Une origine du Monde
Les Cahiers du Cinéma du mois d’octobre 2006 se révèlent riches d’enseignement. On peut y lire, sous la plume de Jean-Michel Frodon, une approche inédite de l’Histoire de l’Art.
S’exprimant, dans un encadré qui a pour titre Sidération x 2 (P. 65), sur le dernier film de la cinéaste japonaise Naomi Kawase, il écrit : “en sa simplicité comme pour les infinies vibrations, reculs et attirances qu’il peut susciter, le film possède une puissance de trouble qui évoque L’Origine du Monde de Manet“.
Le trouble devait être grand qui lui fit substituer Manet à Courbet. Mais de quelle origine et de quel monde parle t-il ? Un hommage inconscient au principal financeur de la revue ?
Si l’oeuvre picturale constitue bien le lieu où s’origine la “sidération” du journaliste, on s’inquiète des sentiments ambivalents (”reculs et attirances” - on notera le pluriel) qu’elle semble provoquer chez ce parangon de moralité. 1ère année, option Histoire des Arts, l’élève Frodon redouble.
Et puis quid de la “sidération”, nouvelle marotte qui émaille les discours critiques du moment ? Bruno Dumont, autre obsessionnel de la matrice, promet : “le film en soi n’est pas important mais c’est le rythme, le fait de rentrer dans le spectateur et de se connecter à ses images, de le mettre dans un état de sidération.” (interview Dvdrama).
Si le cinéma s’origine effectivement dans cet état d’hypnose et de stupeur, il se construit entre les images, par où s’exerce la fascination que poursuit le réalisateur. C’est là la limite par trop évidente du cinéma de Dumont, que ne pas laisser au regard suffisamment de champ pour que se débrident les perceptions.
Si l’on se réfère à leurs acceptions basiques, la sidération est un “effondrement subit d’une ou de plusieurs fonctions vitales” et la stupeur, “un état d’immobilité et de mutisme d’origine psychique” (in Larousse 2001). On aura donc beau asséner le concept, le brandir à tort et à travers dès lors qu’un film ambitionne de repousser les limites spectatorielles, le terme “sidération” ne convient pas.
La sidération est à chercher, me semble t-il, davantage du côté du cinéma expérimental, connecté en permanence avec la sensation, dont il se fait le réceptacle, tout autant que le commentaire poétique. Walden de Jonas Mekas, par exemple, plonge dans cet état de réception totale. Sensorialité et intellect vibrent au diapason de l’élégiaque étirement du temps. Qui d’un Gandrieux ou d’un Lynch branchent également leurs univers cinématographiques directement sur l’inconscient vibratile du spectateur.
De l’origine à la fin du monde, il n’y a qu’un pas que je franchis allégrement. Depuis une semaine, l’objet de ma fascination concerne un site internet sur lequel je suis connectée en permanence. Plus anxiogène que le journal télévisé de TF1, dont l’épanchement sécuritaire ne suffisait plus à combler mon insatiable inclination pour le sordide et le spectaculaire (on s’habitue à tout, que voulez-vous !), ce site se propose de suivre en temps réel les catastrophes dans le monde. Les foyers d’alerte clignotent sur une carte aux allures de video game. Et de se dire qu’on est assis sur une bombe à retardement, pour paraphraser l’appliqué Al Gore et sa Vérité qui dérange (qui ?).
De Manet à Courbet, de l’origine de l’humanité à sa fin programmée, il y a un monde où “le possible” est décidément “une matrice formidable” (Hugo).


Le 18/10/2006 à 10:21
Pour.
Le 18/10/2006 à 11:19
???
Le 18/10/2006 à 13:13
Doublement pour mais contre l’invasion des criquets
Le 18/10/2006 à 13:59
J’ai posté rapidement la photo ce matin mais vais la revoir. Je voulais un visuel du Monde et j’aimais bien l’accroche “bonnet d’âne”.
