Un goût d’enfance.

L’amour vit d’inanition et meurt de nourriture” disait Alfred De Musset. Maxime que l’on peut appliquer à Anton Ego, le personnage de critique culinaire qui donne à la Ratatouille de Brad Bird toute sa saveur. Le redouté contempteur, capable de défaire les carrières des plus grands chefs, n’a que la peau sur les os. Un hiatus que ne manque pas de souligner Rémi, trivial rat de son état mais cuisinier hors pair. Pourtant Ego voue une passion violente pour la haute gastronomie, qui s’exerce au détriment de plaisirs simples. Le voici pourtant rattrapé par une fulgurante madeleine de Proust, à l’occasion  de la plus belle scène du film. Son exigeante personne s’émeut quand lui revient dans la bouche le goût de son enfance.
Métaphore limpide que propose le film de Bird : le critique de cinéma est un être qui regarde avec des yeux d’adulte ce qu’il devrait voir avec des yeux d’enfant. Après cette révélation, Ego raccroche les gants et se fond dans l’anonymat enjoué d’une cantine, la salle de cinéma par ricochets.
Les réalisateurs ont régulièrement mis en scène les rapports conflictuels qui lient leurs œuvres à ceux qui les commentent. On dira que c’est de bonne guerre. Dans Rien sur Robert de Bonitzer, un critique est ostracisé pour avoir écrit sur un film qu’il n’a pas vu. Un autre est violemment pris à parti par Nanni Moretti qui le fait pleurer dans Journal intime. Night Shyamalan, dans La Jeune Fille de l’Eau, remet en cause la supériorité toute relative de son jugement que ridiculisent un paquet de céréales et…un enfant. Le métier est ingrat ! Mais combien de ragoûts infâmes doit ingurgiter le critique, avant que ses papilles – pardon, ses pupilles- ne frémissent plus souvent qu’à leur tour ?
Ratatouille met par ailleurs en opposition deux systèmes de production, prônant in fine le retour à l’indépendance. Brad Bird l’artisan ne demeure pas moins tributaire des studios, lui qui fit ses premières armes chez Disney. Depuis Pixar, la fabrique à rêves dont est issue cette savoureuse fable culinaire, a été racheté par Disney en 2006, alors que le partenariat problématique devait cesser avec Cars. En filigrane, Ratatouille est une œuvre de résistance qui trouve dans la France, où se situe son action, un territoire d’élection.
Naturellement connectées à l’enfance, les oeuvres de Bird sont traversées de réminiscences : post 11 septembre avec Les Indestructibles, la guerre froide avec Le Géant de Fer (son premier et plus beau film d’animation à ce jour). Où un enfant apprenait à un robot à ne pas se transformer en une arme de destruction massive, sous le coup de ses émotions.
Une chouette histoire de robots, comme celle que met en scène Michael Bay dans Transformers, un pur film de geek plutôt réussi. Injustement boudé par la critique - toujours la même, celle qui glose et pérore sur le “grand cinéma” - ce long métrage livre un portrait d’adolescent réjouissant, tout en faisant du home américain le lieu de tensions bien plus complexes à gérer qu’une invasion extraterrestre. Chez Bay, les aliens, ce sont les parents !

Mais un critique se souvient autant qu’il le souhaite. Lui qui fut enfant et a oublié, le revoici adolescent à son corps défendant. Le cinéma n’aide pas à grandir mais à se souvenir.

Photogramme : Ratatouille de Brad Bird.

8 réponses pour “Un goût d’enfance.”

  1. Frederic dit :

    étrange photogramme… il semblerait qu’un rat tout chevelu ait grignoté le coin inférieur droit…

    sinon, je suis prêt à affronter toutes les questions possibles sur Brad Bird John Lasseter & co pour le Quizz Interdit…

  2. Joachim dit :

    Combien de critiques et de blogueurs victimes du syndrôme Anton Ego (et de sa “conversion” ou “guérison” voire “rédemption” finale) ?

  3. sandrine dit :

    Frédéric,
    Je pense que la dite pilosité est attribuable à la chevelure du serveur. A moins que je n’ai encore posté un photogramme trafiqué. Ce n’est pas grave, ce sera un rappel visuel du héros rongeur au pire. Quant au quizz interdit, il revient mais souviens-toi de la volée de bois vert que ce fut le jour où j’ai osé défier les compétiteurs sur des images autres que tirées de films “traditionnels” !
    Joachim,
    As-tu toi même été victime ? Dans quelle mesure ? Comment ? Ca m’intéresse…

  4. Frederic dit :

    amarcord…

  5. Joachim dit :

    Sauf erreur de ma part, il me semble que le critique que fait pleurer Nanni Moretti (et je crois que c’est dans « Aprile » et pas “Journal Intime”) n’est ni un cœur de pierre, ni un adepte de la diatribe ou du flingage, mais celui qui a dit trop de bien d’un film (en l’occurrence Strange Days de Bigelow) peu goûté par « le dernier résistant du cinéma italien ». Avec ce comportement de redresseur de torts, ce cher Nanni agit donc bien en gardien du temple du bon goût cinéphile et davantage en complice de la critique « comme il faut » qu’en opposant à cette dernière.
    Gageons que s’il atterrit sur ces pages, il serait peut-être pris d’une envie de te faire bouffer ton clavier après ton exégèse de Transformers.
    Mais il est vrai qu’au cœur des blockbusters, comme dans les teen movies ou le cinéma gore (terres de cinéma que j’ai bien peu fréquentées) réside sans doute une terra incognita de la critique, une large part d’impensé. Ca donne envie de partir explorer.

