Prends-moi dans tes bras (John Wayne)

Cary Grant a de grandes mains. C’est un fait. Une promesse d’étreinte, d’enveloppement et d’abandon. Seulement voilà, Cary Grant n’a jamais su enlacer ses partenaires. Je revoyais coup sur coup Charade et La Mort aux Trousses, selon un choix aléatoire (du moins je le pensais). Et ce détail venait, à chaque fois, bousculer la vision de films, au final, très proches : la frigidité de l’acteur, sur laquelle on a tant écrit, y est, en effet, manifeste.
Ainsi, je regardais Grant écarter successivement les avances de l’entreprenante Audrey Hepburn, puis tenir à distance, la non moins dégourdie Eva Marie Saint.
Et j’observais toujours le même geste contraire : quand Cary Grant attire à lui ses partenaires, il semble les repousser dans un même mouvement. Une distance, à peine perceptible mais néanmoins bien présente, empêche la proximité des corps, signe l’impossible intimité.
Je me demandais alors comment un acteur, qui avait su tirer profit de son trop grand corps pour en faire un événement burlesque (notamment dans les comédies de Hawks), pouvait être aussi empoté avec ses partenaires féminines. Car sa fameuse ambivalence ne saurait, à elle seule, apporter un éclairage satisfaisant sur ce geste répété et contradictoire.
Et Hitchcock de mettre en scène, avec génie, ce hiatus fondamental, dans une scène d’anthologie de La Mort aux Trousses. Cary Grant, désemparé, regarde ses longues mains, membres inertes, crispés sur la caresse qu’il hésite encore à prodiguer à Eva Marie Saint, blottie au creux de sa poitrine. La scénario dit une crise de confiance (l’héroïne est peut-être une traîtresse) quand Hitchcock filme une crise de l’acteur.
Dans quels bras de cinéma aurais-je aimé me réfugier, si ce n’est ceux de Cary Grant ? Je songeais immédiatement à John Wayne, la figure substitutive avec laquelle j’ai grandi de Ford à Hawks.
Et bien entendu, le geste redoublé du héros dans La Prisonnière du Désert, soulevant à bout de bras la fillette, puis la femme qu’elle est devenue, m’est revenu.
Geste viscéral, puissante empoignade. Qu’est-ce qui rend cette étreinte aussi bouleversante, si ce n’est sa dualité même, son mélange tout à la fois de brutalité et de douceur ineffable ? Tout comme chez Grant, le geste est paradoxal mais il réalise l’accomplissement de l’intime. Chez Ford, John Wayne ne se contente pas de soutenir sa partenaire. Il porte le ciel.

Crédits : La Mort aux Trousses (North by Northwest) de Alfred Hitchcock avec Cary Grant et Eva Marie Saint.
Et deux photogrammes extraits de La Prisonnière du Désert (The Searchers) de John Ford, avec John Wayne et Nathalie Wood.

17 réponses pour “Prends-moi dans tes bras (John Wayne)”

  1. Vincent dit :

    Alors là, j’attends avec impatience !!

  2. Olivier dit :

    Un blog cinéma simple, efficace. Comme je les aime. Allez hop : en lien sur mon blog.
    Amitiés, Olivier.

  3. John Wayne dit :

    Mais tu sais bien que je n’ai plus l’âge !

  4. sandrine dit :

    Oh, non ! Ca continue. John Wayne m’a envoyé pas mal de mail aujourd’hui, tous pleins de bonne volonté… :-) Quelle vivacité !

  5. vincent dit :

    Et quelle chance ! Enfin… Avez vous lu le livre de Moullet sur la théorie des acteurs ? je le crois. Il y a une étude impressionnante sur la gestuelle de ces deux comédiens. Par contre, Wayne chez Mann, l’enthousiasme vous égare, hélas, cela ne s’est pas fait. Mais c’est intéressant parce que Mann a beaucoup travaillé avec Stewart qui a une façon un peu gauche, aussi, d’enlacer ses partenaires. Et Hitchcock, expert en enlacements, a travaillé avec Stewart et Grant, sur des personnages dont le problème est bien d’enlacer leur partenaire, c’est quelque chose qui les trouble et qui est un ressort esentiel des films. On imagine pas Wayne, ni chez Mann, ni chez Hitchcock parce que lui, il n’enlace pas à moitié. Comme vous le dites joliement, chez Ford, on enlace le ciel, ou l’Irlande.
    Bien à vous

  6. sandrine dit :

    Oups ! Je corrige pour Mann, indeed. Toutes ces correspondances m’ont égarée. Je n’ai pas lu le livre de Moullet, mais vais me précipiter !

