Trou noir

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Une des présences marquantes de ce début d’année fut Daniel Day-Lewis, croisé à l’occasion de la conférence de presse que l’équipe de There will be blood a donné à Paris, en février dernier. Auparavant, j’avais du rédiger un portrait de l’acteur pour le magazine Trois Couleurs, sur la base de ses compositions exaltées (au risque du cabotinage, diront certains) et du peu d’éléments biographiques dont je disposais. Impossible de rencontrer le monstre suffisamment en amont pour écrire mon papier, ce qui rendait l’exercice d’autant plus compliqué. Il fallait se plonger dans ce trou noir qu’est Day-Lewis, en évitant le délire ou le lyrisme qu’inspire l’image de ses cheveux flottants au vent dans Le Dernier des Mohicans. On a beau être journaliste, on a ses faiblesses de midinette… Bref. C’est donc un peu fébrile que je me rendais à l’événement. Peur d’être passée à côté de mon sujet. C’est dire si j’ai observé intensément l’acteur avec cette envie inavouée de voir mes maigres spéculations étayées. Day-Lewis est un désaxé notoire qui se dérobe régulièrement au monde comme aux questions des journalistes qu’il abhorre. Il n’a pas failli à sa réputation cet après-midi là en multipliant les absences. Tête coincée entre les mains, regard lointain, il disparaissait souvent dans les béances comme Daniel Plainview, le prospecteur qu’il incarne chez PT Anderson. Puis soudainement rattrapé par l’agacement, il peinait à contenir une violence qu’il libère dans un final grotesque et terrifiant dans le film. Ce jour-là, c’était bien Daniel que les journalistes avaient sous les yeux, mais Plainview et non Day-Lewis. L’homme est ses personnages. Et pour s’en défaire, il lui faut plusieurs années. C’est un possédé, un maniaque de la performance. Il y laissera sa peau, lui qui n’hésite pas à répandre le sang dans son dernier rôle. Le sang d’une Amérique schizophrène, tiraillée entre spiritualité et matérialité. Un sang noir comme l’abîme sans fond qu’est Daniel Day-Lewis. Ca tombait plutôt bien, il a évoqué les souterrains dans lesquels son personnage s’évanouit. Un creuseur de trous. Voilà qui définit à la perfection Daniel Day-Lewis.

Retrouvez ici un extrait de la conférence de presse + critique du film et portrait.

Changement d’adresse

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Pourquoi changer de plateforme ? m’a-t-on demandé à de nombreuses reprises. Parce qu’au terme de quatre années d’existence du blog Contrechamp, la question de son renouvellement se posait avec d’autant plus d’acuité que mon rapport au cinéma a évolué, en même temps les moyens de faire des images.

Il me fallait pallier, outre ce problème de positionnement, un écueil technique de taille : intégrer du son et de l’image, en complément du texte. En somme, adapter le geste critique à ce qu’est une image aujourd’hui : une réalité plurielle que les nouveaux outils du web permettent d’approcher. Mon ancienne plateforme me privait de ce type d’expérience. Dès lors, envisager une version optimisée du blog Contrechamp est devenue une nécessité.

Cependant, ma démarche ne varie pas dans le fond : elle est toujours celle d’une iconophile. Tout en maintenant la ligne éditoriale initiale et la place de choix que j’ai toujours accordé à l’image et aux photogrammes, je souhaite ouvrir le champ des possibles. Mon quotidien est fait de rencontres, particulièrement depuis janvier 2008 où je travaille comme journaliste ciné à temps plein. Je souhaite pouvoir documenter ce quotidien, tout en le faisant partager. Il m’a fallu trouver un nouveau rythme, en même temps qu’un deuxième souffle pour le blog. Affronter mes réticences encore, car jusqu’à présent l’exercice critique était pour moi une expérience solitaire. Les transitions sont toujours un peu anxiogènes. Mais stimulantes, comme les discussions que j’ai pu avoir ces derniers temps avec des personnalités comme Elijah Wood (bientôt Iggy Pop à l’écran), Tilda Swinton (icône indie fraîchement oscarisée, prochainement chez Fincher et Jarmusch), Daniel Day-Lewis (immense dans There Will be blood) ou encore Olivier Assayas qui signe avec L’Heure d’été l’un des plus beaux films français de ces dix dernières années. Le cinéaste me confiait, lors de nos différents entretiens, qu’un film est irréductiblement collectif. C’est une partition qu’interprètent à plusieurs voix des comédiens libres d’improviser, dans un cadre construit. Contrechamp Média se veut à cette image : une aventure d’écriture collective sur le cinéma. La plateforme accueille actuellement cinq blogs comme autant de lieux où s’incarne la cinéphilie. En voici le menu :

