Rien n’est trop peau pour Viggo !
Ce mercredi 31 octobre à minuit précise, RDV pour la saison 3 du quizz interdit. Différez vos départs en week end, expliquez à vos conjoints pourquoi vous ne les rejoindrez que bien plus tard sous la couette. Mieux, faites participer toute la famille ! Le quizz interdit peut aussi se jouer avec la petite tribu (l’auteur de ce blog ne prend pas en charge les séances chez le psychologue qui en résulteront).
Car tout de même, voici des mois que vous attendiez cela ! Pour ceux qui lisent héberlués cette note, rappel des règles :
A minuit est posté un photogramme gore, érotique ou pornographique dont il s’agit de retrouver l’origine. Une question est posée, à laquelle il faut répondre précisément et dans le même commentaire pour remporter le jeu. Mais ça ne s’arrête pas là. Comme je ne peux décemment pas laisser d’images aussi choquantes au vue de tous (ce blog est un blog familial, je le répète), le jeu se prolonge le lendemain matin. Le photogramme nocturne est remplacé dès 7h du matin par un autre plus “correct”. Mais la question reste inchangée.
De sorte que nous aurons 2 gagnants par quizz : un pour le jour, un pour la nuit. Il y a dix quizz par saison. Ceux qui cumulent le plus de victoires sont désignés gagnants et remportent différents lots, ainsi qu’une soirée festive où ils seront célébrés dignement.
Voici donc la question : Ce personnage a à coeur d’assurer ses arrières. Qui et dans quel film ? Quel en est le réalisateur ?
Trois éléments de réponse à donner dans le même commentaire pour gagner.
Fascination fétichiste ? Tous les films de Scorsese réservent de nombreux inserts sur les mains de ses protagonistes. A tel point qu’on parlera d’un cinéma de la manifestation. Au sens étymologique du terme, “est manifesté ce qui peut être tendu ou saisi par la main”. Emaillé de références bibliques, l’oeuvre du cinéaste poursuit une symbolique forte de puissance et de domination, à travers ce motif. Jeu de mains, jeu de vilains. Quatre films pour toucher du doigt une contagieuse obsession.
Raging Bull (1980). Une destinée se joue aux poings. Mais le boxeur Jack La Motta aura beau cogner (y compris sa femme), son sort est entre les mains de plus puissants que lui. Sur le ring, sa puissance se déchaîne en un ballet furieux de crochets et d’uppercut, filmé caméra au poing par un Martin Scorsese virtuose. Pour autant, l’impétueux boxeur ne jouit d’aucune autorité. Du ring à la table où se prennent les décisions (seconde série de photogrammes), le même espace circonscrit. Sauf qu’en cet endroit, La Motta en est absent, renvoyé dans les cordes. Son manager (Joe Pesci) organise les combats truqués avec des pontes de la mafia. Distribuer les cartes revient à décider du destin de La Motta. Dans la première série de photogrammes, la position des mains de Pesci sur l’épaule de son interlocuteur traduit le pouvoir et la connivence. La Motta devra se coucher. La main du boss coupe le cadre en son centre. La décision est tranchée. On retrouve le même geste au cours de la partie de cartes. La Motta finit en gérant pathétique de restaurant.
Casino (1995). Dès la vertigineuse scène d’exposition, des capitaux importants passent de mains en mains. Argent sale blanchi dans le sanctuaire du vice où officie Sam Rothstein (Robert De Niro), investi d’un pouvoir quasi divin. Gérant d’un casino prospère, il est omnipotent. Observez De Niro de dos. Sa main gauche est entourée d’un halo lumineux. Scorsese use régulièrement de ce procédé pour figurer une manifestation opératoire. L’esprit de Dieu passe dans les mains de son personnage. La main gauche représente, dans l’Ancien Testament, celle des malédictions. Dans cette séquence, on amène à Sam des tricheurs. Le doigt pointé, il les juge, main de la justice, avant de les punir. La sentence ? les mains d’un des arnaqueurs sont broyées à coups de marteau, sous les yeux de son complice. Dans le Coran, on coupe aussi les mains des voleurs.
