Otage des images

Je ne sacrifierai pas à la traditionnelle liste des meilleurs films de l’année 2004. A peu de choses près, elle aurait rejoint celles postées ici et .
De constater encore que mes plaisirs cinéphiles m’ont été largement procurés par le petit écran cette année : la saison 5 des Sopranos, Nip/Tuck, 24…Quand les séries surclassent le cinéma, en s’appropriant et en réinventant, paradoxe suprême, ses propres dispositifs!

Le meilleur film qu’il m’ait été donné de voir a été diffusé à la télévision. Il a éclipsé, dans un contexte troublé, une saison cinématographique pourtant riche, à défaut d’être toujours intense. Il s’agit du Zapping de L’Année, diffusé sur Canal+.
D’ailleurs, peut-on encore parler de zapping (soit la juxtaposition et l’enchaînement aléatoires d’images) quand le travail de montage, tout en échos, réminiscences, clins d’œil, mises à distances s’avère des plus remarquables ?

En voyant défiler le film de l’année 2004, acmé visuelle et émotionnelle, un sentiment curieux s’empare de moi. Je regarde un documentaire «absolu», travaillé par une mise en scène aussi souterraine que souveraine. Pourquoi «absolu» ? Parce que ce bout à bout visuel parle tout autant du monde ravagé dans lequel je vis, contemporaine du chaos, que de mon regard auquel il s’adresse.
Comment recevoir ces images et renégocier le quotidien, à l’aune de la tragédie planétaire ? Du voyeurisme ? A mon corps défendant. Le journal télévisé m’impose de repousser plus loin mes limites spectatorielles.

Je m’étonnais récemment de la «facilité» avec laquelle les médias nous donnaient à voir des images insoutenables de victimes du tsunami. Une épiphanie : la barbarie des hommes n’est pas à l’origine d’une telle dévastation, ce qui autorise la représentation, à heure de grande audience. Hypothèse corroborée par l’émission Arrêt sur Images dont une amie m’entretient par hasard aujourd’hui. Les journalistes auraient distingué les «victimes pures» ou décédées accidentellement, et les autres, qualifiées d’ «impures», victimes de guerre etc… Il y aurait bien, alors, deux régimes d’images dans la gestion médiatique de l’horreur qui se distribueraient entre le «contingent» et le «déterminé».
Mais aussi entre le cinéma documentaire et le reportage télé. L’un pouvant participer d’un «rapt intérieur», quand l’autre vous retient simplement en otage.

32 réponses pour “Otage des images”

  1. sk†ns dit :

    Kooooaaaaaaaâââ !? Le zapping : un film ?
    Mais, mais, vous faites éclater les catégores, mademoiselle !

  2. sandrine dit :

    Le film des événements réels, une sorte de documentaire, oui ! C’est bien un film le zapping car il y a montage et mise en scène. Le zapping est un espèce de continuum envoûtant, un flux d’images qui impressionne la rétine autant que l’esprit. Je l’ai regardé avec le même intérêt qu’un film de cinéma, un peu expérimental, certes. Si je fais voler les catégories, ne serais-tu pas en train de cloisonner, Skot ? M’étonne de toi !
    :-)

  3. sk†ns dit :

    Kooooaaaaaaaâââ !? Le zapping : un film ?
    Mais, mais, vous faites éclater les catégores, mademoiselle !

  4. sandrine dit :

    Effet de répétition ou excès de boisson ?

  5. jean-sébastien dit :

    beau texte sandrine…c’est très fort cette histoire de victimes “pures” et “impures”, comme si les premières on pouvait les filmer en toute impunité, ce qui est une idée assez abjecte il faut bien le dire…

  6. versac dit :

    Je partage vraiment, pour les victimes du tsunami. Grande catharsis mondiale (occientale ?). Pour une fois, on ne peut pas nous accuser. Ce n’est pas un pétrolier, pas le réchauffement de la planète, pas des dictateurs ou des racistes. C’est la terre, c’est Dieu. Cool, on peut se lâcher sur les images alors ?

  7. sk†ns dit :

    Ce n’est pas sale : tant qu’on envoie de l’aide.

  8. Damien dit :

    Je trouve assez mal inspirée en l’occurrence la distinction “pur/impur” -je vois bien l’idée : des victimes (ou plutôt leur image) comme objets de consommation (et la réaction du spectateur est en effet une réaction de consommateur : il paye). A tout prendre il me semble que les victimes “pures” seraient au contraire celles qu’on ne montre pas, qu’on n’a pas le droit le montrer (par exemple les morts du 11 septembre, qui sont par là même sacralisés).

