Trou noir
Une des présences marquantes de ce début d’année fut Daniel Day-Lewis, croisé à l’occasion de la conférence de presse que l’équipe de There will be blood a donné à Paris, en février dernier. Auparavant, j’avais du rédiger un portrait de l’acteur pour le magazine Trois Couleurs, sur la base de ses compositions exaltées (au risque du cabotinage, diront certains) et du peu d’éléments biographiques dont je disposais. Impossible de rencontrer le monstre suffisamment en amont pour écrire mon papier, ce qui rendait l’exercice d’autant plus compliqué. Il fallait se plonger dans ce trou noir qu’est Day-Lewis, en évitant le délire ou le lyrisme qu’inspire l’image de ses cheveux flottants au vent dans Le Dernier des Mohicans. On a beau être journaliste, on a ses faiblesses de midinette… Bref. C’est donc un peu fébrile que je me rendais à l’événement. Peur d’être passée à côté de mon sujet. C’est dire si j’ai observé intensément l’acteur avec cette envie inavouée de voir mes maigres spéculations étayées. Day-Lewis est un désaxé notoire qui se dérobe régulièrement au monde comme aux questions des journalistes qu’il abhorre. Il n’a pas failli à sa réputation cet après-midi là en multipliant les absences. Tête coincée entre les mains, regard lointain, il disparaissait souvent dans les béances comme Daniel Plainview, le prospecteur qu’il incarne chez PT Anderson. Puis soudainement rattrapé par l’agacement, il peinait à contenir une violence qu’il libère dans un final grotesque et terrifiant dans le film. Ce jour-là, c’était bien Daniel que les journalistes avaient sous les yeux, mais Plainview et non Day-Lewis. L’homme est ses personnages. Et pour s’en défaire, il lui faut plusieurs années. C’est un possédé, un maniaque de la performance. Il y laissera sa peau, lui qui n’hésite pas à répandre le sang dans son dernier rôle. Le sang d’une Amérique schizophrène, tiraillée entre spiritualité et matérialité. Un sang noir comme l’abîme sans fond qu’est Daniel Day-Lewis. Ca tombait plutôt bien, il a évoqué les souterrains dans lesquels son personnage s’évanouit. Un creuseur de trous. Voilà qui définit à la perfection Daniel Day-Lewis.
Retrouvez ici un extrait de la conférence de presse + critique du film et portrait.


Le 9/03/2008 à 18:52
Le plaisir de te lire est intact… (mais Viggo Mortensen te fait savoir que tes pâmoisons de midinette sont assez déplacées à son goût…)
Le 9/03/2008 à 18:58
Merci, Frédéric. Mais tu as raison : quel coeur d’artichaut je fais. Christian Bale ne l’a pas supporté non plus.
Le 11/03/2008 à 22:22
Ce qui est sûr, c’est sa formidable performance d’acteur sur “There will be blood”. Il faut dire que le rôle est magnifique et la réalisation géniale. Il y a quelque chose de minéral dans sa composition (loin de son rôle un brin guignolesque dans le “Gangs of New York” de Scorsese)…
Cordialement
Le 14/03/2008 à 00:34
Marc,
En effet, c’est une prestation très “minérale”, du moins organique. Plainview semble avoir absorbé le sang noir de la terre. Il est un produit du sol et quand il quitte ce territoire, il n’est plus rien, il est “fini”, lessivé comme il le dit à la fin du film, assis le cul par terre. Il n’empêche que Kaganski dit dans Les Inrocks que Day Lewis est mauvais. Mais cette outrance-là sied au personnage. Je l’aime aussi dans Gangs of New York, un film qui n’est pas si éloigné au fond… C’est oublier que l’acteur est aussi capable de retenue et d’émotion contenue. Toujours chez Scorsese dans Le Temps de L’Innocence. J’ai revu le film récemment et je le tiens pour un chef d’oeuvre, ce qui n’avait pas été le cas à l’époque où je l’avais vu.