- Contrechamp : retrouvez l’intégralité des billets et des commentaires que j’ai postés depuis 4 ans ainsi que les rubriques habituelles (regards croisés, analyses de photogrammes, quizz interdits etc) et bientôt des contenus inédits.

- Voyages en cinéphilie : ce blog est une incursion dans des cinématographies étrangères. C’est un voyage en actes transfrontalier ou mental qui se nourrit de comptes-rendus de festivals à l’étranger, de portraits, d’enquêtes au cœur d’une cinématographie, de films de création tournés en dehors du sol national.

- Délire Critique : le blog de Matthieu Chéreau qui le définit ainsi : verbalisme exalté qui cherche à parler juste, au risque de l’incohérence. Au programme : jugements à l’emporte pièce, sautes d’humeurs, déclarations tonitruantes, discours éclatés et commentaires corsés.

- Les Films de poche : un blog consacré à la création multimédia et aux signatures mobiles. Un film de poche est une vidéo réalisée avec une caméra numérique tenant dans la poche, qu’il s’agisse d’un téléphone, d’un appareil photo ou d’un stylo d’espion. Ce blog adresse les différentes problématiques liées aux films de poche. Il revient sur leur esthétique, leur économie et tout ce qui de prés ou de loin a trait à eux.

- Muffin Buffalo : un blog dédié aux séries TV par Matthieu Chéreau et Nicolas Mérouze (pour le moment).

Contrechamp Média a pour vocation de se frotter aux différents régimes d’images et de rendre compte du meilleur de la création dans ce domaine. Les blogs se répondent et se nourrissent mutuellement. L’énergie est collective mais chaque blog conserve sa signature d’auteur. La plateforme est encore en construction et vos commentaires sont les bienvenus pour l’améliorer. Car ce qui fait la force de Contrechamp Média, ce sont vos contributions. Et cela, même un changement d’adresse ne devrait pas changer la donne.

Remerciements à Frédéric Humbert, Nicolas Mérouze et Matthieu Chéreau (pour leur patience !).

Top ten 2007

1) La Graine et le Mulet de Abdellatif Kechiche - En attendant le couscous.
2) La Nuit nous appartient de James Gray - Les forbans de la nuit écoutent Blondie.
3) Les Promesses de l’Ombre de David Cronenberg - Son épaule est tatoo, toute à moi.
4) La Vengeance dans la Peau de Paul Greengrass - En équilibre.
5) Paranoid Park de Gus Van Sant - En apesanteur.
6) Still Life de Jia ZhangKe - Une présence qui fait barrage.
7) Zodiac de David Fincher - Où gît le mal enfoui ?
8) Belle toujours de Manoel de Oliveira - Le secret magnifique.
9) Control d’Anton Corbjin - Tout en Substance.
10) Les Chansons d’Amour de Christophe Honoré - Sleeping with ghosts.

Meilleur court-métrage de l’année :
Entracte de Yann Gonzalez.

Acteurs de l’année :
Viggo Mortensen dans Les Promesses de L’Ombre de David Cronenberg.
Asia Argento dans Boarding Gate d’Olivier Assayas.

Meilleures séries TV :
Les Sopranos, saison 6. Clap de fin, comme un couperet.
Dexter, saison 2. Le monstre gentil se bonifie.

Best revival eighties :
Blondie, Heart of Glass dans We own the Night de James Gray. A écouter ici

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Creuser son trou.