  9. Philippe[s] dit :

    Le zapping de l’année n’est pas le film de l’année 2004, mais bien le film de l’année 2004 vue à la télé. Différence fondamentale qui entraîne l’absence de tout ce qui n’a pas fait l’objet d’images TV (le Soudan par exemple).

  10. Tlön dit :

    Dans le même temps, on peut se poser la question de cet “engouement” pour cette catastrophe. Pour ma part je ne crois pas en l’explication des “touristes victimes” qui induirait un effet de proximité.
    J’ai plutôt l’impression que cet catastrophe nous apparaît comme purement conjoncturelle, ne dépendant pas de la volonté des hommes; alors que l’Afrique par ex serait de nature structurelle et liée donc à la volonté humaine et à sa nature. D’un coté cela ne dépend pas de moi, je peux essayer de faire quelque chose. De l’autre cela est moi, je n’y peux rien.

  11. sandrine dit :

    Ce n’est pas tant la distinction entre “victimes pures” et “impures” qui est choquante, mais bien son appropriation - consciente ou pas - par les médias. Je crois que Versac et Skoteinos résument très bien la situation, à leur manière lapidaire !

    Phlippe[s],
    Bien vu, en effet. Ce qui n’est pas médiatisé n’existe pas en somme, n’a aucune réalité tangible.

    Damien,
    Intéressante ton idée. Tu situes la pureté et l’impureté sur un autre terrain :l’éthique. Les victimes seraient souillées par la caméra, en somme.
    Malheureusement, je ne crois que les médias raisonnent à l’inverse : montrer ces victimes les sanctifie d’une certaine manière. Il s’agit d’imprègner les consciences. Je parlerais presque d’un “inconscient des images”.

    Tlön,
    Oui, je crois que ça se joue bien là, entre “civilisation” et “barbarie”, pour aller très vite…

  12. sk†ns dit :

    Barbarie = macaquisme ?

  13. .Moland.Fengkov. dit :

    Tlön, je crois que le tremblemenyt de terre à Beslan, l’an passé, n’était le fait de l’Homme… Seulement, personne ne sait où ça se trouve, et surtout, aucun Suédois ne bronzait là-bas…

  14. Tlön dit :

    je maintiens que la présence des touristes ne me semble pas déterminante. le fait que plusieurs pays aient été touchés est aussi trés important.Beslan ce n’était pas plutôt les enfants dans l’école?

  15. jean-sébastien dit :

    je ne crois pas non plus beaucoup à l’explication de la proximité avec les touristes…
    je me demande aussi si ce tsunami n’évoque pas plus en nous des images d’apocalypse (davantage que n’importe quel tremblement de terre) : la mer qui recouvre tout et balaye tout sur son passage…

  16. Damien dit :

    Plutôt le déluge que l’apocalypse, non ?

  17. Lilith dit :

    Il ne me semble pas juste de considérer cette catastrophe comme un phénomène purement naturel dans lequel l’homme n’aurait « rien à voir ». En effet si les tsunamis et tremblements de terre sont des phénomènes naturels non précisément prévisibles, en revanche les conséquences peuvent être considérablement modifiées/aggravées selon nos modes de vie et le monde que nous construisons.
    Pour ma part, cette catastrophe m’a surtout évoqué la théorie de l’accident de Paul Virilio. Virilio explique qu’à tout « progrès » (a priori technique mais aussi dans un sens plus large) correspond un nouveau type d’accident (train/déraillement, avion/crash, etc…). Dans le cas de ce tsunami, ce serait (pour partie bien sûr) l’accident du tourisme de masse. Cela me semble corroboré, au moins en partie, par les chiffres des victimes. En effet concernant la Thaïlande par exemple, j’ai entendu que la moitié des victimes étaient des touristes et on peut imaginer que l’autre moitié comporte un pourcentage important de personnes travaillant au « service » de ces touristes.

    Je ne dis pas que toutes les victimes soient liées à l’industrie du tourisme (clients ou main d’oeuvre). C’est probablement à nuancer d’un pays/région à l’autre et nombre de villages de pêcheurs ont aussi été détruits par le raz-de-marée. Mais je dis que l’une des facettes de cette catastrophe c’est d’être aussi l’accident du tourisme de masse.

    PS : ces considérations ne changent rien à la distinction faite par Sandrine sur les deux régimes d’images (télévisées) selon que « la catastrophe » est provoquée par l’homme ou pas, puisque « tout le monde » s’est empressé d’insister sur le caractère de phénomène naturel de ce raz-de-marée.

