- Sono Sion : le songe d’un homme éveillé

Qu’est-ce que la vie ? Un délire.
Qu’est donc la vie ? Une illusion,
Une ombre, une fiction
Pedro Calderon de La Barca (La Vie est un Songe)

 

De sang et de rêve, la matière instable du cinéma de Sono Sion infuse une œuvre réflexive, en quête de son essence.
La filmographie, tout en lignes de fuite, investit de plain-pied le geste créateur, par où se débride la pulsion. Regarder un film de Sono Sion revient à s’immerger dans une culture patriarcale, où la figure masculine de l’autorité, mise en échec, signale la crise de la famille, et partant, d’une société déliquescente.
Tout a commencé avec Suicide Club et sa séquence liminaire proprement sidérante (un segment presque autonome). On y voyait 54 collégiennes se jeter sous les rails d’un train, dans un geyser de sang. Ce paroxysme visuel intervenait après une série de plans documentaires, volés dans le métro de Tokyo. A l’image, des visages impassibles se détachent, arrachés à la rumeur urbaine. Calme effervescence, rien n’annonce la catastrophe imminente, laquelle se charge d’une puissance cathartique et d’un sens du grotesque consommé.
Suicide Club avait déjà imprimé en nous sa marque déceptive. Prospectif et projectif, le film traduit le profond désarroi d’une jeunesse en rupture. Où il est question d’un cercle de candidats à la mort, recrutés sur internet, des otaku fascinés par un groupe d’idoles délétère. Profondément désabusé, Suicide Club ne pontifie pas, n’échafaude aucune tentative de remédiation et se referme sur un constat inquiet.
A l’occasion de L’Etrange Festival, qui consacrait cette année une rétrospective à Sono Sion, on a pu découvrir le mélancolique Requiem pour Noriko (Noriko’s Dinner Table). Réalisé dans le même temps, ce pendant visuel et narratif de Suicide Club, a tout du greffon réussi. Brimée par un père tyrannique, une jeune fille fugue à Tokyo. Elle se retrouve enrôlée dans un groupe de comédiens lesquels louent leurs services à des particuliers, souhaitant pallier à un déficit familial et affectif. Cannibalisée par son rôle, Noriko perd progressivement le contact avec la réalité et devient son personnage.
Dépersonnalisation, schizophrénie, prééminence de l’œuvre et de la représentation sur la vie, tels sont les thèmes qui traversent, de manière récurrente, le cinéma de Sono Sion. Si l’on retrouve des échos visuels et sonores de Suicide Club (le réalisateur reprend même la séquence sanglante du métro), l’impression de “déjà vu”, plus que de le dissiper, intensifie davantage le trouble. L’émotion culmine dans une séquence finale de repas, à l’issue tragique. Reformée le temps d’une soirée, la famille que l’on rejoue dans une harmonie factice, signe son anéantissement au profit de l’artefact.
Même dispositif dans Into a Dream qui suit la trajectoire triviale d’un comédien contrarié par une MST. Morsure de la miction, brûlure du rêve auquel s’ajoute un work in progress : les filages d’une pièce de théâtre. Les différents espaces s’enchevêtrent allégrement mais à trop vouloir densifier sa structure filmique, Sono Sion épuise rapidement son matériau, filmé en vidéo, un support qu’il transcende néanmoins.
Avec le dérangeant Strange Circus, l’iconoclaste réalisateur (par ailleurs, auteur de pornos gay) radicalise ses thèmes. De nouveau présente, la figure démiurgique s’incarne en une auteure de best sellers, pseudo paralytique. Mais encore dans une maîtresse de cérémonie d’un théâtre baroque où des volontaires offrent leur mort en spectacle. Là encore, le réel est contaminé par l’œuvre, véritable débauche fantasmatique : inceste, pédophilie, voyeurisme, transexualité, parricide, matricide, rien ne manque au chapitre des tabous. Une gamine, violée par un père qui la contraint à observer les ébats de ses géniteurs, enfermée dans l’étui d’un violoncelle (espace corporel transitoire) se substitue, par l’imaginaire, à sa mère. Ivre de jalousie, l’épouse la maltraite. La fillette tue la mère, au propre comme au figuré et devient le jouet des turpitudes paternelles. Aux fous, lâchez les chiens ! N’en jetez plus ! Ce condensé de déviances, outre des qualités plastiques indéniables (somptueuse photographie de Yuichiro Otsuka), pèche par un final trop explicatif où la vérité reprend ses droits. Dans l’intervalle, on aura été terrassé par une crise cardiaque, consécutive aux limites assignées par une éducation catholique stricte (dont on a encore bien du mal à se déprendre).
Aura-t-on, au final, trouvé en Sono Sion l’auteur inespéré, sorti de la graisse du façonneur d’images ? La réponse est sujette à caution. Mais l’univers foisonnant et transgressif du metteur en scène, qui voit le récit exulter, intéresse. Songes éveillés, les films réaffirment la précellence de l’art par où se matérialise la profonde crise morale d’une société décadente.