Les Infiltrés (2006). Jack Nicholson, en boss parfaitement fêlé, a fait couper la main d’un de ses débiteurs. Il joue avec le membre encore sanguinolent (1er photogramme) sous les yeux horrifiés de celui qu’il a adopté comme son fils, au sein de son organisation criminelle. Dans ce remake d’Infernal Affairs, le portable constitue toujours un agent dramatique. Mais l’accessoire (qui intervient tout de même assez tard dans le récit) importe moins que la main qui s’en saisit. Métonymies des forces en présence, les mains matérialisent également une transmission négative. Du côté du Bien, la jeune recrue infiltrée aura finalement les mains maculées de sang, comme son boss (5è photogramme). Meurt à ses pieds, son père spirituel, en dernier parangon d’intégrité. Une filiation en négatif s’est opérée. Autre scène intéressante, celle où Nicholson en pleine paranoïa, brise le plâtre qui enserre l’avant-bras gauche de Di Caprio. La main gauche est la “mauvaise main”, celle des traîtres et des brigands (cf le châtiment infligé aux voleurs dans Casino). Le pacte de confiance semble rompu mais en révélant une vraie blessure, le flic undercover prête de nouveau allégeance à son organisation. Le dernier photogramme de la série (le portable ôté de la main sanguinolente du boss que vient de tuer Di Caprio) achève le cycle originel du sang mais pas de la violence. Témoin, la mort brutale et expéditive du flic quelques scènes plus loin.
Mean Streets (1973). Charlie (Harvey Keitel) se confesse toutes les semaines. Mais dix Pater ne sauraient l’absoudre de ses fautes. Il le sait. Sa pénitence s’incarne en Johnny Boy (Robert De Niro), un feu follet qui accumule les dettes et bientôt les contrats sur sa tête. Mais parce que Johnny Boy est un membre de la “famille”, Charlie se doit de le protéger. Il va mettre sa vie en péril et répandre son propre sang, comme le Christ. Charlie a pour modèle Saint François D’Assise mais ses aspirations spirituelles achoppent face à la réalité de sa vie criminelle. C’est toute la dialectique propre aux héros crucifiés qui peuplent le cinéma de Scorsese. Figure christique, Charlie s’auto proclame dernier roi des Juifs un soir de beuverie. La flamme qui dévore sa main matérialise un enfer intériorisé. Qu’il se brûle au cierge d’une église, caresse ses doigts d’une allumette incandescente, le feu revêt une fonction expiatoire. On retrouve ce motif dans Aviator, dans la scène où le corps de Hughes est brûlé dans l’incendie de sa chambre.
Dans la première série de photogrammes, les rituels de purification se multiplient, à travers l’eau et le feu. Charlie détourne le geste de l’Eucharistie : il joint ses mains au-dessus de son verre où le serveur verse l’alcool. Mais là encore les parrains, en dieux du crime, décident du sort de la famille. La main, ornée d’un gros cigare, est celle de l’oncle de Charlie dont il tient tous les ordres. Même geste tranché que dans Raging Bull. S’opposent deux forces contraires, frappées du divin et qui entraînent un conflit intérieur chez le héros éprouvé. Tomber entre les mains de Dieu ou de tel homme signifie être à sa merci.
Lorsque Charlie propose une partie de cartes (cf Raging Bull), personne ne veut jouer avec lui…à part Johnny Boy. Charlie refuse qui s’est donné pour mission de le sauver et non de décider de sa destinée. D’ailleurs, il n’en a pas le pouvoir.
Le dernier photogramme est particulièrement intéressant qui associe l’œil à la main. Charlie observe à la dérobée sa petite amie nue. En psychanalyse, la main est l’équivalent de l’œil : elle voit (in Dictionnaire des Symboles). Le geste surligne la lucidité du héros. Mais pris dans le flux de forces concurrentes, il se débat comme un aveugle. Charlie représente ainsi une figure archétypale par laquelle on pourrait définir tous les héros chez Scorsese : c’est un aveugle aux doigts de lumière.
Le ciné-club de Contrechamp, c’est parti ! RDV ce vendredi 19 octobre 2007 à 20h30, au studio des Ursulines.
Vanishing Point de Richard C. Sarafian, comme vous le savez, fait l’ouverture. Hymne libertaire datant de 1971, le film signe la fin des utopies dans une Amérique hippie.