  18. jean-sébastien dit :

    oui, pardon, le déluge…
    et ouis, touristes, pas touristes, voilà quand même une catastrophe qui touche un grand nombre de nationalités, ce qui n’est pas si courant…

  19. .Moland.Fengkov. dit :

    My bad, Tlön, je voulais parler de Bam, bien sûr, et non de Beslan…
    Quant aux touristes, pas le temps de développer mon argumentaire, mais nier leur rôle dans l’élan de solidarité relève à mon avis de la mauvaise foi, avec les nuances d’usage bien sûr, puisque rien n’est simple. C’est comme ces gros porcs suitants qui se prélassent sur une plage de Phuket avec derrière eux une pelleteuse qui s’affaire, et qui prétendent, devant la caméra, que leur présence sert à aider le pays à relancer son économie. Sans nier le fait que relancer le tourisme s’avère nécessaire pour des pays qui y voient leur principale source de revenus, je trouve que ce genre de déclarations pue la mauvaise foi et l’hypocrisie. Gerbant. Qu’ils aillent aider à identifier les corps ou à déblayer plutôt que de bronzer leur graisse en attendant le coucher du soleil pour aller se faufiller dans le cul d’une gamine…

  20. Tlön dit :

    “Je ne vois pas qu’on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que dans l’homme libre, perfectionné, partant corrompu ; et, quant aux maux physiques, ils sont inévitables dans tout système dont l’homme fait partie ; la plupart de nos maux physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n’avait point rassemblé là vingt mille maisons de six à sept étages, et que si les habitants de cette grande ville eussent été dispersés plus également, et plus légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul.”
    Rousseau - Lettre sur la Povidence - 1756

    Lilith, tes arguments rejoignent ceux de Rousseau.

    Et voilà ce que dit l’auteur du poème sur le Désastre de Lisbonne. Il avoue donc avec toute la terre qu’il y a du mal sur la terre, ainsi que du bien; il avoue qu’aucun philosophe n’a pu jamais expliquer l’origine du mal moral et du mal physique(…)il avoue qu’il y a autant de faiblesse dans les lumières de l’homme que de misères dans sa vie.
    Voltaire (en introduction au poème sur le désastre de Lisbonne - 1756).

    Pour ma part, je serais plus proche de Voltaire

    Oh comme il nous est difficile d’admettre, pour parler comme Clément Rosset, l’idiotie du réel!

  21. versac dit :

    Lilith : l’accident du tourisme de masse ??? Connaissez-vous les chiffres des morts ? Le nombre de touristes morts est ridicule par rapport aux habitants. La Thaïlande n’est pas le ^pays le plus touché, et de loin.
    On peut dire que oui, cet accident est aussi, en partie, minime, celui du tourisme de masse. On peut dire que c’est ça qui nous a fait prendre conscience de son impact en Europe. Mais pas dire les choses comme vous le faites…
    Non, le chiffre énorme est surtout le fait de la croissance de la population. Il parait quasi sûr qu’il y a cinquante ans, le même fléau aurait tué peut-être moins de la moitié de personnes. Et, évidemment, cette croissance de la population est en effet le fruit du développement.

    Je ne crois pas que la théorie de Vitilio, qui est intéressante (très beau son livre ville panique) s’applique ici. Le risque naturel est en soi existant. Dire que les risques augmentent ou sont nouveaux à cause de nos actions ne s’applique pas ici. Le risque est le même, seule augmente la taille de ses effets, sous le coup de la seule croissance de la population humaine.

  22. jean-sébastien dit :

    versac, je ne suis ni géologue ni géographe, mais il me semble quans même que ces deux là s’entendent pour dire que les barrières naturelles existaient avant l’intervention de l’homme (la mangrove en Thaïlande par exemple qui disparaît devant l’assaut de la spéculation immobilière), qui n’auraient certes pas empêché la catastrophe mais minimisé l’impact de la vague…

    après, c’est le débat que pose il me semble Tlön : doit-on reprocher aux hommes de transformer la nature? Maybe, maybe not

  23. Big ape dit :

    Le tsunamisme est-il un anti-macaquisme ?

  24. Damien dit :

    Trop de macaquisme tue le macaquisme

  25. sk†ns dit :

    OUi, c’est comme le tsunamisme, en quelque sorte : faut pas se laisser submerger.

  26. .Moland.Fengkov. dit :

    Le macaquisme est-il un skotéïnisme ?

  27. Lilith dit :

    Versac :
    1. Je ne pensais pas avoir été aussi réductrice que ce que vous me faites dire. Désolée si je me suis mal fait comprendre.

