fond bien sûr mais aussi la façon dont vous le traitez. Pour lire des choses simples et limpides, nous avons les 3/4 de la toile devant nous !
À croire que nous aimons scotcher devant nos écrans en nous creusant les méninges… Rectification: oui nous adorons ça ! (Je cesse avec la schizophrénie)
Le 10/04/2007 à 22:18
La mise en regard est, comme toujours, saisissante. Vous ne cessez d’impressionner vos lecteurs, Sandrine. Erudition et vivacité d’esprit mêlées : cocktail magique. J’attends le billet avec impatience, d’autant plus que j’adore “La Corde” - pas le plus apprécié d’Hitchcock et encore affublé de l’étiquette “plan unique”. Je me permets d’ailleurs de vous diriger vers une mienne contribution sur le film - plus académique, peut-être, que ce que promet d’être votre approche, mais enfin… http://www.critikat.com/article1060.html?var_recherche=Revoir+La+Corde
Le 10/04/2007 à 22:49
Wow ! Vous avez produit là une magnifique analyse, Raphaël. Elle est idéalement complémentaire au billet que je m’apprête à rédiger.
Par ailleurs, j’ai lu aussi ce texte là qui est très bien, toujours sur votre site :
http://www.critikat.com/article.php3?id_article=69&var_recherche=la+corde
Le 10/04/2007 à 22:57
Wow bis ! moi qui est un grand fan d’Hitchcock, je trouve votre analyse, Raphael, plus que pertinente, carrement génial ! J’attends celle de Sandrine avec impatience !
Le 10/04/2007 à 23:06
Oh la la ! Quelle pression ! Surtout après que d’aussi écrasantes analyses aient été mises en exergue. Pour un peu, je serais tentée d’opter pour la solution de fuite. A portée de clic, en effet, des épisodes de Lost, saison 3…
Le 12/04/2007 à 01:24
Ca y’est après toutes les louanges qu’elle a reçu, Sandrine a disparu :-)
Allez sandrine courage déploie nous tout ton talent :-)
Le 12/04/2007 à 01:46
Julien,
C’est que j’étais incapable de franchir le seuil de mon appartement. Ma tête est si grosse devenue qu’elle ne passe plus les portes !
Mais la vérité cependant dépasse la fiction. Qu’on en juge : j’ai passé ces dernières heures dans… un aquarium géant. Et ce n’est pas une métaphore.
Le texte sera mis en ligne cette nuit, promis Julien !
Le 12/04/2007 à 07:27
un aquarium… ! l’hermtisme est encore bien tenace…
Le 12/04/2007 à 17:15
Sandrine, Julien > Merci !
Le 13/04/2007 à 02:10
Désolée, j’ai tardé !
J’ai du me limiter cependant car le texte était trop long. Mais il y avait beaucoup à dire encore. A la fois sur le crime et la notion d’acte gratuit. Est-il si gratuit que cela ? Un parallèle intéressant était à établir avec Les Caves du Vatican de Gide. D’autre part Hitchcock disait avoir une “religion de la gratuité” qui participe de son cinéma (les fameux mac guffin). Ca méritait d’être creusé. Ca et l’ombre du nazisme qui plane sur l’entreprise.
Dans le photogramme, la peinture qui représente une femme (la mère ?) en arrière-plan est intéressante à bien des égards. La peinture est figurative mais la composition recèle des éléments géométriques. Bien que passé au figuratif, Hélion garda un goût pour les formes géométriques (ses visages notamment, peints à la manière abstraite). Etc…etc..
Le 13/04/2007 à 09:05
Mais quel(s) regard(s)… !
Le 13/04/2007 à 10:43
Je suis passionné par l’intelligence de vos raisonnements, l’inventivité saisissante de vos points de vue, la richesse de vos connaissances cinématographiques, l’acuité de vos “regards croisés” et, peut-être davantage encore, la qualité de votre écriture…
Mais il y a un mais (bien que je me sois volontiers adjoint au concert de louanges consécutif au fameux article du Monde)… il manque, ce me semble, à cet ensemble de qualités tant exquises que réelles un battement de cœur.
L’”objet-film” (ce vocable me tord le clavier) n’est pas uniquement destiné aux théoriciens de l’image, mais fait également sens, essence, s’incarne en chaque singularité qui le reçoit et le “vit”. Ici intervient, selon moi, la critique d’humeur. Celle qui, je crois, irrite le vôtre, de clavier.
Ah, si vous osiez pourtant lâcher la bride des convenances pour déclarer votre amour fou - clairement manifeste - au rejeton des Lumière… qu’il serait doux de lire ces lignes !
Thierry
Le 13/04/2007 à 14:10
Sur l’idée des “gisants plus vivants que les vivants”, il y a aussi des photos de Guy Bourdin, dont une prise depuis l’intérieur d’une vitrine de grand magasin où le regard des mannequins de plastique est plus animé que celui des femmes sur le trottoir. Si je retrouve un lien avec la photo, je l’envoie.
Il y aurait d’intéressants parallèles à faire avec ce photographe et Lynch, qui, je suis sûr, l’a beaucoup regardé.
