Une dispute

- Arrête !
- Quoi ?!
- Arrête la voiture immédiatement. Je descends.
- On est à 6km du centre ville. Tu ne vas pas rentrer à pied ?
- Je ne veux plus t’entendre. Si j’avais su que ce film te mettrait dans cet état.
- Je suis désolée mais il parle de nous. J’ai envie de te le crier. Ce monologue, oui, j’ai envie que tu l’entendes. Alors, je te le dis :
« je ne peux plus supporter ce silence, ces murs, ces chuchotements pires que le silence où vous m’enfermez. Ces journées pires que la mort que nous vivons ici, côte à côte, vous et moi, comme deux cercueils placés côte à côte sous la terre d’un jardin figé lui-même, un jardin à l’ordonnance rassurante, aux arbustes taillés, aux allées régulières où nous marchons à pas comptés, côte à côte, jour après jour à portée de main mais sans jamais nous rapprocher d’un pouce ».
- Tu me fais chier avec ton Alain Resnais. L’Année dernière à Marienbad, c’est tellement poussif. Ils ont l’air tous morts là-dedans !
- Oui, c’est exactement cela. Comme le couple dans La Notte est moribond. Antonioni filme de facto une double agonie: celle d’un couple et d’une société qui entre dans l’ère industrielle.
- Putain de cinéma des années 70 ! Toi et tes petits copains de la revue P., vous êtes de grands névrosés, élitistes et méprisants.
- Tu devrais faire preuve de plus d’ouverture d’esprit. Antonioni, toujours à propos de La Notte, disait que « notre connaissance n’hésite pas à se renouveler, à affronter de grandes mutations tandis que notre morale et nos sentiments restent prisonniers de valeurs inadaptées et ne trouvent pour se libérer que de pauvres expédients cyniques, érotiques et névrotiques ».
- Le cinéma est pour toi cet expédient.
- Tu te trompes. Il est une libération.
- Gare-toi.

Epilogue.
« L’amour est le reliquat de ce quelque chose qui fut immense et qui a dégénéré » écrivait Tchékov, non sans ironie. Quelques semaines plus tard, je quittais ce garçon et emménageais à Paris. 1997.

(Photogramme : Delphine Seyrig dans L’Année dernière à Marienbad)

9 réponses pour “Une dispute”

  1. godspeed dit :

    Oh, de petites touches autobiographiques s’infiltrent doucement depuis deux posts. J’aime bien.

  2. lo dit :

    he! tu y prends goût…
    c’est simple, très beau; j’aime “le titre”, les références / citations, l’inclusion dans la vie réelle, c’est très vivant (magnifique “gare-toi”)
    mes plus vifs encouragements
    lh.

  3. sandrine dit :

    Moins fluide que l’autre note, tout de même, en raison des citations. Mais bon, je voulais essayer. Merci pour vos encouragements.
    Où est le vrai du faux ? la fiction de l’autobiographie ? Pas si simple. Le cinéma est l’art du simulacre et le blog permet la mise en scène. Double mise en scène en l’occurence : les films et la vie, la façon dont ils traversent la mienne.
    Disons que je suis bien arrivée à Paris à cette époque….

  4. lo dit :

    inclusions dans la vie réelle chez moi et notes autobiographiques chez godspeed (u black emporor?) renvoient davantage à un style, une forme, une mise en scène bien sûr
    n’est-ce pas tout l’intérêt de l’art de pouvoir travailler à partir de soi, un soi à la fois réel et fantasmé, en brouillant les pistes de façon consciente et inconsciente (car qui serions-nous pour avoir un tel recul sur notre propre existence?), en jouant avec ses propres éléments biographiques?
    j’en dirais bien plus -mais interruptions, sans cesse…
    lh.

  5. Phil dit :

    Deux femmes au visage dissimulé en trois billets, ça me rappelle une belle photo de Mademoiselle Contrechamp par .Moland…

    Mystère du hasard…

    Quand le réel se voile derrière l’écriture, il en est plus que magnifié…

    Bravo encore pour ces expérimentations, elles nous parlent à tous par ces liens invisibles qui renvoient à toutes nos existences cahotiques…

  6. lo dit :

    combien nos existences chaotiques, phil, nos personnalités fragmentées, nos moi en morceaux se révèlent sur les blogs, différents d’une page à l’autre
    l’oeil chez moland
    le corps chez js
    l’émotion ici
    à suivre?
    lh.

  7. Phil dit :

    On s’est aimé comme on se quitte
    En faisant tout toujours trop vite
    J’aimerais encore te retenir
    Mais je sais qu’il faut en finir

    Nos histoires d’amour chaotiques
    N’obéissent à aucune logique
    Elles font sourire et puis souffrir
    Une folie douce les inspire

    Je tourne autour de ta maison
    Je couvre les murs de ton nom
    Mais rien à faire tu me résistes
    Et préfère vivre avec ce con

    Julien Baer “La Folie douce“, sur son 1er album splendide, à découvrir d’urgence pour les amateurs d’émotions à fleur de peau…

    A suivre lo… Oui j’aimerais bien te suivre sur ton blog pour découvrir ton horizon…
    Le mien se trouve ici : Mirage & Turbulence, c’est encore un peu chaotique (d’où le titre) mais il prend forme, j’attends surtout des lecteurs et des commentaires mais je sais que cela viendra, il faut être patient…
    Je ne sais pas si je m’y révèle, sans doute à mon insu, mais il me ressemble puisque je l’ai entièrement fabriqué de mes désirs, de ma poésie et de mes affinités…
    J’espère que vous les partagerez, pour que d’autres fils invisibles se tissent et unissent nos mois en e(t)moi un peu moins fragmentés…
    Les affinités électives, disait Goethe. Je préfère les Amitiés sélectives…

    Dérive
    Mes repères s’esquivent peu à peu
    Dérive
    Les courants se suivent
    Et je suis comme eux

    Julien Baer, encore, “Dérive

  8. Phil dit :

    Après la biographie et l’autofiction, Sandrine invente la bio-auto-ciné-fiction, trop fort !!!

    Vivement le prochain épisode, où S. nous racontera sa sortie dans un multiplexe pour voir le Déménagement ou bien le Carton, à moins qu’un dialogue s’installe autour du nouveau Brigitte Rouan, et nous parle de son enménagement à la câpitaleu…
    Je sais je salis tout, mais il faut bien rire moins d’une heure avant la catastrophe annoncée…

  9. Raqi dit :

    Les derniers skoreckis (je milite pour l’entrée du skorecki comme nom commun dans le dictionnaire) sont sublimes.

    Je savais pas où le dire, mais il fallait que ce soit dit.

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