    2. En émettant l’idée d’un « accident du tourisme de masse », j’ai précisé que cela désignait aussi bien les victimes-touristes que les victimes-employés-de-l’industrie-du-tourisme (donc les populations locales) à leur service (prostitution incluse). Votre argumentation portant sur les chiffres (nb de morts), je vous accorde que je ne sais pas comment cela influe sur les chiffres; néanmoins, je voudrais re-préciser (question de fond, pas de chiffres) que j’inclus dans l’industrie du tourisme les gens qui travaillent pour cette industrie, dans les hôtels, les restaus, les bars, les saunas etc… et pas seulement les clients.
    L’expression « accident du tourisme de masse » que j’ai utilisée est plus large que la seule addition des morts. Elle implique aussi de prendre en compte les modifications (dégâts ?) engendrées par le tourisme en termes de transformation des sociétés, des paysages, d’écologie, d’économie … Je ne l’ai pas précisé car cela ne m’a pas paru indispensable et pour ne pas me lancer dans des questions où je ne suis pas compétente.

    3. J’ai aussi précisé que cela me semblait être en partie (donc pas en totalité) « l’accident du tourisme de masse ». Phrase que vous reprenez finalement à votre compte ; alors pourquoi s’énerver ?
    Vous me dites que cet aspect est très minime en nombre de victimes sur l’ensemble des pays concernés. Comme expliqué au point 1 je ne suis pas capable de chiffrer cette quantité « minime » puisque cela dépasse la seule comptabilité des morts. Ceci dit, je ne vois pas en quoi un fragment du réel, fût-il « minime », ne compterait pas et ne mériterait pas d’être considéré. En revanche je suis d’accord que cela n’est pas pertinent si on cherche une « explication d’ensemble » (car je suppose qu’il est permis de chercher à expliquer) mais ce n’était pas mon propos.

    4. J’ai conscience que ma « démonstration » vaut surtout pour la Thaïlande. Mais même si ma démonstration ne concernait que la Thaïlande, je ne vois pas en quoi cela la rend caduque ou fausse du fait de cette seule raison ; cela la rend partielle et spécifique à la Thaïlande mais pas forcément fausse.

    5. Pour ce qui est de l’aspect(spatio-)démographique, je n’aurais rien pu dire de plus que ce que chacun sait ou a lu. C’est la raison pour laquelle je n’ai pas choisi d’en parler (tout en sachant comme vous le soulignez que c’est un facteur déterminant dans le nombre total de morts) et pour laquelle j’ai utilisé le mot facette. Ce qui signifie qu’il y a aussi beaucoup d’autres facettes que celle sur laquelle je me suis focalisée.

  28. Philippe[s] dit :

    Mo. dans le rôle du vil plagieur, je suis [s]tupéfait!
    Mon ami Tlön, trop de citation nuit à la qualité du tlönisme.

  29. Tlön dit :

    Me fais encore morigéner!

  30. Lilith dit :

    J’ai trouvé que les citations de Tlön répondaient bien à ce que je disais.
    Concernant le tlönisme (et aussi les autres mots en isme au-dessus) je ne suis pas experte et ne me prononce pas …

  31. sandrine dit :

    La polémique gronde et ce n’est pas sans me déplaire. Je m’étonne simplement que le débat soit parti de ce qui constituait une petite provocation de début d’année : le zapping envisagé comme “film documentaire” alors que les images qui le construisent passent par le prisme du medium télévisuel. Elles ne sont pas l’objet représenté mais une représentation. Finalement, ce dont vous parlez depuis le début, c’est bien de la réception de ces images, de la façon dont elles imprègnent les consciences et nourrissent des stéréotypes. Certains d’entre vous sont d’ailleurs les dépositaires d’un autre clivage : coupable et innocent.
    Je vois aussi qu’on s’achemine doucement vers l’idée de “responsabilité”. J’ai déjà fait part de mon point de vue là-dessus, reprenant à mon compte ce que dit Blanchot : quand un homme meurt, y compris à l’autre bout du monde, je suis responsable. Ceci pourrait expliquer l’origine de l’élan humanitaire mondial, tout simplement ?
    Sinon, internet à la maison lundi, en principe. Ca me permettra d’être plus réactive.

  32. wqzzsrdrd dit :

    ‘(rtdserxsrcdtyyhuklyfrtcrtfyhjtgujhnikhjiulghyfrtyrf(tyhfgvtyfgtyuioezfuilqiqybc fuivèdtfceikxvnfedyrfvureyvfuyerhdfbcyd xnhvjdbygvnugjvygrb,njcyrduvkyghyy

    je dis sa ac bcp de coeur!

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