Ne pas descendre sur la voie

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En remontant la voie ferrée (cette ligne originelle par laquelle le premier train de l’histoire du cinéma est entré en gare), deux personnages dévient de leur axe.

Dans The Yards, Léo (Mark Whalberg) voulait s’offrir un nouveau départ après un séjour à l’ombre. Mais l’ancien repris de justice, mêlé aux affaires de la famille à la fois biologique et mafieuse, va de nouveau basculer dans le crime à son corps défendant. Dans Paranoid Park, Alex (Gabe Nevins), un adolescent dont la structure familiale implose elle aussi sous le coup d’un divorce douloureux, se rend coupable d’un homicide involontaire. Point nodal de ces deux récits initiatiques, une séquence nocturne de gare. C’est dans ce décor emblématique que le destin des deux héros chavire. Léo, chargé de faire le guet pendant une opération de vandalisme, voit ses complices dérailler. Le chef de gare est poignardé et les hommes de mains mis en débâcle par le signal qu’il a actionné. Dans la panique générale, Léo tombe nez à nez avec un agent de sécurité qui le moleste. Léo se défend à coup de matraque et laisse l’homme pour mort. Il prend alors la fuite, tout comme le fera Alex le skater, après son dérapage incontrôlé.

Fasciné par la population qui évolue dans un skatepark mal famé, l’adolescent se laisse entraîner sur une voie ferrée par une mauvaise fréquentation. Les complices d’un soir attrapent un train, comme des surfeurs la vague. Exaltation de courte durée. Un vigile les surprend et commence à les rouer de coups. Paniqué, Alex frappe l’agent avec sa planche de skate. Il tombe sur la voie et succombe, sectionné par un train.

La nuit, les rails, la rencontre fortuite avec une figure de l’ordre, la pulsion, l’instinct de survie, l’accident : The Yards et Paranoid Park se télescopent. Mais chez Van Sant, cette séquence nocturne forme une scène primitive qui tourne en boucle, à l’image du sample dont il fait un usage récurrent. Dans ces deux récits initiatiques qui ont pour ligne d’horizon la rédemption, Whalberg et Nevins incarnent l’innocence sacrifiée sur l’autel du fatum. Taiseux, les deux héros s’enferrent dans la culpabilité, soucieux de préserver les fondements de leur structure familiale déjà fragilisée. Le rachat les attend pourtant en bout de quai qui exige de passer par l’expiation. Alex rédige une lettre où il avoue son forfait et la brûle. Léo opte lui pour la confession publique devant un tribunal. Dans les deux cas, les mots les libèrent de leur faute.

Autre correspondance entre les films de Gray et Van Sant, la médiatisation du crime. Au sortir de la nuit opaque où il semblait enfoui, leur délit fait retour via l’écran de télévision. Peur et sidération se dessinent sur leurs visages, à l’énoncé des faits dont ils portent la responsabilité secrète. Le dispositif est le même dans les deux films. Le champ/contrechamp matérialise la culpabilité. A cette différence que chez Van Sant, cette médiatisation est redoublée par le journal papier que consulte plus tard Alex à la bibliothèque. On y découvre l’identité de l’agent de sécurité qu’il a tué accidentellement. Dans les deux cas, la culpabilité de Léo et Alex se reflète dans le regard des deux agents que réifie l’écran de télévision. Loin d’introduire de la distance avec les faits criminels, la petite lucarne les révèle au contraire. La télévision comme instrument de vérité. Voilà qui bat en brèche l’assertion godardienne selon laquelle elle ne fabrique que du mensonge. Du moins, dans la bataille du rail qui oppose Gay à Van Sant, elle orchestre une sortie de voie assez passionnante.

Photogrammes de The Yards de James Gray et de Paranoid Park de Gus Van Sant (sortie en DVD chez MK2 Editions, le 24 avril 2008). Photos © 2007 MK2 S.A.

11 réponses pour “Ne pas descendre sur la voie”

  1. matthieu dit :

    Les médias relatent un fait, et peut-être Léo et Alex prennent-ils conscience de ce qui s’est passé.

    Mais les médias font bien plus que rendre compte d’un événement. Ils le rapportent à une norme, et le définissent de manière légale. Ils parlent de meurtre ou de crime. Autrement dit, il y a réification d’un côté et criminalisation de l’autre. Ces deux temps correspondent ici au champ (la victime) contrechamp (le bourreau).

    Le bourreau ne se découvre en tant que tel, que lorsque la mort de sa victime est définie comme un meurtre.