Le 18/10/2006 à 14:32
Je trouve que le concept de sidération peut néanmoins aller au cinema car il y a bien suspension de la motricité corporelle et de l’appréhension cognitive de la réalité. Le spectateur, figé dans son fauteuil, est happé dans un espace projété sur l’écran blanc. Maintenant, cette sidération n’est pas une hypnose : on y rentre et on en sort quand on veut, et il y a des ouvertures avec l’espace réel (pour peu que le film soit nul, ou le parfum de la voisine énivrant, les allers-retours seront nombreux). Mais le plus beau, je trouve, c’est que tout cela se mélange avec les souvenirs personnels. C’est même à pleurer tellement c’est magnifique. Ah, merde, j’ai les yeux qui mouillent !
Le 18/10/2006 à 14:35
Et si pour Frodon, Manet=Courbet, comme Dumont=Bresson, comme Assayas=Legolas, comme Honoré=Noé. S’il y a bien un point sur lequel les récentes équipes des Cahiers se rejoignent, c’est bien sur leur perpétuel mélange des genres, qui leur font trouver du cinéma partout, partout où il y a une emprise, un envoûtement, une sidération, termes magiques et inlassabelemnt répétés, qui ne sont que des mots de passe pour dire mieux, plus élégamment, qu’ils se sont fait bluffer par un film comme par un jeu d’arcade ou un train fantôme high-tech.
Le 18/10/2006 à 15:08
1)”reculs et attirances” : me fait penser à cette petite chanson (peut-on la qualifier de sidérante ?) ; quand j’avance tu recules comment veux tu, comment veux tu que …..
2) “sidération”, “ya rien à comprendre”, “fo se laisser porter” sont des trucs de feignasses, des mots dont la principale fonction est de masquer
a) le n’importe quoi
b) le renoncement à penser
Le 18/10/2006 à 17:39
Le trouble qui fait bégayer et va jusqu’à troubler le « critique » : bravo Sandrine de cette délicieuse trouvaille !
Toutefois, ce monsieur a de quoi s’emmêler les pinceaux : la peinture de Courbet ne fit pas scandale à l’origine (en 1866), tandis que celle de Manet (en 1865) avait fait hurler autant que rire. C’est donc peut-être une trop bonne approche de l’histoire de l’Art qui fit fourcher la langue du Frodon, si imbibé d’images spectaculaires, de chocs, qu’il en perd ses patronymes… Sinon en ouï-dire, en réactions amicales, l’Origine du Monde n’eut pas le temps de faire scandale : à peine peint (car sur commande), le tableau devient légende alors que le collectionneur qui l’avait acquis le dissimule derrière un rideau que, parfois, il soulève pour faire rougir et/ou sourire ses invités – un peu comme le fera son dernier acheteur privé Lacan avec son cache-tableau-sexe bien connu.
Tout cela pour dire que si le trouble auquel se réfère le Frodon est celui du visiteur du musée d’Orsay aujourd’hui, alors il voulait écrire « Courbet », mais si c’est du « trouble » au sens english du terme et du scandale dont il s’agit, c’est la nudité so chocking d’Olympia qui est passée à la trappe !
Comme quoi, redoublant d’effort, on peut en écrire des choses en partant d’une délicieuse ânerie – à moins que ce ne soit l’inverse…
Le 18/10/2006 à 19:05
Mais où est passé le “medium télévisuel” ?????
Le 18/10/2006 à 19:45
Bien vu, Sandrine. La bourde de Frodon, je l’avais pas repérée. Faut dire aussi que le Frodon je le lis en diagonale et en plus de bas en haut, sa critique du film d’Honoré c’est complètement creux, il commence par dire que la référence à la Nouvelle Vague n’est pas le plus important du film, et passe ensuite les deux tiers de son texte à l’évoquer.
