Sauve qui peut la vie
“On peut ne pas croire un petit mensonge, mais si un gros est répété avec suffisamment de vigueur et de régularité, il pourra éventuellement s’enraciner dans les esprits des masses uniformisées” prophétisait Goebbels. A cette entreprise de mystification répond aujourd’hui une démarche de vérité : l’enregistrement des témoignages des rescapés de l’Holocauste. Parce qu’ils sont en train de disparaître, préserver leur parole relève de l’urgence. Mais comment la filmer ? Claude Lanzmann nie l’archive. Y recourir serait, à ses yeux, un obscène exercice de reconstitution. L’horreur est irreprésentable. Et partant de ce postulat moral et esthétique, les possibilités se réduisent. Qu’on opte pour le seul témoignage frontal ou qu’on le documente, rendre compte de l’expérience de l’horreur divise. “Il n’y a pas de devoir de mémoire car la mémoire n’a pas de devoir” dit Godard fort à propos. Alors comment évoquer le plus grand traumatisme de l’histoire contemporaine, en étant le plus juste ? Filmer au présent, en laissant la vie s’engouffrer dans les interstices d’une expérience de mort. C’est ce que fait le documentariste danois Jon Bang Carlsen dans Purity beats everything, de loin le film le plus réussi que j’ai vu sur le sujet. Constitué de témoignages de deux survivants de la Shoah, ce documentaire de création leur porte une attention émue. Leur parole s’incarne à travers une nature bruissante. Le procédé métaphorique n’a rien de cosmétique. Au contraire. Il permet de mettre en perspective passé et présent, chaos et paix. Dans le calme d’une maison de campagne, à proximité de l’Allemagne, le réalisateur travaille ses images sur ordinateur. Allers et retours entre le film en train de se faire et sa version achevée, plein écran. A l’extérieur, la corde à linge est battue par un vent violent. Les habits se gonflent d’une présence invisible. L’Histoire est un grand vêtement sans couture que viennent incarner les mots d’un homme et d’une femme, rescapés d’Auschwitz et réfugiés en Afrique du sud. Bang Carlsen a l’honnêteté de ne pas couper quand il se fait sévèrement admonester par son interlocutrice. Elle lui demande de ne jamais comparer l’Apartheid avec l’Holocauste. Volonté maladroite sans doute d’actualiser le propos. Dans le jardin, le fil tendu de la corde à linge poursuit sa danse folle. Les pinces à linge se transforment en une armée nazie, qui se déploie en rangs serrés, à la faveur d’un discours du Führer. Le réalisateur passe par le registre métaphorique pour illustrer des mots dont on ne sait que faire, tant ils sont intolérables. D’ailleurs, il met en scène sa propre difficulté à les recevoir. On le voit prostré, en retrait, tandis qu’au premier plan, l’écran d’ordinateur et les mots de son aspire tout l’espace. Les chats se promènent dans la maison où le documentariste fait son montage. Le téléphone sonne ; il laisse la caméra tourner. Carlsen est invité à une cérémonie familiale. Cut. Photo de la célébration. Retour au film. Le work in progress a ceci d’intéressant qu’il laisse la vie reprendre ses droits. Cette vie indéfectible qui survit à l’horreur. Life beats everything.


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