La séance sera suivie d’un débat mené conjointement avec Jérôme Momcilovic, critique de cinéma à Chronic’Art.
Vous aurez la possibilité le lendemain de poursuivre, ici même sur ce blog, les discussions. De plus, des podcast de la soirée seront disponibles. Un ciné-club web 2.0 ? Absolument.
Photogramme : une jolie blonde à moto, très libre de ses mouvements dans Vanishing Point (Point Limite Zéro).
Rencontre avec Gus Van Sant, le samedi 13 octobre 2007, dans un hôtel du 6è arrondissement de Paris. En pleine promotion de Paranoid Park, le cinéaste pop indé nous a reçus à l’occasion d’un entretien filmé pour MK2.
Où il fut question de création sonore en adéquation le monde mental de ses personnages, d’Hitchcock ou encore de l’apparition du cinéaste dans son propre film. Car oui, il y fait un caméo discret. Saurez-vous retrouver à quel moment ?
J’en ai profité pour lui remettre la revue Eclipses, consacré à l’ensemble de sa passionnante filmographie. GVS va tourner début 2008 avec Sean Penn un film sur Harvey Milk, un politicien militant pour les droits des homosexuels et qui a été assassiné.
Voici des semaines que j’épie mes voisins. Tout a commencé un soir d’été. Fenêtre entrebaîllée, mon appartement bruissait des rumeurs du dehors. Echos lointains des klaxons, nappes brumeuses de conversations noyées dans la ville organique : telle est ma captivante et ordinaire bande son urbaine. Présence amicale, elle monte jusqu’à moi depuis mon balcon. J’habite sur cour, une résidence très calme. La ville palpitait ainsi au loin, tandis que la nuit tombait. Je déambulais dans la pénombre de mon studio quand je les ai vus par la fenêtre. Un couple et deux enfants, à table. Scène de la vie quotidienne, me dis-je. De leurs conversations, j’ignorerai tout au fil des jours où j’ai pris l’habitude de les espionner. Sous mes yeux, un film muet, mais en couleurs, se déroule inlassablement. Je suis prise par son flux.
Pourquoi “eux” qui n’ont à offrir que le scénario banal de leur vie familiale ? J’avais l’intuition que quelque chose clochait sous le vernis matrimonial. Sur la base de ce sentiment ténu, je me suis postée jour après jour devant ma fenêtre. C’est devenu un rituel vampirique. La dolente ritournelle urbaine a progressivement pris des accents criards et mystérieux. Il se tramait une intrigue que je me devais de découvrir.
J’ai renoncé à toute vie sociale pour les observer. Le matin, je me lève en même temps qu’eux pour assister au petit déjeuner. A table, le mari en cravate lit généralement son journal, tandis que la mère bouscule sa progéniture, probablement en retard pour aller à l’école. Ils ont un bon niveau de vie. L’appartement est spacieux. Je n’en vois que la cuisine, le salon et le couloir qui doit mener aux chambres à coucher.
Je ne saurais dire à quel moment l’histoire a basculé qui a dénaturé le cliché. Un geste m’avait pourtant mise sur la voie : ce baiser donné sans passion et à la hâte à l’époux qui partait travailler. Pressée de se débarrasser de son conjoint, m’étais-je dit. Ce jour là, elle est restée seule à l’appartement. Quelques instants plus tard, un homme s’est encadré dans la porte d’entrée. Elle l’a entraîné, vêtue d’un léger peignoir, jusqu’au salon. L’inconnu qui semblait très déterminé a ôté sa veste. Il a voulu l’embrasser. Elle l’a repoussé tout en entreprenant néanmoins de le déshabiller. Devais-je continuer à regarder, moi qui voyais là l’aboutissement souverain de mes spéculations ? La femme a un amant. C’est aussi simple que cela. Mais pourquoi sortait-il des billets de sa poche ? Le peignoir de la maîtresse de maison a alors fondu sur ses épaules nues, révélant une guêpière noire. S’en est suivie une inconcevable séance de domination avec…son client. J’ai continué à regarder.
Voici le type de saynète à laquelle convie Voyeur, la remarquable série multimédia imaginée par HBO. Soucieuse de redorer son blason créatif, en perte de vitesse à cause de l’arrêt récent de ses séries phares, le studio a lancé son Voyeur Project en juin dernier. Développé par une partie de l’équipe des Sopranos, le projet se fait sous la conduite du clipeur Jake Scott (fils de Ridley).