Reste que sur la question de la sidération, je serais plutôt de l’avis de Slothorp. Je crois que la notion convient mieux au cinéma que celle d’hypnose, avec tout ce que cela sous-entend, la part de rêve, l’identification, tout ce bricolage psychanalytique dont je ne suis pas sûr qu’il corresponde à l’état du spectateur. Ce n’est pas parce que le cinéma et la psychanalyse sont nés en même temps qu’ils sont nécessairement liés voire inséparables. Alors la sidération oui mais au sens où l’entend son vrai promoteur Jean Louis Schéfer. Le cinéma a plus à voir originellement avec la terreur. D’ailleurs, au début il était associé au spectacle forain où l’on exhibait les monstres. On va au cinéma, pas pour le rêve mais bien pour l’étonnement, etc etc…
Le 18/10/2006 à 20:47
Pour aller dans le sens de Salomé, un article intéressant sur le Courbet :
http://sollers.jubiiblog.fr/blog.php?id=67/L%27Origine_du_monde
Le 19/10/2006 à 00:41
Très bel et très juste article. Et on s’étonne que je ne lise plus la presse…
Le 19/10/2006 à 16:52
Peut-être faudrait-il aussi préciser à JMF qu’il ne s’agit pas de Julien Courbet. Juste au cas où.
Le 20/10/2006 à 01:40
Hahaha ! Dr No, que serait ce blog sans tes sarcasmes !
(PS : peux tu te mettre en contact avec moi urgemment, via mon adresse mail ?).
Sinon, à tous, souhaitant rendre à César ce qui appartient à César, je signale à toutes fins utiles que ce n’est pas moi qui ai repéré la bourde frodonnienne, mais un jeune esprit vif et naturellement moqueur à qui je rends hommage. Car enfin, pour cela, il m’aurait fallu lire les Cahiers jusqu’à la page 65, ce qui ne m’est pas arrivé depuis…euh…
Yves,
Vous allez tâter de mon “médium télévisuel” plus vite que vous ne le pensez si vous continuez sur cette voie !
Fine Salomé,
Ton pré-supposé se révèle très intéressant et par sa pertinence, il écrase encore plus notre historien de l’art improvisé. Je rejoins complètement Ludovic. La tendance “c’est moderne, tout communique” des Cahiers a quelque chose d’un peu forcée. Mais… j’en suis moi-même bien souvent dépositaire ! :-)
Orphée, Slothorp,
Que la sidération participe d’un effroi originel que suscita le cinéma primitif sur les spectateurs, indéniablement. Mais peut-on encore parler de “sidération” quand le regard contemporain a intégré tant de régimes d’images qu’il n’est plus propre à être “halluciné”. Je me demandais dans ce billet si le terme n’était pas galvaudé. A quoi renvoie t-il ? A quelles sensations ? La sidération participe pour moi d’une expérience sensorielle plus qu’intellectuelle. Et cela, je le trouve dans le cinéma expérimental.
Le 20/10/2006 à 09:58
“Mais… j’en suis moi-même bien souvent dépositaire ! :-)”
Oui, mais avez le recul quand eux galopent !
Le 20/10/2006 à 14:09
Oui le terme de sidération est un peu galvaudé aujourd’hui, ça participe aussi de ce nouvel empirisme qui imprègne le cinéma contemporain de Lynch au cinéma asiatique, et pas que le cinéma expérimental. Mais j’entends aussi le mot au sens de quelque chose qui dans le meilleur des cas vous saisi, mi-fasciné mi-transporté, sorte de résidu de cet état originel dont vous parlez, état pour le coup un peu larvé aujourd’hui (perte de l’innocence oblige), différent de la peinture, et pour lequel il n’existe peut-être pas de mot approprié. Faudrait demander à votre mari EB de nous en pondre un fissa.
Le 20/10/2006 à 18:01
Ben oui, il n’y a pas que le cinema expérimental. Hitchcock, avec Vertigo et Fenêtre sur cour, montre justement bien la position du spectateur : une jambe dans le plâtre et la main tendue vers l’écran (plus le parfum enivrant de la voisine, encore elle). Je viens de finir Satantango de Bela Tarr : ca na rien d’expérimental (la durée peut-être, mais alors il faudrait s’entendre sur cette notion d’expérimental), c’est même très narratif et quel effet de sidération sur le spectateur! Maintenant, on peut reconnaître que cette sidération fonde notre rapport au film (oui, oui, j’ai bien dit “fonde”) tout en étant bien loin de l’épuiser. C’est peut-être là le problème exact de ces critiques qui, après avoir écarté la notion (car trop ludique et propagandiste pour des puritains finalement effrayés par la puissance d’une projection), la redécouvre comme un saint-graal qu’il voudrait toucher dans tous les sens en bêtifiant comme des enfants devant une lanterne magique.
