Tous voyeurs !
Voici des semaines que j’épie mes voisins. Tout a commencé un soir d’été. Fenêtre entrebaîllée, mon appartement bruissait des rumeurs du dehors. Echos lointains des klaxons, nappes brumeuses de conversations noyées dans la ville organique : telle est ma captivante et ordinaire bande son urbaine. Présence amicale, elle monte jusqu’à moi depuis mon balcon. J’habite sur cour, une résidence très calme. La ville palpitait ainsi au loin, tandis que la nuit tombait. Je déambulais dans la pénombre de mon studio quand je les ai vus par la fenêtre. Un couple et deux enfants, à table. Scène de la vie quotidienne, me dis-je. De leurs conversations, j’ignorerai tout au fil des jours où j’ai pris l’habitude de les espionner. Sous mes yeux, un film muet, mais en couleurs, se déroule inlassablement. Je suis prise par son flux.
Pourquoi “eux” qui n’ont à offrir que le scénario banal de leur vie familiale ? J’avais l’intuition que quelque chose clochait sous le vernis matrimonial. Sur la base de ce sentiment ténu, je me suis postée jour après jour devant ma fenêtre. C’est devenu un rituel vampirique. La dolente ritournelle urbaine a progressivement pris des accents criards et mystérieux. Il se tramait une intrigue que je me devais de découvrir.
J’ai renoncé à toute vie sociale pour les observer. Le matin, je me lève en même temps qu’eux pour assister au petit déjeuner. A table, le mari en cravate lit généralement son journal, tandis que la mère bouscule sa progéniture, probablement en retard pour aller à l’école. Ils ont un bon niveau de vie. L’appartement est spacieux. Je n’en vois que la cuisine, le salon et le couloir qui doit mener aux chambres à coucher.
Je ne saurais dire à quel moment l’histoire a basculé qui a dénaturé le cliché. Un geste m’avait pourtant mise sur la voie : ce baiser donné sans passion et à la hâte à l’époux qui partait travailler. Pressée de se débarrasser de son conjoint, m’étais-je dit. Ce jour là, elle est restée seule à l’appartement. Quelques instants plus tard, un homme s’est encadré dans la porte d’entrée. Elle l’a entraîné, vêtue d’un léger peignoir, jusqu’au salon. L’inconnu qui semblait très déterminé a ôté sa veste. Il a voulu l’embrasser. Elle l’a repoussé tout en entreprenant néanmoins de le déshabiller. Devais-je continuer à regarder, moi qui voyais là l’aboutissement souverain de mes spéculations ? La femme a un amant. C’est aussi simple que cela. Mais pourquoi sortait-il des billets de sa poche ? Le peignoir de la maîtresse de maison a alors fondu sur ses épaules nues, révélant une guêpière noire. S’en est suivie une inconcevable séance de domination avec…son client. J’ai continué à regarder.
Voici le type de saynète à laquelle convie Voyeur, la remarquable série multimédia imaginée par HBO. Soucieuse de redorer son blason créatif, en perte de vitesse à cause de l’arrêt récent de ses séries phares, le studio a lancé son Voyeur Project en juin dernier. Développé par une partie de l’équipe des Sopranos, le projet se fait sous la conduite du clipeur Jake Scott (fils de Ridley).
Le dispositif est limpide : des fenêtres, une paire de jumelles, des immeubles de New York, une bande son entre musique concrète et compositions signées notamment par Clint Mansell. Un clic et nous voici témoins de scènes de vie observées en toute clandestinité. Revient au spectateur voyeur de tramer son récit, avec cette certitude que quelque chose de secret se dérobe au visible. Sur les forums, les hypothèses vont bon train. Je n’ai pas échappé au délire spéculaire, scénarisant la vie d’inconnus, devenus si familiers.
A chaque nouvelle adresse, une histoire différente qui se déplie sous forme de séquences filmées, interprétées par des acteurs. La progression chronologique est aléatoire, en fonction des updates. Les contenus augmentent chaque jour, tandis que fleurissent de nouveaux décors, comme autant de récits à investir. Evidemment, la référence majeure est Fenêtre sur cour d’Hitchcock dont le cinéma se nourrit à la pulsion scopique. Le dispositif est conçu pour le web, même si des développements pour les écrans mobiles, la VOD et la télévision ont été annoncés.
L’initiative ne manque pas d’intérêt et signe un tournant dans l’économie et l’esthétique des séries. L’espace domestique se modifie, qui jusqu’à présent était pensé en miroir avec les programmes. Car ce qu’il y a de passionnant avec le projet Voyeur, c’est qu’il intègre le dehors. Nous ne sommes plus dans le salon, mais à l’extérieur. Jusqu’alors la sitcom (et ses hybrides) prenaient en compte l’espace privé, lieu de réception privilégié où trônait l’écran de télévision. La fenêtre de l’ordinateur modifie tous ces paramètres. Remisez vos vieux postes de télévision : le médium est mort.
HBO Voyeur : http://www.hbovoyeur.com/


Le 8/10/2007 à 01:34
Sandrine, repose ces jumelles…
Le 8/10/2007 à 15:24
Je trouve ça un peu maigre !
Le 8/10/2007 à 15:28
Evidemment, le billet n’est pas encore écrit ! Un peu de patience, mes journées sont déjà bien courtes.