Le dispositif est limpide : des fenêtres, une paire de jumelles, des immeubles de New York, une bande son entre musique concrète et compositions signées notamment par Clint Mansell. Un clic et nous voici témoins de scènes de vie observées en toute clandestinité. Revient au spectateur voyeur de tramer son récit, avec cette certitude que quelque chose de secret se dérobe au visible. Sur les forums, les hypothèses vont bon train. Je n’ai pas échappé au délire spéculaire, scénarisant la vie d’inconnus, devenus si familiers.
A chaque nouvelle adresse, une histoire différente qui se déplie sous forme de séquences filmées, interprétées par des acteurs. La progression chronologique est aléatoire, en fonction des updates. Les contenus augmentent chaque jour, tandis que fleurissent de nouveaux décors, comme autant de récits à investir. Evidemment, la référence majeure est Fenêtre sur cour d’Hitchcock dont le cinéma se nourrit à la pulsion scopique. Le dispositif est conçu pour le web, même si des développements pour les écrans mobiles, la VOD et la télévision ont été annoncés.
L’initiative ne manque pas d’intérêt et signe un tournant dans l’économie et l’esthétique des séries. L’espace domestique se modifie, qui jusqu’à présent était pensé en miroir avec les programmes. Car ce qu’il y a de passionnant avec le projet Voyeur, c’est qu’il intègre le dehors. Nous ne sommes plus dans le salon, mais à l’extérieur. Jusqu’alors la sitcom (et ses hybrides) prenaient en compte l’espace privé, lieu de réception privilégié où trônait l’écran de télévision. La fenêtre de l’ordinateur modifie tous ces paramètres. Remisez vos vieux postes de télévision : le médium est mort.
HBO Voyeur : http://www.hbovoyeur.com/
Lettres D’Iwo Jima s’inscrit dans un diptyque dont la puissance n’est pas réductible à son argument très conceptuel : raconter une débâcle militaire du point de vue japonais et américain. Tout l’intérêt du projet repose sur une mise en scène qui se fait le commentaire de cultures intériorisées.
Côté américain, La Mémoire de nos Pères questionne la validité d’un acte héroïque, à travers sa représentation : un cliché pris dans des circonstances confuses. A partir de cette archive s’élabore le récit. Ici, une photo ; là, des lettres. Mais pour que la mythologie américaine se mette en marche, elle doit s’incarner. Dès lors, des soldats endossent de glorieux faits d’armes, en toute imposture. L’enjeu pour Eastwood consiste à travailler le rapport entre simulacre et réalité. Et de s’immerger dans une culture du spectacle quand, versant japonais, il explore une culture de la mort.
Lettres D’Iwo Jima accomplit, dès les premiers plans, le mouvement inverse présent dans La Mémoire de nos Pères : il désincarne au lieu de chercher à tout prix une matérialité. Témoin, cette armée de zombies qui évolue dans un tombeau à ciel ouvert. L’héroïsme n’est pas affaire d’incarnation dans la culture japonaise, mais bien de mort. Le survivant rencontre l’opprobre générale quand il est célébré en héros aux Etats-Unis.
Au premier plan, le chef de camp vient de rouer de coups de jeunes recrues sceptiques sur le bien fondé de leur mission. Sa position en amorce du cadre témoigne de sa supériorité sur les soldats.
Quelques plans plus loin, une légère plongée atteste de la présence d’un élément hors champ dont la position est manifestement supérieure à celle des militaires présents à l’image.
Contrechamp. L’officier domine physiquement la scène, position qui assoit son autorité sur les combattants. Mais le réalisateur réserve aux simples recrues, qui se tiennent de profil, un surcroît de présence à l’image. On va suivre leur parcours individuel. Ce plan lie déjà leurs destinées à celle de l’officier, contre l’ordre naturellement établi par une hiérarchie immuable.
Mission de repérage. L’officier est en tête de cortège. Mais tous les personnages sont à même niveau, écrasés par une présence inquiétante, supérieure, qui abolit toute hiérarchie : l’île d’Iwo Jima, ce rocher noir où ils vont trouver la mort.
