Une Europe du chaos

Au moment où l”Europe se voit durement frappée par le terrorisme, s’impose à l’esprit, et avec acuité, l’énigmatique et sublime Film Parlé de Manoel De Oliveira.
Oeuvre éclairée, elle met en scène un professeur d’université (Leonor SIlveira) qui entreprend avec sa fille une croisière dans le Bassin méditerranéen. Le voyage est l’occasion de découvrir les hauts lieux de la civilisation où s’affirment la quintessence de l’Art et le génie humain.
Film très didactique, Un Film Parlé est le lieu de réflexions philosophiques et littéraires.
Penser l’Europe revient aujourd’hui à se poser la question de ses valeurs, de sa mémoire et de ses traditions, en somme, de son identité. Le cinéma de Oliveira s’inscrit dans cette contemporanéité.
Le réalisateur n’a de cesse de questionner ce patrimoine culturel, tant à l’échelle collective (l’Histoire et ses legs) qu’individuelle (les origines ou la filiation), acte de résistance à l’heure où le « global » l’emporte sur l’intime et le singulier.
En somme, Oliveira livre un pamphlet vibrant contre l’obscurantisme.
Mais le final proprement stupéfiant dynamite, au sens propre comme au figuré, tous les discours éclairés sur la civilisation. La barbarie l’emporte, à travers le terrorisme.
Vision très pessimiste qui n’en finit pas de me trotter dans la tête lorsque je regarde le journal télévisé…
S.

3 réponses pour “Une Europe du chaos”

  1. Sébastien dit :

    Ô combien d’accord… Sans doute le plus beau film de l’année écoulée. Oliveira y fait tout ce qu’a priori il ne faut pas faire : plans-carte postale, didactisme.. Et c’est magnifique ! Quelle manière de prendre le spectateur par la main (d’habitude je déteste ça, mais la main de Leonor Silveira, c’est autre chose); de rendre à ces sites visités leur singularité par le sublime paradoxe de leur représentation la plus commune (la carte postale, image usée par mille regards touristiques)… Quelle manière, enfin, de lâcher la main de ce même spectateur par la soudaine irruption du néant dans le sens, dernière étape de la destruction qui passe par celle du langage : le dernier plan et son contrechamp fantôme possède une puissance d’émotion au moins égale à celle du “Titanic” de Cameron tout entier !
    “Un film parlé”, ou l’exhortation à parler le cinéma, seul espéranto capable de rendre le monde à sa vitale unité.

    S.B.

  2. sandrine dit :

    Oui, film sublime en effet, très déstabilisant. Entièrement d’accord avec toi sur le côté presque chromo du film, en raison de son recours à la “carte postale”. En revanche, le contrechamp final, celui qui n’est pas donné à voir, je ne le situe pas du côté de Titanic, film que je n’aime pas du tout au demeurant (j’entends des cris dans l’assistance). C’est une pure image d’effroi, d’autant plus atroce qu’elle n’est pas donnée à voir.
    Quant au viszge de Malkovich est-il figé dans l’horreur ou la culpabilité ? Je ne sais pas quel sens donner à ces derniers plans. C’est pourquoi le film de Oliveira résiste autant ! Doit-on y voir l’engloutissment, au propre comme au figuré, de la civilisation et de ses idéaux intrinsèques ?
    Je ne peux que spéculer mais je serais curieuse de savoir comment tu le lis toi…
    Je suis réservée sur Titanic car son romantisme n’est pas présent chez Oliveira. Ce qui explique en quoi ce final est si glaçant…
    Bref, voilà pourquoi je suis perplexe et complètement retournée par ce film depuis des semaines..
    S.

  3. Sébastien dit :

    Plus que de l’effroi, je vois de l’imcompréhension sur le visage de Malkovich, et comme une dépossession de soi, due à la disparition du sens, celui d’une civilisation qui à ce moment s’effondre.
    Titanic, c’est tout ce qu’on veut, d’abord un film romantique, certes (et pourquoi pas, Cameron étant de ce point de vue un très touchant cinéaste, qui ne cesse d’éprouver la question du romantisme à l’aune de ce qui le dépasse : Histoire, technologie), ce que n’est pas, je te l’accorde, le film d’Oliveira. Mais c’est aussi une lecture de la catastrophe comme fin d’une civilisation, et de l’idéologie qui va avec, la fin d’une Angleterre triomphante, qui désormais doit en passer par l’Amérique (par où le Titanic se double du “Mayflower”, à la toute fin, lorsque Rose se retrouve face à la statue de la Liberté). Ce passage de témoin à l’Amérique n’est pas donné comme valeur mais comme mise en perspective purement historique, la description mélancolique d’une “vieille” Europe sombrant avec les passagers du navire. Voilà pourquoi je faisais le lien entre les deux films, lien quelque peu ténu, il est vrai, tant les film divergent dans leur pratique. Chez Oliveira cependant, le bateau est aussi une métaphore, tour de Babel flottante où les langues se mélangent et se comprennent, produisent du lien, au- delà d’une différence de forme: ce qui les lie, justement, c’est leur commune culture, et c’est ce lien détruit qui disjoint le plan final de son contrechamp, béance par laquelle s’engouffre la catastrophe.

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