Faire son trou ou le creuser (souvent littéralement) : telle est la posture du nouvel héros américain. A l’origine, il y a un territoire à défricher et des rêves de fortune. Les pionniers dessinent les frontières d’un pays dont l’histoire commence avec le sang. Des chercheurs d’or à l’extermination des Indiens d’Amérique, la violence initie le cycle. Le mal originel est enfoui dans les soubassements du sol américain. Or, il se trouve qu’aujourd’hui deux fictions l’exhument de manière saisissante.
Les frères Coen reviennent au meilleur de leur cinéma en adaptant McCarthy. No Country for Old Men raconte une odyssée sanglante qui a pour ligne d’horizon l’immigration clandestine, matérialisée par la frontière entre le Texas et le Mexique. Un péquenot débarque sur les lieux d’un règlement de comptes en plein désert. Des Mexicains se sont entretués pour de la drogue. Il récupère une mallette pleine d’argent qui lui garantit de beaux lendemains mais se ravise. Erreur fatale : il attire l’attention d’un tueur au sang froid (Javier Bardem, coupe au bol hallucinante) qui le prend en chasse. Du carnage à ciel ouvert, dans l’espace vide du désert, aux trous que creuse le psychokiller pour y enfouir les dépouilles de ses infortunées victimes, le récit s’engouffre dans la béance. No Country for Old Men est une traversée au noir fulgurante. Au final, le Mal (incarné par Bardem) poursuit sa route. Inquiétant.
Autre film de “creuseurs” de trous, There will be blood, au titre programmatique. Paul Thomas Anderson s’y départit de ses tics formels agaçants, au profit d’une chronique “monstre” sur les débuts de la production du pétrole aux Etats-Unis. Dans une première partie quasi muette, les accidents liés à l’exploitation du sous-sol et de ses richesses se multiplient. Sur ces morts, un homme (Daniel Day Lewis, génial) va bâtir sa fortune avec son jeune fils adoptif. Le souterrain exsude le sang versé depuis l’origine. Même texture visqueuse, pétrole et sang entretiennent une analogie évidente. Le film plonge dans l’interstice que matérialise l’excavation. Tout comme chez les Coen. A cette nuance près que dans No Country for Old Men, le trou prend des allures d’abîme et contamine la structure filmique. De l’argent sale à l’or noir, deux récits d’ambition (« faire son trou ») et de chute (« creuser son trou ») s’entrechoquent. Sur ces rêves défaits, se pose le socle d’une Nation schizophrène, habitée par les monstres.

Photogrammes : No Country for Old Men des frères Coen (sortie le 23 janvier 2008) et There will be Blood de Paul Thomas Anderson (sortie le 27 février 2008). Trailer ici.

C’est Party mon kiki !

The Party (1968) de Blake Edwards n’est pas seulement le film le plus drôle de l’histoire du cinéma, il marque une véritable avancée technique : l’utilisation pour la première fois du retour vidéo sur un plateau de cinéma.
Construite autour d’un redoutable dispositif mathématique, cette comédie douce amère, à la sauce curry barbecue, doit autant au génie d’improvisation de Peter Sellers, acteur transformiste inégalable, qu’à la capacité d’innovation de Blake Edwards avec qui l’interprète caméléon a travaillé à trois reprises. Après La Panthère Rose, The Party constitue assurément le sommet de leur collaboration. La caméra mobile se met au service du survolté trublion, l’accompagne dans ses délires proprement irrésistibles.
Hrundi V. Bakshi, un acteur de seconde zone, sème la pagaille sur un tournage dont il est viré sans ménagement. Mais le voici invité par erreur à la soirée du producteur. Il enchaîne gaffes et catastrophes. De “birdy num num” à un condensé de sagesse hindoue, les répliques font mouche. Hollywood voit ses soirées huppées tourner à l’exaltation hippie !
Le 20 décembre, vous êtes donc conviés à une soirée festive qui va se prolonger par un concert de The Love Bandits, un quator déchaîné qui se présente ainsi :
Les Love Bandits sont un ensemble d’inspiration rurale, créé en 2005, très influencé par la première moitié des années cinquante à Chicago. En pratique, le groupe emploie quatre personnes : un chanteur-batteur qui joue debout, un guitariste qui joue par terre, un bassiste souvent de profil et un harmoniciste (très gentil)“.
Sentez-vous libre de vos mouvements, apportez bouteilles de champagne et cotillons, goûtez au consommé de fraises, chaussez mocassins blancs et diadèmes réhaussés de coquelets croquignolets, sortez boas et bobos babas. Ce soir là, le Studio des Ursulines vous invitent à la Party !