Le 8/10/2007 à 15:53
On ne presente pas la moitié d’un article alors !
Mais non , je rigole :-)
Il ne faut pas ce facher comme ça !
Je ne recommencerais plus .
Sandrine , j’adore ce que vous faites .
Le 9/10/2007 à 14:59
Matos tu as rate une jolie occasion la! tu aurais pu l’ecrire, toi, le petit baratin d’accompagnement…
En plus elle evoque plein de trucs cette photo
un gros monsieur… mais ok ca c’est trop facile
l’immeuble en face de chez moi (attends j’eteins la lumiere pr pas qu’ils me voient)
ou bien l’immeuble en face de chez moi (attends laisse la lumiere, j’enleve ma jupe)
Tati, Hopper…
pardon juste des images en vrac
sandrine, on a vraiment besoin de toi la!
Le 9/10/2007 à 23:40
Ca y est Sandrine, les paris nocturnes sont enfin de retour ?
C’est donc l’heure du jeu !
Euh… Playtime ?
Le 10/10/2007 à 11:00
La vie mode d’emploi, plutôt. J’attends ce billet qui va enfin me donner le mode d’emploi de Facebook à défaut de m’expliquer comment fonctionne la vie.
Le 12/10/2007 à 15:38
Sandrine, bonjour…
J’ai enfin vu “Paranoid Park”. Les visions de presse sur Bruxelles ont été maintes fois déprogrammées.
Qu’importe les mauvais coucheurs de Cannes se plaignant d’un “énième essai du cinéaste sur l’adolescence écorchée”, c’est du grand, du bon Van Sant, dont la mise en scène à la fois vertigineuse et sobre (il étire ses plans jusqu’à l’exact point de rupture, dans un équilibre quasi-magique) épouse l’incroyable musicalité de sa peinture - on y revient !- de l’adolescence à Portland.
Ces mêmes râleurs encensaient dernièrement le très surfait “Wassup rockers” de Clarck, cinéaste que j’affectionne par ailleurs. Allez comprendre…
Bon, z’à part ça, comme on dit, j’en viens à la question du jour : la revue “Eclipses” est -elle distribuée en Gelbique (j’avais dit que c’était un pays imaginaire : 3 mois sans gouvernement constitué !) ?
A plus,
Thierry
Le 13/10/2007 à 13:45
ça va causer hbo ici…
Le 13/10/2007 à 18:36
C’est le principe même du cinéma !
Le 17/10/2007 à 10:30
Chère S., je sais bien que ça ne sert pas à ça un blog, mais j’en profite pour te dire trois trucs :
> Ton post sur le diptyque d’Eastwood vaut mieux que les films qui sont un peu gnan-gnans (même si ça flingue quand même pas mal niveau viande)
> Me tarde grave vendredi pour la première avec Vanishing Point
> Totalement à bloc pour Electra Glide in Blue !
Bye !!
Le 18/10/2007 à 21:09
A tous,
Mille excuses pour le retard que j’ai pris pour poster ce billet. En même temps, j’avoue que c’était assez plaisant de vous lire et de vous voir spéculer à votre tour sur la base de cet unique photogramme.
Votre imagination n’a pas fini de se débrider quand vous irez voir le dispositif addictif imaginé par HBO !
Frédéric,
Reposez mes jumelles ? D’accord, mais c’est uniquement parce que ça me fait une marque autour des yeux.
Matos,
Vous avez raison, je suis tendue en ce moment. D’ailleurs, vous en avez ?
Petite c (cochonne, coquine ?),
Bien vu pour le gros monsieur !
Matthieu,
Ah… le quizz annoncé. Juste repoussé d’une bonne semaine car je suis obligée de prendre en compte des éléments exogènes : coupe du monde de rugby, météo. C’est un vrai boulot marketing le blog ! Playtime ? Ca aurait pu.
Joachim,
Oui, il y a du Pérec dans ce dispositif. Je n’y avais pas pensé. Quant à Facebook, tu t’en sors très bien. Un grand dispositif de surveillance généralisée qui me bouffe mes soirées…
Thierry,
Je sais qu’il y a des points de vente en Belgique où vous pourrez trouver la revue Eclipses. Mais le mieux est peut-être pour vous de la commander directement sur le site de la revue, à cette adresse : http://www.revue-eclipses.com/html/index.php
Moi j’aime beaucoup Wassup Rockers. Ce ne sont pas les mêmes enjeux que chez GVS. On rapproche à tort ces deux cinéastes.
Benj,
Espèce de nerd ! Je n’ai pas vu les dernières séries en date, dont Big Love. As-tu vu la saison 1 ? C’est bien ?
Tietie007,
Absolument. Cinéphile = voyeur.
Zanux,
Que trouves-tu de gnangnan dans ce diptyque ? Justement, mon billet tendait à démontrer, à travers un simple élément de mise en scène, à quel point la réalisation était pensée plan par plan.
Tu as réussi à voir Electra Glide ? On y travaille pour avoir la copie. Si la soirée de demain est un succès, peut-être verrons-nous nos moyens augmenter ? J’ai autant hâte que peur face à l’échéance imminente. Les internautes vont découvrir qu’en fait c’est un homme de 50 ans très poilu qui écrit ces lignes.