  2. sandrine dit :

    Matthieu,
    J’avais du mal avec cette terminologie et c’est pourquoi je ne l’ai pas employée. Car Alex et Léo sont aussi des victimes, au même titre que les agents de sécurité dont ils provoquent la mort dans un cas (Paranoid Park), le coma dans l’autre (The Yards). Ce qui m’intéressait ici, c’était l’imaginaire commun à ces deux films “noirs”. Ton analyse est vraiment intéressante, s’agissant de ramener la norme et la loi au coeur d’un événement traumatique qui paraît presque déconnecté de la réalité chez Van Sant.

  3. catherine dit :

    Je trouve ce regard croisé tout à fait passionnant.

    Fréquentant beaucoup les cours d’assises en raison de ma profession, les notions de bourreau et de victime ne me semblent pas aussi évidentes, même si la loi est là pour définir le crime.

    Utiliser le terme de bourreau me choque et renvoie à la diabolisation actuelle des auteurs de crime, diabolisation relayée par les médias…. Je préfère de loin pour ma part le terme d’auteur du crime et de victime.

    Ce qui m’a intéressée dans les deux films c’est cette mise en danger des jeunes qui peut faire basculer toute une vie. Avec cette question sous-jacente : qu’est-ce qui fait que cette prise de risque va être fatale pour l’un et pas pour l’autre ? ou est-on innocent de sa malchance?(je sais on est en pleine morale..)

    Dans le film de Gray, Léo enfermé dans des relations familiales complexes “choisit”de s’en libéré par son acte, Alex dans le film de Gus Van Sant, est plutôt rejeté par sa famille et “exprime” son vide intérieur par son acte.

  4. sandrine dit :

    Catherine,
    La terminologie que vous proposez est en effet beaucoup plus satisfaisante : “auteur d’un crime” et “victime”. De la même manière, j’aime votre questionnement : “est-on innocent de sa malchance ?”. Il est l’enjeu même des deux fictions qui nous intéressent. L’absence de jugement moral caractérise Paranoid Park. Mais c’était plus ambigu dans Elephant. Certes, Van Sant refusait de statuer sur telle ou telle motivation du couple criminel. Néanmoins, c’était posé là : l’homosexualité, les jeux vidéos, la structure familiale défaillante etc… Paranoid Park est par-delà le bien et le mal. Et c’est peut-être, de ce point de vue là, ce qui fait la profonde singularité du film et sa force.

  5. Rom dit :

    En réponse au message de Catherine, et n’ayant pas de rapport avec les crimes évoqués dans les films ici en question, j’ai personnellement aucun mal à qualifier de bourreau les tueurs en série présumés ou déjà jugés récemment médiatisés ? Les faits suffisent à diaboliser les intéressés. Et peu importe leur passé. Parfois et même souvent, on n’a pas besoin d’un passé sombre avec une enfance martyr pour pratiquer ce genre de déviances, pour être pervers. Voir les bourreaux SS dans les camps. L’humanité est faite ainsi. Le terme bourreau (celui qui tue volontairement) me semble juste dans ces cas-là, moralement et etymologiquement. Il me parait même bien faible pour celui qui, avant de tuer, kidnappe, séquestre, viole, torture, des personnes, qui plus est choisies en principe pour leur vulnérabilité.

  6. sandrine dit :

    Le débat prend un tour tout à fait..euh… intéressant. Voire inattendu. C’est toujours bien d’être surprise après 4 années à bloguer. Curieusement, je pensais qu’en postant ce billet, les commentaires porteraient davantage sur la photographie, le film noir et effectivement la morale et la justice, en dernier lieu.
    Contributeurs, vous me surprendrez toujours !
    Mais je pense que, cher Rom, que le terme “bourreau” recouvre une réalité plus complexe que ce que vous décrivez. En tout cas, le terme me paraît inadéquat et là-dessus, je ne suis pas d’accord avec Matthieu également. “Le bourreau est une personne qui infligeait les peines corporelles prononcées par une juridiction répressive (la peine de mort) et/ou une personne qui torture quelqu’un, physiquement ou moralement”. (PLI 1999)
    Nous ne pouvons parler de bourreaux concernant les héros de The Yards et Paranoid Park.

  7. Rom dit :

    Je l’ai précisé au début de mon post, le terme bourreau ne me semble effectivement pas approprié pour les héros des films cités. J’ai réagi au message de Catherine qui évoquait des affaires récemment médiatisés et je pensais donc à celles de tueurs en série présumés. C’est vrai que ma réponse était “hors sujet”.

  8. Joachim dit :

    Quelques remarques dans le désordre:

    -Le vigile de “P Park” ressemble à Russell Banks en vrai et à Coppola dans le journal. Faut-il y voir une certaine malice ? Pas sûr que ça fasse avancer le débat mais bon, comme ça m’a sauté aux yeux…

    -Ensuite, si je me souviens de “The yards”, il me semble que l’on reste dans une dramatisation classique autour du “mauvais réflexe” ou de la question de savoir s’il y a “légitime défense” ou pas. Dans “P Park”, en plus de l’exploration du cas de conscience, il y a dans cette séquence une dimension opératique assumée avec les grandes orgues en bande son, le train qui surgit de la nuit comme la Mort sur son cheval. Quelque part, on est chez Wagner mais aussi dans le jeu vidéo (parce qu’un danger surgit comme ça sans prévenir et prend tout le monde par surprise). C’est cette façon de se tenir au bord du pompiérisme (et de ne pas en être effrayé) qui donne son prix à la scène et dépasse le simple “psychologisme”.