Photogramme : Strange Circus.  

 

 

11 réponses pour “- Sono Sion : le songe d’un homme éveillé”

  1. Eliot dit :

    Videodrome meets Calderon de la Barca

  2. Georges dit :

    La vie c’est la libert

  3. sandrine dit :

    Eliot,
    Bien vu ! Cette séquence, très organique (canal vaginal et télévisuel), évoque en effet le cinéaste canadien dont j’attends avec impatience le Eastern Promises, espérant qu’il tienne toutes les promesses de son titre (Naomi Watts et Vincent Cassel au générique).
    Georges,
    La vie est une prison. Suicidons-nous ! (Attention, l’exposition prolongée au film Suicide Club peut avoir des conséquences directes sur votre appétit de vivre et votre productivité). D’ailleurs, je m’inquiète pour vous car vous n’avez pas fini votre phrase. Le coup sera parti trop tôt ?

  4. Georges W. B. dit :

    La libert m’a tuéééééééééééééééééé

  5. willy dit :

    Cela semble très impressionant !

  6. Tlön dit :

    Je n’ai littéralement jamais entendu parler de ce Mr Sono Sion, ces films me sont complètement inconnus…il semble y être question de canal vaginal et télévisuel…le comble de l’exotisme

  7. Frederic dit :

    Brr… l’image en teaser était intrigante… le commentaire est plutôt effrayant (enfin, pas le commentaire… la filmo de M.Sono dont j’ignore absolument tout)

    J’en reste à l’image.

    Au deuxième passage, elle m’évoque “Twin Peaks”…

    Au premier passage (le plus spontané… dans le premier 1/10eme de seconde…), “Red is Dead”…

    J’ai honte(*), mais qu’attendre d’une personne qui a vu Garfield2 la dernière fois qu’il est allé au cinéma… ?

    (*) en fait, non…

  8. sandrine dit :

    Willy,
    Impressionnant ? Oui, surtout visuellement. Strange Circus est le film le plus extrême qu’il m’a été donné de voir depuis un bon bout de temps. Il y a des séquences très malaisantes où le spectateur est ouvertement voyeur. Place peu confortable, mais vraie transgression du regard. Plus qu’un grand film, assurément une catharsis.
    Tlön,
    Pour l’exotisme, on se référera au canal de Panama.
    Frédéric,
    Dans le 2, Garfield fait son coming out ?

  9. vinc17 dit :

    Dans Strange Circus, Mitsuko n’est pas à l’intérieur d’un violoncelle, mais d’un étui de violoncelle (sinon, je me demande comment elle aurait fait pour y entrer :).

  10. sandrine dit :

    Hihi, je corrige fissa ! Avez-vous remarqué sinon ? Mitsuko est un prénom récurrent dans les films de Sion qui marque un changement d’identité, de trajectoire…

  11. vinc17 dit :

    Ah, intéressant. Mais n’habitant pas Paris, j’ai dû limiter le nombre de séances et je n’ai pu voir que 2 films de Sion (Strange Circus et Comme dans un rêve).

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