Ce que je dis vaut pour le cinema, avec ses effets de croyance collective. Concernant les nouvelles formes audiovisuelles, ça me paraît épuisé.
Le 21/10/2006 à 12:40
slothorp > c’est bien le problème de Bela Tarr, la sidération, c’est très beau visuellement, mais sur le fond, quelle pauvreté, on dirait une caricature des inconnus, enfin j’ai pas vu Satantango, mais Les harmonie Werkmeister, c’était quand même épouvantable, il y a un côté docteur Mabuse dans ces films, le côté “tremblez je le veux, il revient le fascisme, il reviens”, avec des grands airs incantatoires mais qui n’apportent strictement rien intellectuellement justement, la sidération au cinéma c’est souvent très pénible d’ailleurs à cause de cela (sauf dans le cinéma expérimental, au moins celui qui ne prétend pas “faire sujet”, tandis que Tarr prétend en plus faire sujet, et c’est à baffer, vraiment…), ce qui différencie vraiment de la peinture ou la sidératon justement se joue paradoxalement avec la possibilité d’un recul…d’une certaine manière il n’y a aucune différence entre les image de Tarr et, par exemple, les images du 11 septembre vues à la télévision : même manière de sidération, même façon d’évider le sens, même impossibilité pour le spectateur d’être autre chose qu’un lapin tétanisé par des phares de voiture dans la nuit…
Ludovic > excusez moi de ménerver (ce que je ne fait jamais avec vous d’ordinaire), mais c’est toujours la même chose dès qu’on essaie de croiser les objets, on passe pour un poseur ou un dandy, c’est une façon de décridibiliser l’adversaire par de simples manières de rhétoriques sans vraiment pointer ce dont on parle…un peu léger je trouve (et ce n’est pas pour défendre les Cahiers d’aujourd’hui, vous pensez bien - de toute façon je ne les lis plus)…
Le 21/10/2006 à 14:10
J-S, je pense que ramener Tarr à une simple expérience de la durée des plans, expérience qui serait vide de sens, est une profonde erreur. Pour ne prendre que les Harmonies Werckmeister (et je trouve que Satantango, dans sa nudité, est encore plus profond), il ne s’agit pas de fascisme (est-ce une seule fois nommé ainsi dans le film?) mais, entre autres choses, de la question du mal et du retournement de valeurs qu’il impose. Tarr touche dans ce film à une longue tradition gnostique qu’il visualise nettement par son extraordinaire prédisposition à filmer la nuit, qui est avant tout la Nuit des romantiques allemands (”L’amour et l’ Occident” de Denis de Rougemont est une excellente introduction à ces thèmes qui me semblent essentiels chez Tarr). Je comprends bien sûr que nous n’avons pas la même sensibilité et que cette différence fasse le partage entre nos choix electifs, mais je trouve qu’il faut être sacrément à côté de la plaque pour réduire Tarr à un fumiste post-moderne qui serait creux et prétentieux (ça, c’est peut-être Von Trier, bien que j’aime beaucoup sa première trilogie).
Et si jamais tu vois Satantango (prends-en le temps, je t’assure), tu verras que l’admiration de GVS pour son oeuvre n’est pas feinte : Gerry et Elephant doivent quasiment tout au film de Tarr. Ce type justifie que l’on puisse encore aimer terriblement le cinema à l’heure où ça part en lambeaux cramés.