Studio des Ursulines, à partir de 20h30. C’est au 10, rue des Ursulines, RER B Luxembourg ou lignes 4 ou 6.
Pour rejoindre le groupe sur facebook, écrivez-moi (contrechamp@gmail.com) ou taper directement sur le site “marques sandrine”, si vous avez un compte, pour que je vous rajoute à ma liste d’amis.

Oh my Todd !


Todd Haynes n’est pas là. Voilà qui est cohérent avec le titre de son nouveau film I’m not there, une variation originale et réussie sur la vie de Dylan en six acteurs et sept incarnations. Dans les bureaux où l’équipe d’Epicentre Films et moi-même l’attendons, l’impatience est palpable. Le plateau de gâteaux et de tournage sont prêts. Je dois réaliser un entretien avec l’éclectique cinéaste pour un bonus DVD de Old Joy, l’ode sensuelle et minimaliste de Kelly Reichardt. Comme pour Echo Park L.A et quelques autres courts-métrages, Haynes a endossé la casquette de producteur.
Mais c’est coiffé d’un bonnet qu’il arrive enfin, flanqué de deux jeunes assistants. D’emblée, il installe une ambiance chaleureuse. Haynes est de ces personnalités immédiatement sympathiques. La raison de son retard ? Il revient du marché aux puces. Quand on s’intéresse au contenu de son sac, il en sort spontanément deux drôles de poupées. Une Barbie blonde, à la peau noire, amarrée à un parachute et un bonhomme un brin queer, costume rayé, bandana jaune. Haynes ne se contente pas de montrer ses achats. Il les commente et invente une vie à ses effigies. La poupée blonde est d’après lui soudanaise ! Ses yeux brillent tandis qu’il manipule avec délicatesse ses miniatures.
Mais la caméra tourne déjà et le temps défile. L’objet n’est pas de revenir sur la passionnante filmographie de l’auteur. Frustration. Quand on le voit ici en master of puppets, on pense immanquablement à son moyen métrage Superstar : The Karen Carpenter Story. Réalisé en 1987 (mais retiré de la circulation trois ans plus tard, suite à un procès de la famille), ce biopic en forme de parodie de documentaire met en scène la vie de la chanteuse de The Carpenters. La majeure partie des rôles est assumée par des poupées Barbie trafiquées. Par la figure substitutive, atteindre à un surcroît d’incarnation : c’est ce que l’auteur a accompli 20 ans plus tard et de nouveau dans I’m not there. Le mythe Dylan ne saurait être réductible à un seul corps. Dylan, c’est vous, c’est moi et Todd Haynes ce jour-là, dans son pantalon slim de velours.
L’homme est modeste et ne tarit pas d’éloges sur Kelly Reichardt qui avait supervisé les costumes sur son sulfureux film Poison, d’après Jean Genet. Il minimise son apport sur Old Joy, convient avoir participé au montage et orienté le choix des décors. Old Joy a été tourné à Portland où vit dorénavant le cinéaste, loin du tumulte new-yorkais. C’est l’occasion pour lui de voir les saisons passer, de se ressourcer à l’aune d’une nature bruissante. L’entretien arrive déjà à son terme. Haynes file donner une leçon de cinéma. Une fois parti pourtant, il est encore là. L’aura ?

Crédits : Todd Haynes, en montreur de marionnettes, à Paris le 1er décembre 2007. Photos Moland Fengkov.