    -Enfin, est-ce que tu as vu Beaufort de Joseph Cedar ? Là aussi, la dramaturgie du film fait un usage de la télé comme “révélateur” d’une réalité dramatique et d’autant plus confuse qu’imperceptible, quand on est au dans l’oeil du cyclone. Je pense en particulier au champ-contrechamp entre un soldat et un dabat télé avec le père d’un ancien camarade tombé au front. Ca rejoint peut-être un peu ce que tu dis.

  9. jll dit :

    Juste un problème avec le dernier paragraphe. Il ne me semble pas que la télévision soit chez Gus Van Sant un instrument de vérité. Tu présentes les photogrammes de Paranoid park dans le désordre : l’extrait télévisé précède l’écriture-description de l’homicide qui a lieu au milieu du film. Avant, dans la première partie où la chronologie est bouleversée, la télévision n’agit que comme un rappel de l’acte commis dont Alex cherche effectivement confirmation dans le journal, mais le crime reste enfoui. La télévision ne permet pas la libération. Ce n’est qu’avec la photographie que « tout (lui) est revenu d’un coup ».
    Ecriture et photographie plus forts que la superficielle télévision, voilà les arts remis à leur place et la télévision à la sienne.

  10. sandrine dit :

    Joachim,
    Merci pour tes analyses toujours passionnantes. Je n’ai pas vu Beaufort mais ça m’intéresse beaucoup de fait car je suis en train de bosser sur les correspondances entre cinéma et télévision. Pas seulement comme agent dramatique mais vrai motif “méta”.
    Jll,
    Je ne sais pas… Je dirais que ce qui libère le héros, c’est avant tout la lettre qu’il écrit puis brûle, lors d’un rituel expiatoire assez limpide. La “chronologie” des événements (et à fortiori des photogrammes) dans Paranoid Park ne me paraît pas essentielle, tant le film pourrait être monté et remonté à l’infini, sans qu’il perde son sens. C’est ce palimpseste des possibles qui est passionnant et dilue, du coup, les ressorts psychologisants dont parlait Joachim. Paranoid Park est un songe, les enchaînements y sont arbitraires et peuvent être sans arrêt reconsidérés.
    Maintenant, effectivement je suis d’accord avec toi sur ce point : “la télévision n’agit que comme un rappel de l’acte commis dont Alex cherche effectivement confirmation dans le journal, mais le crime reste enfoui.”.

  11. jean-luc dit :

    J’aime bien le terme “rituel expiatoire”, effectivement le matériel lettre résiste à Alex. Il n’est, dit-il, pas un champion des ateliers d’écriture et les pages déchirées ont du mal à s’agencer dans une lettre suivie.

    Comme le disait Valery paraît-il (entendu à la radio sans verif de source) : pour qu’il y ait oeuvre d’art il faut que le matériau résiste un peu et c’est aussi cela que film GVS

    Par contre, il me parait évident que, si ce n’est l’ordre des photogrammes ,au moins la place de la description en entier du meurtre au mi-temps du film a son importance et sépare le film en deux. Une première partie construite autour de l’enfouissement du souvenir et une seconde axée sur le cheminement vers la libération .

    Pareillement, je ne crois pas que les enchaînements soient arbitraires. Certes Gus van Sant dit avoir eut beaucoup de solutions possibles pour agencer son film mais cela ne veut pas dire que le montage final pourrait être remplacé par n’importe quel autre. GVS dit ainsi qu’il tient particulièrement à la coupure en deux de son film dont le gardien coupé en deux est une métaphore au même titre que la vie en morceaux d’Alex.

    A l’image du palimpseste (la lettre finit par dire la vérité qui n’était pas cachée en dessous mais plutôt qui réarrange la vérité sous forme d’une expiation donc mais aussi d’une libération entière hors de l’adolescence marginale,) je préfère celle du cristal. Alex peut basculer à tout moment du coté du virtuel ou du réel, de la faute ou de la libération, de la marginalité ou du risque amoureux. C’est de ce suspens aussi dont se nourrit le film en alternant rêve et réalité, temps ralentis, accéléré ou vécu banalement.

    Ce sont les connexions rapides entre ces régimes d’images qui en font la valeur et l’on ne peut ainsi, me semble-t-il, pas dire que ce soit un songe en entier

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