Oliveira vu par Jacques Sicard.

J’accueille de nouveau les ciné-poèmes de Jacques Sicard, invité permanent de ce blog, qui porte sur trois films de Manoel De Oliveira un regard acéré. De toute évidence, il s’est approché du secret…

                                                    Oliveira
                            Portrait dînant d’une nature morte

Francisca

L’amour, qu’un certain poète a dit fou pour qu’on ne le confonde avec ce qui se jouit ordinairement ici-bas sous ce nom, est une invention de la névrose.

Névrose dont la figure cinématographique élective est le plan-séquence ou plus exactement le plan frontal fixe racontant une histoire.

C’est-à-dire où, seule incarnation possible dans le monde de cet amour, passe la littérature dans le temps qui ne passe plus.

 

Le Cinquième Empire – hier comme aujourd’hui

Parole et utopie. Non parole ou utopie. Car l’une et l’autre sont mêmes. Et ce n’est pas tant que les faits, dans leur entêtement, ajournent l’utopie, mais qu’ils n’ont rien à voir avec elle. Elle qui se réalise sans reste dans la parole ou, plutôt, y vit. Comme sont vécus les rêves, même s’ils ne se réalisent pas.

Monde ou parole. Mais image et monde. Monde terrible, image terrible. Incurable réalisme de l’image qui enflamme d’existence tout ce qui entre dans son champ. Comme s’embrase les pierres jetées dans l’atmosphère du fond de l’espace, s’y consume la parole. Comme brûle la peau d’un vampire exposée à la lumière du jour, y brûle la nuit chimérique que la parole tisse par maux et merveilles. Le film en grésille, il sent la chair ou l’ombre cuite des anges.

Belle toujours

A l’heure où, chose presque insensée aujourd’hui, il s’éteint peu à peu de vieillesse, Oliveira n’a pas à réduire le champ de son œil : voilà presque trente ans qu’il se borne à régler son cadre sur les cadres restreints de l’œuvre d’art et n’enregistre que la beauté formelle, celle qui n’a pas de contrechamp naturel.

Cinq six bougies, dans Belle toujours, assurent la vacillante profondeur d’un cabinet particulier qui tient de la chambre tombale de des Esseintes ornée par les collections, les livres, les préciosités des Goncourt. Là, de part et d’autre d’une table, un couple. Moins un homme et une femme autour d’une assiette que deux portraits dînant d’une nature morte. Convaincus sans doute que dire n’est pas faire et que c’est chose heureuse, ils n’échangent aucun mot qui ne puisse être écrit, si bien qu’ils se taisent. Riant sous cape, les couverts tintent dans le silence de ce moment célibataire, tandis que les serveurs desservent plus qu’ils ne servent , et que l’incongruité d’un coq, apparu dans l’embrasure de la porte, suggère qu’il n’y a d’au-delà de nos jours que dans les limites puériles de la citation surréaliste. Il fait froid, soudain, mais sans brutalité. Puis tout devient noir comme le charbon, comme un astre carbonisé qui absorbe, sans le refléter, le rayonnement lumineux de son soleil. Dernier effet de l’Art.

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