    Quant à mes propres expériences « Anton Egoesques », je pense plutôt souffrir du syndrôme inverse : celui du cœur d’artichaut ou d’une trop grande indulgence. Il suffit parfois qu’un film n’aligne sa réussite que lors de quelques moments épars ou que j’y sente seulement un semblant de sincérité pour qu’il me semble digne d’un quelconque intérêt. Reste quelques singularités. Au hasard. Des films sur lesquels je change d’avis tout le temps (Lady Chatterley ou Pulp Fiction, pas vraiment des catastrophes, mais des films qui me paraissent tout de même assez surfaits, bien loin de leur réputation), ceux qui sont d’incontestables réussites sur le strict plan de la rhétorique cinématographique mais qui proposent une vision du monde qui me touche assez peu (comme les derniers Chabrol ou Rivette), Fight Club que je m’étais juré de ne jamais voir pour « raisons idéologiques » et qui m’a plus qu’intéressé lors de sa découverte en DVD. J’en oublie sans doute, mais sur de tels exemples, je suis bien content de n’avoir pas de « critique à écrire » sachant mon avis tellement fluctuant et incertain.

    Quant à mes madeleines de Proust cinéma, elles ont plutôt le goût du nanar. Le cinéma que j’ai aimé à huit ans, ce n’est pas « Rio Bravo » ou « Les Contrebandiers de Moonfleet » mais les Bud Spencer - Terence Hill, les Bébel et quand même « Mon oncle » pour rester cinéphiliquement correct. Je ne peux pas m’empêcher de jeter un œil coupable sur « Le guignolo », « Peur sur la ville » ou les bastons du gros Bud quand ça repasse à la télé, comme je ne peux pas m’empêcher de tendre à nouveau l’oreille quand les 45 tours des premières boum passent en fond sonore au supermarché. Récemment, j’ai été trop content de retomber sur un éloge des premiers « Bud Spencer – Terence Hill » sur le blog de Vincent ainsi qu’une analyse ultra fouillée de « La folle journée de Ferris Bueller » (mon premier film d’ado) chez Matière Focale. Lire les blogs, c’est aussi une expérience proustienne.

  6. Frederic dit :

    ha ! “La Folle Journée…”… qui dispute à “Breakfast Club” son rang de madeleine préférée…

  7. sandrine dit :

    Joachim,
    Tu me mets un doute sur Moretti… Mais je crois bien que la séquence est dans Journal intime. Moretti va voir un film et sort dévasté de la salle. Il s’agit de l’excellent Henry, Portrait of a serial Killer de John Mac Naughton. Il me semble ensuite qu’il va trouver le critique à son domicile et le fait pleurer et s’excuser. Si d’autres ont des souvenirs plus précis, qu’ils nous viennent en aide…
    Quoi qu’il en soit, Moretti n’ a pas raison (je te rejoins) et adopte une posture moralisante assez déplaisante. Il avait fait un scandale quand Sailor et Lula avait eu la Palme d’Or. Mais voilà, il a fait deux films magnifiques : Palombella Rossa et Bianca…
    Pour le reste, tu me surprendras toujours. Cette révélation sur Bud Spencer et Terence Hill t’honore autant qu’elle me laisse sans voix. J’ai du en voir 2 ou 3 à tout casser et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Mais je n’y peux rien, j’ai vraiment commencé par les westerns et ma madeleine proustienne est The Ghost and Mrs Muir, vu à l’âge de 8 ans. Ce n’est que récemment et sous l’impulsion d’un ami qui a oeuvré à Mad Movies que je me suis totalement ouverte au cinéma populaire et au cinéma de genre. Ce fut un vrai déclic. Nulle provocation de ma part à propos de Transformers. J’ai vraiment aimé le film, à part la fin aux allures de concession marketing.
    Après s’agissant d’écrire une critique, je suis assez décomplexée par rapport à l’exercice, précisément parce que je peux me tromper. Comme tu le dis justement, le regard évolue, les avis fluctuent. L’exemple le plus récent est Blow Up que j’avais pourtant vu 3 fois. J’ai d’un coup trouvé le film admirable et me suis demandée comment pendant toutes ces années, j’avais pu passer à côté.
    Tout cela pour dire que je ne suis pas là pour faire autorité mais pour retranscrire une expérience de spectatrice. Tu définis d’ailleurs toi-même ton blog comme celui d’un “spectateur professionnel”…
    En fait, à travers le ciné-club que je vais lancer, je voudrais parvenir à cela : que s’exprime lors des débats non pas nécessairement une parole d’expert, mais une parole de spectateur.
    Frédéric,
    “Ferris Bueller” un peu moins que “Breakfast Club”, vu et revu jusqu’à plus soif ! Notre premier teen movie à tous.

  8. remy dit :

    kk1 peut -il me donner des infos sur le film “ratatouille”nimoprte koi sur ce dessin animé je suis ok.merci

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