Making of


 


On a frôlé l’incident diplomatique entre la France et la Roumanie, ce samedi 1er décembre 2007. Ca se passait au Reflet Médicis, à l’occasion d’une mâtinée de tournage avec trois artisans du nouveau cinéma roumain : Cristi Puiu, Catalin Mitulescu et Corneliu Porumboiu. C’était là une première étape, pour la moins improvisée, du documentaire que je tourne actuellement sur l’émergence de la cinématographie de l’Est. Ils étaient exceptionnellement à Paris tous les trois pour les rencontres internationales de cinéma. Il fallait tourner, croiser leur parole, entrer en débat, capter cette énergie. Il y avait urgence. Mais de l’écriture à la réalisation, il y a un écart que j’ai mesuré à mes dépends. On ne s’improvise pas réalisatrice quand on est critique de cinéma. Oublié le commentaire : il s’agit d’orchestrer une vraie rencontre où la caméra s’invite mais ne doit pas faire écran. Tenir la caméra à la bonne distance mais pas seulement. Le corps tout entier est impliqué. Mon erreur a été de ne pas m’exposer suffisamment. Un documentaire, c’est du donnant donnant. On ne peut décemment pas prendre si l’on ne met pas de soi. D’où ces photos du making of où j’apparais après plus de trois ans d’anonymat bloguesque. L’exposition n’a rien de nombriliste. Elle est nécessaire à ce stade.
Les cinéastes roumains sont fâchés qu’on les englobe dans des catégories artificielles, établies par des journalistes paresseux. Il faudrait avoir à l’égard de cette cinématographie, la même exigence qu’ont les cinéastes pour leurs films. Il n’existe pas de nouvelle vague roumaine, ni de mouvement post-décembre, mais des artistes qui revendiquent à leur niveau un univers singulier. Cristi Puiu (La Mort de Dante Lazarescu) me l’a fait savoir avec véhémence mais justesse. Depuis, des bières ont été bues, hors caméra. La rencontre a bien eu lieu, riche et pleine de promesses. L’exercice a été profitable.

Photos : Moland Fengkov.

Avant-dernier cliché de la série : Cristi Puiu, bras levé. Catalin Mitulescu, à sa droite. Corneliu Porumboiu (main sur le menton) dont les films s’inscrivent dans une veine plus burlesque.

 

La nouvelle vague roumaine existe-t-elle ?

Suite de l’entretien avec Nae Caranfil qui fait la jonction idéale avec les Rencontres internationales de cinéma qui se tiennent en ce moment même à Paris. Outre la rétrospective Todd Haynes et Lech Kowalski, un focus est fait sur le jeune cinéma roumain sur lequel s’exprime avec lucidité le réalisateur.

 

Comment se définit selon vous le “mouvement post-décembre” ?

Cet dénomination me paraît erronée. Mais le premier film qui a marqué selon moi l’émergence de la nouvelle vague roumaine, même si je n’aime pas non plus cette terminologie, a été présenté à Cannes en 2001 à la Quinzaine des Réalisateurs. Il s’agit du Matos et la Thune de Cristian Puiu. Son style a influencé toutes les productions postérieures. Il y a une unité esthétique qui s’est créée, ce qui n’est pas forcément très bien à mon avis. Lorsque ces jeunes cinéastes ont débuté, leurs premiers films étaient tous très différents. Chacun avait son propre univers et c’était intéressant. A partir de leur deuxième film, ils se sont rassemblés autour d’un même style qui fait le délice des festivals. Un style néo-réaliste, minimaliste qui s’explique par le manque chronique d’argent mais qui est calibré pour les festivals lesquels, à terme, vont avoir du mal à ingurgiter toujours le même repas.

Vous pensez-donc qu’il y a des films de festivals ? C’est une polémique qui a agité le milieu de la critique française cette année.

Absolument. Concernant le cinéma roumain, j’utilise l’image du cheval de Troie qui a pénétré la citadelle des festivals. Si les soldats ne se dispersent pas une fois à l’intérieur pour gagner leur propre espace, le cheval reste là, massif et impénétrable et on ne peut pas vraiment parler d’une conquête.

Bien que vous apparteniez à la génération précédente, vous partagez des sujets communs avec les jeunes cinéastes. Notamment, le passé communiste. Mais votre traitement est radicalement différent.