Les dernières heures d’un combat funeste s’écrivent. L’armée des morts s’ébranle. L’officier conduit ses hommes à une fin certaine. Tous égaux.
L’une des dernières séquences du film. La jeune recrue enterre son commandant, bloc d’horizontalité vaincu par des forces supérieures à lui. Le soldat, au bas de l’échelle, rend les derniers hommages à un héros de guerre
Photogrammes : Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood. Disponible en DVD. © 2007 Warner Bros. Entertainment Inc. All rights reserved.
Le ciné-club n’aura pas lieu… du moins, pas à la date initialement prévue !
Le lancement est reporté d’un mois. Plusieurs raisons à cette décision : trop peu de temps imparti entre les vacances et cette rentrée bien chargée pour peaufiner la communication, chercher les copies et réserver les films dont certains n’avaient pas été distribués en France.
Ce fut pour ces derniers une véritable chasse aux ayant-droits, notamment pour Electra Glide in Blue que nous pourrons (en principe) projeter début 2008. Nous sommes convenus, avec le directeur du Studio des Ursulines, de ne passer que des copies 35mm, même s’il fut envisagé un temps de présenter éventuellement les films rares en DVD.
Mais ce choix serait contre-productif et aux antipodes de l’esprit d’un ciné-club de qualité que nous voulons. Malgré le coût prohibitif de la copie du film de James Guercio, nous allons redoubler d’efforts pour trouver des sponsors et rendre cette projection possible. D’ailleurs, si d’aventure de généreux partenaires ou mécènes, amoureux du cinéma venaient à passer sur ces lignes qu’ils se manifestent !
En attendant, je vous mets à contribution chers lecteurs. Ci-dessus, deux projets de visuels pour la manifestation. Lequel préférez-vous ? Sachant que les deux peuvent être améliorés. Si vous vous sentez créatif, vous pouvez aussi m’envoyer vos propositions.
Vous avez demandé le programme ? Le voici. Notez bien ces dates dans vos agendas.
Vendredi 19 octobre 2007 : Vanishing Point (Point Limite Zéro) de Richard C. Sarafian.
Jeudi 22 novembre 2007 : The Haunting de Robert Wise.
Jeudi 20 décembre 2007 : The Party de Blake Edwards + surprises et concert.
Exercice aussi stimulant que déceptif, la masterclass passe au crible un condensé d’affects et d’expériences, autrement dit l’œuvre filmique. Certains auteurs se prêtent avec plus ou moins de bonheur au jeu de la déconstruction. Le dernier festival de Cannes fut le lieu d’une magistrale leçon de cinéma que livra Martin Scorsese avec la passion qu’on lui connaît. Pédagogue né, le cinéaste a abordé in extenso les enjeux de la mise en scène, tout en émaillant son propos d’anecdotes de tournage savoureuses. Face à l’écran géant de la salle Lumière, où passaient des extraits de ses chefs d’œuvre, on avait le sentiment que l’homme contemplait les vignettes d’une vie en image. Si petite personne face à une œuvre immense…
Impatiente d’écouter le réalisateur qui s’affirme avec Scorsese, comme l’un des plus grands directeur d’acteurs américain, j’arrivais pourtant en retard à la leçon de cinéma de Sidney Lumet. La ponctualité n’est pas mon fort mais l’audace, en situation de crise (la salle était bondée), ne me fait jamais défaut. Me voici assise au premier rang, aux côtés des équipes techniques. Encadré par Bernard Bénoliel et Jean-François Rauger, en exégètes qualifiés de sa filmographie, Lumet s’installe. Ses mains captent immédiatement mon attention qui ont dirigé Al Pacino dans ses meilleurs rôles. Passée cette distraction fétichiste, je me concentre sur les échanges qu’accompagnent les commentaires ironiques d’un voisin de fortune.
Si la discussion avec le réalisateur fut globalement de bonne tenue, elle m’a pourtant laissée sur ma faim. Lumet parle volontiers de ses acteurs mais moins des aspects formels. En revanche, sa lucidité politique réservera quelques traits cinglants, les mêmes qui traversent ses plus beaux films. Morceaux choisis.
A propos de Une après-midi de Chien (A dog Day Afternoon, 1975).
