Mémoire et stéréotypes : le motif de l’oeilleton
Comment transmettre la mémoire et la connaissance des faits historiques, dans un souci moral et didactique quand les « fictions de reconstitution » posent, à leur niveau, le problème de la représentation de la Shoah ?
Arnaud Desplechin établit une subtile distinction entre « image » et « imagerie ». L’imagerie, si elle aide à la compréhension, « bouche et empêche de se souvenir ». Autrement dit, les clichés ont la vie plus dure que la vérité historique. Pour illustrer son propos, le cinéaste évoque le motif de l’œilleton, couramment représenté au cinéma lorsque l’on donne à voir les chambres à gaz. Il s’agit d’un « objet de fantasme » qui n’a aucune réalité historique.
Dans la série télévisée Holocauste, l’œilleton par lequel les nazis assistent à la mort des détenus, recouvre une dimension didactique. Il s’agit d’informer le spectateur, de l’édifier sur l’horreur concentrationnaire.
Spielberg reprend à son compte ce motif dans La Liste de Schindler (il a vu de toute évidence la série). Dans une séquence limite qui confine au voyeurisme, des femmes sont envoyées à la douche. L’angoisse se lit sur leurs visages car elles ignorent si du gaz ou de l’eau va jaillir des tuyaux. Les corps nus s’offrent au regard, dans leur jeunesse et leur beauté. Spielberg érotise et sur dramatise cette scène qui repose, par ailleurs, sur un suspense très discutable.
A travers le motif de l’oeilleton, on note une migration des représentations, c’est-à-dire que des stéréotypes ont été identifiés, absorbés et figurés d’un film à l’autre. Des cinéastes comme Spielberg s’appuient sur une mémoire, un imaginaire (re)constitué. Il y a donc migration de l’imaginaire.


Le 6/10/2004 à 21:20
Sandrine, il y a un problème dans ton post suivant (sur l’oeilleton), quand on veut ajouter un commentaire, on se retrouve dévié sur un autre plus ancien (Requiem/Perfect Blue)… ???
Le 6/10/2004 à 21:21
Oups ! Merci de me l’avoir signalé ! Il s’agit d’un bug sans doute. Je vais en parler à Roger.
Roooogeeerrrr ???? Help !!
Le 6/10/2004 à 21:22
Commentaire sur :
« Mémoire et stéréotypes : le motif de l’oeilleton »
En vrac :
Finalement, tu ne réponds pas à la question que tu poses.
« L’imagerie, si elle aide à la compréhension, ” bouche et empêche de se souvenir” » : je crois comprendre que tu t’interroges sur ton boulot, sur ta “mission” : j’imagine —peut-être à tort — que les jeunes gens n’ont que faire de la branlette de réalistaeur !
Sinon, je crois que :
« La liste de Schindler » est une œuvre.
« Shoah » (Lanzman) est un film documentaire.
Rien à voir, mais c’est l’occasion : je pense que Lanzman est humainement un salopard, un pauvre type dogmatique et tyrannique : il avait qualifié Rony Brauman (MSF, né en Palestine) de « traite à la nation » lors d’un “débat” sur Israel.
Le 6/10/2004 à 21:23
Bon, je constate que mon bug n’est toujours pas résolu. Mais que fait la Suisse ?!!
Je rapatrierai ces commentaires à l’endroit idoine, sitôt l’incident clos.
Quand Desplechin affirme que “l’imagerie bouche et empêche de se souvenir”, il veut dire que le cliché aura toujours plus de force et d’impact sur le spectateur que la vérité historique, que c’est ce que le spectateur retiendra avant toute autre forme de témoignage.
Mais est-ce la vocation pour le cinéma de rendre compte de cette vérité ? Non, je ne le pense pas. C’est pourquoi le motif de l’oeilleton est passionnant. Il constitue un dévoiement de la réalité mais pose de manière aigue les enjeux de la représentation.
Utilisé dans la série Holocauste, ce motif a une visée didactique et pédagogique. Repris par Spielberg, ça devient du voyeurisme ! On le retrouve encore dans Amen, un peu avec la même fonction que dans la série.
Etaye ton propos : La Liste de Schindler est une oeuvre ? Une fiction de reconstitution, assurément.
Shoah un documentaire ? Oui, une somme qui a initié l’ère du témoin. Lanzmann a refusé d’utiliser des images d’archives.
Quant à ce réalisateur réactionnaire, je crois que sa réputation n’est plus à faire, malheureusement. Il reste malgré tout, un grand bonhomme !
En ce qui concerne les interrogations sur mon travail, elles sont manifestes et c’est un bien. En matière d’éducation, la remise en question doit faire partie de la réflexion.
Le 6/10/2004 à 21:24
Je crois que la « vocation » du cinéma est multiple & variable (selon l’auteur et selon le public).
La « vocation » du cinéma est cela, soit, mais aussi ceci, et éventuellement cela… et pourquoi pas ceci ? etc.
Je crois que tout réside dans l’intention, implicite ou explicite. Le spectateur peut tout aussi bien contourner et détourner l’intention de l’auteur, faire du film ce qu’il veut (comme moi, par exemple).
On peut trouver du voyeurisme chez Spielberg comme on peut ne pas en trouver. La question importante à mon avis : à quoi sert-il (ce possible voyeurisme) ? Que veut-il montrer (!) — la fin justifierait-elle les moyens ?
Le 10/10/2004 à 01:27
j’ai bien peur que la scène en question ne prête guère à discussion (à mon avis, et on va pas discuter). Même si Schindler est un très bon film, cette scène est à chier. Au minimum voyeuriste. Volonté d’introduire un suspens genre “dents de la mer” dans un film qui ne s’y prête pas.
Pour info, Lanzmann proclame que Shoah n’est pas un docu, mais une OEuvre.
Ca me fait marrer que Lanzmann insulte Braumann. Un salopard contre un connard. Ou vice-versa.
Pour en revenir au propos : il y a un glissement dans la représentation de l’horreur dans les films sur la Shoah, entre Holocaust et Amen par exemple. Certes le recours à l’oeilleton est constant. Mais d’autres “objets” prennent sa place pour symboliser l’horreur. Le plus flagrant : “les wagons”, thème permanent dans Amen, que l’on voit pleins, puis vides et qui martèlent une bonne partie du film. Je crois que les “symboles” visuels évoluent, que la charge que l’un a à une période n’est plus le cas quelques temps après. Enfin, c’est que mon avis.