Quand j’ai commencé à réaliser, j’ai voulu en finir avec cette idée que la Roumanie était le personnage principal de tous les films. Je voulais raconter des histoires simples et universelles qui gagnent en saveur par leur ancrage en Roumanie. Un western américain peut se passer partout dans le monde, mais situé dans le far west, il a plus d’intérêt. Je veux faire des films populaires. Les grands cinéastes sont pour moi ceux qui réconcilient un public large avec l’art. Je pense avec nostalgie à l’âge d’or hollywoodien avec lequel j’ai grandi et à ses génies de l’entertainment. Aujourd’hui, il y a un rideau de fer entre le cinéma américain mainstream, de plus en plus écervelé, et le cinéma européen, de plus en plus maniériste, qui poursuit un chemin sans but. Il y a dans ce cinéma là un refus du récit, de l’accessibilité, du charme. Un film de Sokourov, aussi brillant et virtuose soit-il au plan formel me laisse froid.

Vos films rencontrent-ils le public roumain, contrairement aux productions de la nouvelle vague qui exigent un effort éducatif auprès des spectateurs ?

Oui, mes films ont un public en Roumanie. Les jeunes cinéastes font, quant à eux, un cinéma radical et sans compromis. Ils filment quasiment toujours une tranche de vie, racontée dans une unité de temps, sans artifice, ni musique, caméra à l’épaule. Ils s’appuient sur de longs plans qui n’amènent pas d’autre rythme que celui de la réalité. C’est une approche documentaire, presque du reportage. Le public roumain n’est pas encore prêt me semble-t-il à aller voir au cinéma ce qu’il voit tous les jours sous ses fenêtres. Ce n’est pas le genre de choses qui l’enthousiasme. Il a tort. Il faut aller voir les oeuvres sans a priori, avant de les refuser. Porumbuiu, par exemple, fait des films à la fois burlesques et tristes, mais pas désespérés.

Comment sont distribués les films en Roumanie ?

Il reste 32 salles de cinéma dans un pays qui compte 33 millions d’habitants. Et elles continuent de fermer à cause de la politique catastrophique menée par l’Etat pendant les années 90. Les salles étaient le patrimoine de l’Etat, les équipements n’ont pas été rénovés, l’entretien était nul, de sorte qu’il y avait plus de rats que de spectateurs dans les salles. Les cinéastes s’octroyaient un salaire plus élevé que les recettes de leurs films. Ces éléments nous ont mené là où nous en sommes. La solution est d’ouvrir des multiplexes dans le pays, avec différents services (bars, restaurants) pour que le public redécouvre le plaisir de fréquenter la salle de cinéma.

Nous avons nous en France, une position d’opposition récurrente à l’ouverture de multiplexes !

Je le sais bien, mais vous n’avez pas de problème de fréquentation. La France est un paradis cinéphile. Mais le problème que je rencontre avec mes œuvres est d’une autre nature. Je suis en guerre avec la politique des festivals car mes films ne sont pas considérés grand public. A cause de la langue, il n’est pas aisé d’avoir des distributeurs. Et pour les festivals, mes films ne sont pas assez « niches », car à mi-chemin entre le cinéma grand public et le cinéma d’auteur. Je considère que je fais du cinéma d’auteur. J’écris, je réalise, je ne fais pas de compromis pour obtenir le succès.

Ce qui me frappe, c’est précisément la polyvalence des cinéastes roumains.

Je ne peux pas me vanter de savoir tout faire. Par exemple, je n’assure pas la production de mes films. J’ai fait l’école de cinéma dans les années 80 à Bucarest. Mais il est vrai que j’écris et je réalise. A mes débuts, je composais également la musique de mes longs métrages. J’écrivais les thèmes musicaux et travaillais avec un vrai professionnel pour l’orchestration.

Vous voyez bien que vous êtes un homme orchestre, si je puis dire ?

Hé non ! Par exemple, je ne sais même pas faire de frites !

Interview Nae Caranfil

Eclairages sur le cinéma roumain par Nae Caranfil (Asphalt Tango, Philantropique,Dolce Far Niente ..), auteur qui précède la nouvelle génération de cinéastes roumains, à l’honneur actuellement dans les festivals du monde.

 

En quelle qualité êtes-vous présent à Thessalonique ?

