Peinture du quotidien
Jubilation devant les trois premiers épisodes de Desperate Housewives, diffusés la semaine dernière sur Canal+.
Condensé de cruauté, la série, dès l’initial, intègre tous les stéréotypes inféodés à l’espace domestique américain, pour mieux les retourner. De la picket fence (barrière blanche qui délimite le foyer et assure symboliquement l’intégrité et la protection de la famille), à la pelouse taillée à la pince à épiler, en passant par l’ensemble des rites sociaux, garants de la cohésion de la communauté (il y aurait long à dire sur la circulation de la nourriture dans la série), rien ne manque qui participe à la représentation de la domesticité. A commencer par son trait essentiel : sa féminisation.
Dans Desperate Housewives (le postulat dramatique repose entièrement dans le titre), l’espace est infesté par le féminin qui épuise l’autre polarité : l’homme, relégué au rang de faire-valoir. La série s’attache à la mise en scène du geste quotidien de femmes engagées dans des activités domestiques, banalité ébranlée par le suicide mystérieux d’une voisine. Ebranlée mais aussi transcendée, signant l’articulation fondamentale entre le domestique et l’art.
Jean Mottet établit un rapprochement passionnant entre les séries télévisées et la peinture hollandaise du XVIIè siècle, comme genèse esthétique (avec la littérature) où s’origine la représentation de l’espace domestique.
En effet, le XVIIe siècle néerlandais s’ouvre à la vie quotidienne, laquelle s’installe dans l’espace pictural, investi jusqu’alors uniquement par les personnages historiques, mythologiques ou religieux.
Eloge du quotidien qui n’est pas au goût de tous. Hegel déplore : « Il ne serait venu à l’esprit d’aucun autre peuple de créer des œuvres d’art en leur donnant pour contenu des objets en apparence aussi banals et ordinaires que ceux figurant sur leurs tableaux. ».
Et pourtant, cette expression picturale tranchée d’une intimité, non exempte d’idéalité, annonce la modernité (la réflexion sur le réalisme).
L’espace domestique se charge de symbolique : le seuil, la barrière, l’ouverture sur le paysage en arrière-plan, la chambre… Autant de motifs réinvestis aujourd’hui dans la fiction et obéissant au mêmes ressorts interprétatifs. Desperate Housewives (et avant elle, l’efflorescence de sitcom nées dans les années 50) actualise l’intérêt pour un quotidien en voie de réhabilitation critique et esthétique, au même titre que la télévision.
Crédits : photogrammes extraits de Desperate Housewives, en regard avec les peintures de Vermeer et De Hooch. Scènes d’intimité toutes en intériorité, célébrant l’immanence du quotidien.
A noter dans les deux photogrammes du bas, la présence en arrière-plan de la barrière chez De Hooch, délimitant symboliquement le foyer et qui encercle, au premier plan, les héroïnes de la série, lesquelles n’existent qu’au sein d’un espace domestique.







Le 12/09/2005 à 11:01
Idée cautionnée par le générique de la série elle-même, qui parcourt en raccourci l’histoire de la peinture “moderne” (dite moderne à partir du moment où elle inclut la domesticité).
Le 12/09/2005 à 14:34
Je vais regarder plus précisément le générique, mais c’est très juste ce que tu dis.
En revanche, ce panorama n’a rien de diachronique, si je l’ai bien en tête.
Il se clôt par la réminiscence de l’Eve biblique, modèle pictural, affectionné par les peintres flamands ou encore italiens. Dans un pastiche de cet Eve à la pomme, on trouve nos héroïnes.
Le générique met donc l’accent sur les rapports entre l’art , la féminité et l’espace domestique.
Le 12/09/2005 à 17:52
Je pense surtout à la présence, pas si innocente que ça au fond, des “Epoux Arnolfini” de Van Eyck, le tableau-type de la modernité flamande en ce qu’elle inclut à la fois la mise en abyme du regard du peintre sur le tableau et symbolise cette peinture domestique dont tu parles.