  7. Tlön dit :

    Il aurait fallu demander son avis à Randolph Scott!
    Les mains de Grant sont des mains qui offrent, qui dansent:
    http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2005/07/06/60-elle-et-lui#co
    Si il est embarassé par Mister Kaplan (Monsieur Kaplan, on demande Monsieur kaplan),c’est parce qu’elle qu’elle s’offre à lui. Il la sauvera d’ailleurs en la retenant dans l’épisode final et la hissera dans sa couchette. Preuve qu’il ne manque pas de force…

  8. sandrine dit :

    Je me souvenais de ton très beau billet sur les mains de Grant, sa manière unique de tenir les objets que tu avais observée.
    J’invite d’ailleurs ceux qui n’auraient pas lu cette note à le faire de toute urgence.
    Oui, Randolph Scott. Je crois que les deux acteurs avaient loué une maison ensemble, non ?
    Il est vrai, sinon, que Grant hisse sa partenaire de Monument Valley jusqu’à sa couchette, avant le fameux passage du tunnel… Mais on est guère dans l’étreinte, plus effectivement dans une démonstration de force, laquelle replace le couple sur un pied d’égalité. L’enjeu c’est ici le pouvoir, condition aussi du sexe. Une fois l’équilibre rétabli, le sexe est possible.

  9. Iok dit :

    Et sur un ton de comédie, la main de Cary Grant dans “I Was A Male War Bride”, dont il ne sait que faire lorsqu’il cherche à dormir sur un fauteuil, ce n’est plus tant sa propre main qu’un second acteur, scène mémorable.

  10. tipie dit :

    Il s’agit de deux très grands moments de cinéma. Ma préférence va au final de la Prisonnière du désert, j’ai revu plusieurs fois le film, mon attention était toujours tendue vers la séquence finale. Dans un même acte, il y a le geste menaçant de la séparation, l’incompréhension et la réconciliation. La forme que prend ce basculement me sidère à chaque fois…c’est vraiment très beau.
    Vous devriez écrire sur ces quelques plans de fin.
    Le personnage de J Wayne, obsessionnel, rongé par le passé ( la mélancolie propre aux cinéphiles, peut-être est-ce une des raisons de mon identification et ce qui fait la force de cette séquence ) bascule dans le présent de l’acceptation de l’identité, du passage de la petite fille d’autrefois à la jeune femme; il me semble qu’on ne peut réduire ce personnage à la question de la réintégration dans la communauté, il se joue autre chose comme vous le montrez fort justement
    Là ou Hitchcock est dans un jeu de signes, dans l’image et la projection, Ford est dans la simplicité et l’humanisme.
    Sinon bravo pour vos articles, votre sensibilité…l’histoire qui se raconte à travers…ce secret que vous nous faites partager
    Voilà avec mes mots, dans l’urgence d’une connexion
    Amitiés

  11. sk†ns dit :

    Tabac + alcool + drogue = mort aux trousses.

  12. vincent dit :

    Cette scène a effectivement quelque chose d’unique dans le cinéma. J’ai encore revu le film il y a peu et j’ai beau le connaitre par coeur, j’ai toujours cette émotion intense quand il s’approche d’elle. je n’ai jamais pu regarder ce final sans avoir les larmes aux yeux. Il y a quelque chose de difficile à exprimer qui se passe dans les quelques secondes d’indécision quand Ethan-Wayne tient sa nièce à bout de bras. Comme vous le faites remarquer, ce n’est pas la beauté d’une forme cinématographique (l’éllipse d’Hitchcock) mais de plus profondément “humain”. Je ne trouve pas d’autre mot.

  13. sk†ns dit :

    Le cinéma est-il une drogue ?

  14. vincent dit :

    Comme toute passion, non ?

  15. jean-sébastien dit :

    très beau texte Sandrine, très juste…
    c’est marrant mais dans le final de la prisonnière du désert, on ne sait pas un moment s’il va s’en prendre à elle (la tuer) ou la sauver, finalement c’est presque du Hitchcock! (je blague)

  16. sandrine dit :

    Tipie,
    Vos mots me touchent, fussent-ils écrits dans “l’urgence d’une connexion”. Effectivement, la réintégration de l’héroïne dans la communauté n’est pas le seul enjeu. Il y a la reconnaissance viscérale des liens du sang, intangibles, immuables. Cette acceptation pleine de renoncement de l’impur. Oeuvre humaniste, comme vous le soulignez avec Vincent, qui se place à la marge du réseau de signes hitchcockien.
    Vincent,
    Le final aussi me chavire, par son ambiguité que ne manque de souligner JS (va t-il la tuer ?). D’ailleurs, je trouve que tu n’as pas tout à fait tort JS, même si on ne peut pas à proprement parler de suspense (quoique).
    En fait, l’immédiateté physique des plans de Ford, leur frontalité suscitent toujours une grande émotion chez moi.
    Sktns,
    Le rébus te sied bien. Tu commences à penser “en cinéma”, fais gaffe !

  17. vincent dit :

    je trouve que le mot “suspense” n’est pas assez fort pour décrire ce qui je joue là . Je suis d’accord avec vous, Sandrine, sur la reconnaissance des liens, mais je crois aussi qu’il y a quelque chose de plus. Ethan-Wayne se reconnait lui-même. Il décide, lui le solitaire raciste et plein de haine, d’accepter l’humain en lui, d’accepter la compassion et l’amour. il accepte de ne pas se consumer complètement. Son geste est aussi un geste d’adoration. Ce “travail” sur lui même est l’enjeu du film, je crois.

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