Je porte deux chapeaux dans ce festival. D’une part, on m’a offert une rétrospective avec les cinq longs métrages que j’ai réalisés, ce qui est très flatteur. Je ne me sens pas un vétéran, mais ça fait toujours plaisir. D’autre part, je suis membre du jury de la compétition internationale. J’ai un double regard à la fois sur les films de jeunes réalisateurs qui ont à leur actif une petite filmographie et mes propres oeuvres, avec la distance des années.

Comment vous situez-vous par rapport à la nouvelle vague de réalisateurs roumains ?

Je ne peux qu’être fier de l’inflation de prix et de succès que rencontre cette cinématographie. Je voudrais que ce moment se prolonge. Je pense que ces jeunes réalisateurs ont beaucoup de chance car la période est propice. Moi, j’ai ramé tout seul pendant une décennie. J’étais un cinéaste solitaire. J’ai travaillé dans un moment où la Roumanie faisait tâche sur la carte mondiale. Le cinéma roumain était connoté négativement. Mais au fur et à mesure que la Roumanie a gagné politiquement une respectabilité et qu’un bon nombre de cinéastes a commencé à réaliser de bons films, ça a créé un climat. Et le climat est très important dans ce métier pour la promotion des films.

En quoi étiez-vous un cinéaste solitaire ?

Ma génération a baissé les armes. Beaucoup de cinéastes à mon époque se sont orientés vers la publicité ou la télévision. La génération qui est venue tout de suite après, dans les années 90, s’est heurtée à un problème de corruption généralisée, au sein de l’industrie cinématographique. Ils se sont sentis désarmés eux aussi. Début 2000, les choses ont commencé à changer avec la génération qui sortait de l’école de cinéma. La législation est devenue plus permissive. Mais dans les années 80, j’ai été le seul à avoir eu le courage de quitter la Roumanie et à ne pas attendre l’argent de l’Etat. Tous mes films, sauf le dernier (The rest is silence), sont des coproductions avec la France où je suis allé chercher des financements. Je ne dis pas que la France est un paradis pour les cinéastes mais quand même, par rapport aux autres pays, c’était une industrie qui avait assez de place pour prendre des risques avec un jeune réalisateur roumain comme moi.

D’après vous, à quoi tenait la mauvaise image du cinéma roumain qui comptait pourtant des pairs prestigieux comme Lucian Pintilie ?

A part Pintilie, le cinéma roumain était un champ de cadavres. Les cinéastes n’avaient plus rien à dire et essayaient de se nourrir du gras de films faits dans un ancien système. Ils ne comprenaient pas qu’il fallait changer radicalement de style parce que la liberté d’expression le demandait. Donc, ils continuaient à faire des films hystériques et irregardables, gorgés de symboles, d’allégories et de métaphores comme ils étaient habitués à le faire sous la censure. A l’exception de Pintilie qui avait travaillé lui aussi avec des producteurs français et dans un système qui l’obligeait à la compétition, tous les autres étaient très contents d’eux-mêmes, en faisant le même genre de films qu’avant, mais à l’inverse. Les communistes qu’ils devaient louer devenaient les méchants et les aristocrates ou les bourgeois, les victimes. Conséquence, les films roumains qui circulaient à l’époque faisait fuir le public hors des salles et faisaient rire les spectateurs occidentaux.

Les volutes partent en fumée.

Et moi, je pars déjà demain, les yeux pleins de regrets de ne pas avoir vu au moins vingt films par jour. Je vous ai livré une sélection choisie des oeuvres qui ont retenu mon attention, mais la programmation était de grande qualité dans son ensemble. Je reviendrai notamment sur la rétrospective John Sayles, une bénédiction au royaume des cinéphiles. J’ai pris cette photo dans le bien nommé café Eden où je buvais des machiato le matin. La Grèce est un paradis pour les fumeurs qui peuvent s’adonner à leur vice jusque dans les hôpitaux ! On me l’a dit. Je n’y suis pas allée. Mais dans les cinémas, c’est vrai aussi, aux abords des salles. Coffee and cigarettes, bonnes pellicules de cinéma, le paradis est ici !