Le 14/04/2007 à 10:43
Bonjour célèbrissime Sandrine,
Bien belle analyse. Une remarque d’abord sur le terme après-guerre par lequel tu rapproches les deux artistes. Il ne faut probablement pas y entendre que Hélion et Hitchcock sont deux artistes modernes marqués par la rupture de la seconde guerre mondiale où après l’holocauste et Hiroshima plus rien ne sera jamais comme avant. Le terme de gangrène du visible que tu utilises pour Hélion a effectivement plus à voir avec la crise de l’image-action concept par lequel Deleuze analyse le cinéma de Hitchcock, lorsque le mental, le tissage des relations vaut plus que l’action elle-même.
Une question ensuite : tu ne dis mot de la peinture du photogramme de La corde : un portrait de Jacqueline par Picasso ? Hélion et Hitchcock ont certainement vu et apprécier une modernité plus radicale que celle qui s’accordait à leur désir et qui, in extremis, les rattache encore au classicisme. A moins, pour rester dans les termes de ton analyse, qu’ils prouvent une vie entre le classicisme et la modernité.
Bonne et régulière continuation
Le 14/04/2007 à 20:22
Thierry,
Vous avez tout à fait raison. Que seraient les films sans l’émotion qui accompagne leur réception ? On m’a souvent fait le reproche de textes un peu trop denses, dépourvus de ce “battement de coeur” que vous stigmatisez. Parfois, l’analyse a de ceci de commode qu’on peut s’abriter derrière elle, pour ne pas révéler les raisons intimes qui vous font tomber en amour avec une oeuvre, un comédien. J’ai encore du mal avec ce truc de l’exposition, même si, en filigrane, ce blog documente de plus en plus mon quotidien, et pas seulement de spectatrice.
Cependant, parcourez plus avant ce blog. Vous y trouverez tout de même quelques déclarations d’amour et autres pétages de plombs.
Joachim,
Je vois tout à fait la série à laquelle vous faîtes référence. Lynch/Bourdin ? Le lien ne me paraît si évident cependant. Pourquoi les rapprochez-vous de manière si évidente ?
Jll,
Quand je signale que les oeuvres se situent après-guerre, c’est surtout pour les contextualiser idéologiquement et politiquement. On est dans une période de chute des utopies, où toutes les idées humanistes ont été battues en brèche par le nazisme. Je me trompe peut-être, mais il me semble que ces deux oeuvres portent en elles ce traumatisme.
Maintenant, sur le tableau que j’évoque dans un commentaire plus haut. Il a effectivement son importance mais j’ai été incapable de l’identifier. Je crois plus à une création originale pour le film. Petit aparté : il y aurait beaucoup à dire sur l’utilisation des tableaux ou litographies dans le cinéma d’Hitchcock, qui révèlent ou surlignent l’état de conscience des personnages.
Maintenant, sur cette question de classicisme et de modernité, je crois que c’est un peu plus compliqué. Dans sa peinture figurative, Hélion conserve des traces de sa période abstraite (les compositions ou formes géométriques). De même, dans La Corde qu’on pourrait voir comme un film abstrait (ou expérimental), Hitchcock conserve d’une certaine manière le découpage classique mais qui s’exprime ici par “le maintien du principe de changement de proportion des images en fonction de l’importance émotionnelle des moments donnés”.
Dans les deux cas, ces oeuvres forment un point de passage entre différentes manières de figuration, qui en font, effectivement des productions modernes. Mais en même temps, je n’ai su ce qu’était vraiment la modernité…
Le 15/04/2007 à 12:02
Très interessant le parrallèle que tu fait entre les deux images, j’avais jamais fait le rapprochement. Je vais revoir le film pour m’impregner de ton analyse ;-)
Le 15/04/2007 à 17:09
Il existe également un “gisant au comble du visible” chez Hitchcock, celui de “Mais qui a tué Harry ?”, à propos duquel Shirley MacLaine a cette réplique :
“He looked exactly the same when he was alive, only he was vertical.”
Quant à l’idée du “cadavre tombé de rien”, Spielberg en a fait quelque chose, moins la gratuité, dans “Minority Report”, lorsque Tom Cruise s’enfuit dans une voiture fraîchement assemblée.
Le 16/04/2007 à 18:07
Juste pour dire que si je rapproche Lynch et Guy Bourdin, c’est parce que je ressens une parenté dans leur façon de fixer des corps confits à la fois dans le glamour et dans le vulgaire (particulièrement dans “Sailor et Lula” et “Mulholland Drive”), attirants, raffinés mais dans le même mouvement effrayant. Et puis aussi pour la charge sexuelle qui transpire de leurs “modèles” et comédiennes. Dès que j’ai découvert ce photographe, j’étais persuadé que Lynch l’avait regardé lui aussi, mais bon si ça vous paraît pas aussi net que ça…
Le 21/04/2007 à 21:02
Carlito,
J’ai effectivement pensé à Harry et ce cadvre dont on suit les déplacements grotesques. Mais je n’avais pas fait le lien avec Minority Report. C’est chose faîte grâce à toi. Merci !
Joachim,
Ton point de vue s’éclaire à l’aune de tes explications. Mais je reste circonspecte. Par aileurs, je tenais à te dire que je n’arrive quasiment jamais à me connecter sur ton blog. Un problème d’URL ?