Le 12/09/2005 à 17:53
un espace domestique bien sous tout rapport . la série qui prétend briser le vernis et montrer les dessous des familles bourgeoises américaines ne fait qu’en rajouter une couche…de vernis.
On s’attendait à voir la domesticité U.S. éclater en morceaux, montrer toute sa densité, sa complexité, sa rugosité.
On a finalement affaire à un show plutôt puritain et bien sage.
Je ne sais pas sur quel réseau la série est diffusée aux Etats-Unis, mais il ne fait nul doute que pour répondre aux standards familiaux, la production a du se plier à ces derniers.
Néammoins on rit beaucoup et le casting est bien choisi.
Le 13/09/2005 à 14:44
myasz,
Je ne pense pas que l’univers de Desperate Housewives soit aussi policé que vous voulez bien le dire. Mais je n’ai vu que les épisodes liminaires à ce jour et, de fait, il est difficile d’en préjuger.
Néanmoins, j’aurais tendance à penser le contraire, au vu de la saison 2, dont je n’ai pu m’empêcher de lire les synopsis. On évolue vers le thriller, des personnages clés meurent de façon brutale. Bref, le propos devient très noir et le vernis, dont vous parlez, craque.
Quant au puritanisme, j’attends de voir (une des ménagères s’éclate tout de même au lit avec un lycéen). Certes, ce n’est pas Nip/Tuck !
Et le casting est très réussi, je suis d’accord.
Séb,
Revu en détail le générique et l’accent est bien sur la relation entre le féminin et le domestique. Des représentations bibliques à l’Egypte ancienne, en passant par le pop art, tout y est ! En revanche, je dois dire que la musique de Danny Elfman commence à m’exaspérer !
Le 13/09/2005 à 16:05
Bonjour Sandrine, c’est en dehors du sujet de la note mais je me demandais si vous nous concocteriez un quizz un de ces jours (non pas que je compte gagner mais c’est pour jouer)
Le 13/09/2005 à 18:22
pourquoi diable faudrait-il voir la famille américaine “voler en éclat”…? Vieux réflexe pavlovien où la culture américaine ne semble intéressante que lorsqu’elle fait “voler en éclat”, ce qui est une vision pour le moins “académique” aujourd’hui…
Cette série chefd’oeuvrale est-elle pourtant une série réac? BIen sûr que non, c’est un peu plus compliqué que ça, dès lors que l’idéologie n’est pas ou plus le problème…
en tout cas Sandrine fort passionnant parallèle, je dois écrire moi-même quelque chose dessus depuis plusieurs semaines mais bon…tu relances mon envie…
Le 13/09/2005 à 21:29
j-s, je ne m’attendait pas automatiquement à l’éclatement familial américain…mais éclatement familial tout court. passons.
sandrine, je vous l’accorde il y a le suicide d’une mère de famille, la révélation du mari qui pleure après l’éjaculation mais le lycéen et la femme mariée c’est aussi excitant et subversif que…passons.
Le 14/09/2005 à 11:07
oui, mais myaz, c’est bien là le problème, pourquoi chercher à tout prix la subversion ou l’éclatement? Pourquoi demander ça à la série alors qu’il ne vous viendrait pas à l’esprit de reprocher à Ford (par exemple) la manque de subversion de ses films…? Il me semble que la série s’aventure suffisamment du côté obscur de la force pour la rendre critique sur ce qu’elle décrit, même si en effet il y a fort à parier que la famille comme valeur centrale ne sera peut-être jamais mise en cause, au final…
Le 14/09/2005 à 21:29
Pourquoi toujours vouloir remettre la famille en cause (je vous rassure je ne prêche pas à l’eglise de M. De Villiers…) ?
Surtout on voit ce que cela peut donner quand la famille éclate : American beauty et c’est pas franchement cela qui relance le débat, ni même le cinéma…
Le 14/09/2005 à 21:37
D’ailleurs j’aurais pu dans le même genre citer l’insupportable Happiness…
Mais je préfère conclure avec Les Gens normaux n’ont rien d’exceptionnel, ça me convient mieux…