Retour sur la séquence où Pacino sort de la banque et harangue les badauds et les médias qui prennent progressivement le parti des criminels, contre la police déployée en force. Lumet a utilisé trois caméras pour cette scène réglée au millimètre près. Pas de place à l’improvisation : “je ne crois pas trop à l’improvisation sur le tournage. Le procédé est propre aux répétitions. J’ai pris des notes sur le regard de Pacino. Une fois le plan terminé, j’ai fait des raccords avec les plans de foule”.
L’inscription urbaine. New York, ville des affects.
Une majorité des films de Lumet se déroule à New York dont la transformation accompagne, comme dans Serpico, l’évolution du personnage interprété par Pacino. “La ville peut incarner toutes les humeurs. Je préfère maintenant tourner en studio plutôt qu’en extérieurs comme à mes débuts. New York n’est pas une ville homogène. Chaque quartier a une odeur particulière”. Enfant comédien qui a travaillé à Brooklyn, Sidney Lumet a vécu dans différents endroits de la ville, en fonction de ses revers de fortune. “Mon père était un acteur sans succès. Notre famille vivait dans un quartier très pauvre de Manhattan, aujourd’hui très prisé. Un quartier d’immigrés. Après avoir été démobilisé, j’ai habité à Greenwich Village et mené une vie de bohême”.
A propos de la télévision et de la direction d’acteurs.
A partir des années 50, le cinéma de Sidney Lumet est traversé par différentes forces : la télévision (il coordonnait et réalisait pas moins de huit shows simultanément) et le jeu de l’acteur. “Travailler à la télévision était une expérience inestimable. La différence avec le cinéma ? Une question d’échelle qui transforme la façon dont vous racontez une histoire. La télévision est une formation pour l’œil”. S’il a été viré de l’Actor’s Studio pour désaccord avec certaines méthodes d’enseignement, Lumet a su en tirer profit pour sa direction d’acteurs : “je ne demande pas au comédien de travailler comme je le souhaiterais mais je dois me mettre à son service”.
Commentant un extrait de Contre-enquête (Q and A – 1990), une scène de vampirisation psychologique entre Nick Nolte et Timothy Hutton, Lumet souligne la contribution de l’Actor’s Studio dans son travail : “je n’ai pas d’avis sur la manière dont je vais tourner et couper la séquence. Il ne s’agit pas de jouer mais d’être. Je ne veux pas que l’on soit conscient du montage. Si vous voyez dans mon film la technique, c’est qu’il est mauvais”. Lumet fait confiance au jeu organique des comédiens. Parmi ceux qu’il a dirigé, Brando reste le plus naturel, “un acteur né” quand Philip Seymour Hoffman se caractérise par une approche très cérébrale d’où naît l’émotion. Autre interprète majeur dans la filmographie de Lumet, Henry Fonda “incapable de jouer quelque chose de faux. Si ça arrivait dans le scénario, il s’arrêtait et on savait que ce n’était pas de sa faute. On devait alors réexaminer les choses. Comme Pacino ou Brando, ces acteurs sont des baromètres de vérité”.
Le système à l’épreuve de la vérité et de la culpabilité.
“95% des hommes sont coupables” déclare Sidney Lumet, en commentaire du film Dans L’Ombre de Manhattan. “Chacun est mis à nu dans ce film et le décor s’en fait l’écho qui de très réaliste devient stylisé”. Souvent stigmatisée par son cinéma, la Loi signe une crise majeure chez ses héros : “mes protagonistes sont en conflit contre l’autorité. Les gens pensaient que je faisais des films contre la police. Mais presque tous les policiers trouvent mes films très justes”. Le catholicisme affiché de ses héros amène de manière commode le thème de la culpabilité. Lumet, auteur pessimiste ? “Je suis plus pessimiste aujourd’hui. Je ne vois pas comment on pourrait vieillir en restant optimiste”.
Joli mot de conclusion.
Photos : Sidney Lumet, le 9 septembre 2007 à la Cinémathèque française.
A écouter, des extraits de l’interview de Sam Riley
que j’ai faite lors de sa venue à Paris en juin 2007, pour la promotion du film Control d’Anton Corbjin (sortie le 26 septembre 2007).
Un grand merci à Raphaël Duroy pour les images et le son. L’entretien est disponible sur le site de MK2 et Dailymotion.
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