Le 21/10/2006 à 17:04
mais c’est justement ce qui m’embête Slothorp, c’est que ce n’est pas complètement vide de sens, que ça prétend quand même au sens tout en restant vague (un film qui ne prétendrait pas du tout au sens, je suis pour)…bien entendu que ça ne parle pas explicitement du fascisme mais c’est aussi le problème des idée vague : la “mal” en général, vaste concept qui dispense Tarr de se colleter vraiment à des choses concrètes; de ce point de vue (je veux dire quand on fait oeuvre politique et/ou philosophique), je serais toujours du côté des Straub (par exemple) chez qui justement la clarté est une condition nécessaire, essentielle, indispensable…c’est le hiatus entre les prétentions du sujet (et ne me dit pas qu’il n’y a pas de sujet chez Tarr) et la pauvreté dez moyens discursifs qu’il met en oeuvre qui fait problème pour moi (mais je précise encore que je n’ai pas vu “Satantango”)…au fond c’est peut-être un peu trop autiste pour moi…
après je reconnais à Tarr un grand talent de metteur en scène, loin de moi l’idée de ne pas lui reconnaître ça, mais ce côté génie incompris que ses inconditionnels essaient de mettre en avant me semble tellement exagéré…cela dit, au fond, je me rends compte que j’ai les même problème avec Tarr qu’avec le cinéma de Dumont qui sont tous deux assez proches dans cette propention à avoir des idées vagues et des grands airs sidérés…pour te dire le fond de ma pensée je trouve que c’est un cinéma extrêmement prétentieux (à cause du hiatus sus-nommé) et que ces deux là aient des références philosophiques ne change rien à l’affaire…
Cela dit, je crois me souvenir que j’avais beaucoup aimé la première séquence des “Harmonie Werckmeister”, dans ce bar, j’avais trouvé ça très inspiré, mais après le truc avec la baleine…quelle lourdeur, quel pessimisme frelaté…(et puis c’est un peu pompier comme mise en scène je trouve)
Mais je peux comprendre qu’un cinéaste comme GVS soit fan, il y a des leçons de mise en scène à prendre dans ces films quand on réalise soi-même…
et puis (après j’arrête) je ne me souviens plus du titre du film, mais il y en a un autre qui m’avait vraiment fait hurler de rire : la scène se situe de nuit, dehors il pleut des cordes, on est dans une sorte de boite de nuit, quelques gens occupent l’espace, ils ont l’air tristes (je me suis dit, oulàlà, ça va pas du tout), et tout d’un coup quelqu’un ouvre la bouche pour dire un truc du genre “ça va pas, on est foutu” : ici tout était pesant, la caméra semblait peser des tonnes, la pluie semblait lourde, les gens étaient figés et lourds comme des statues, le ton de la voix était lourd de sens, plus le noir et blanc qui insistait sur le fait que la vie, là bas, est sans couleurs : bref, on aura compris que je ne trouvais pas ça très subtil, c’était trop pour moi, trop sursignifiant, trop appuyé, il n’y avait plus de doute, plus d’ambiguité dans l’image, tout allait vers un seul et même sens (ça va pas, ça va pas, ça va pas…), tout ça n’étais ni très dynamique, ni très fécond…regarde le dernier films des STraub, c’est immobile, les corps sont plantés dans le sol comme des arbres centenaires, et pourtant quelle vibration, quelle énergie…
(enfin bon, je crois que décidément il n’y a que sur Costa que nous serons d’accord…:-)
Le 21/10/2006 à 22:16
Jean-Sébastien, je ne dis pas que ce type de critique esthétique est une pose, au contraire je crois que beaucoup de ces gens-là croient VRAIMENT à l’égalité entre les termes qu’ils juxtaposent. Quelques fumistes s’amusent à en rajouter, comme le délire sur Loft Story qui valait son pesant d’or, mais sur le fond, oui, pour eux il ne s’agit pas de “croiser des onjets” mais de les déclasser. Que le Même soit !
Le 22/10/2006 à 11:58
là dessus, c’est vrai Ludovic que nous avons des conceptions radicalement opposées, vous parlez de déclassement, je parlerais plutôt de décloisonnement…ce qui ne signifie pas qu’il n’y a que du même, parler des séries télé n’empêche pas de faire des hiérarchies entre elles, idem pour le Loft; c’est une lecture superficielle du phénomène, il me semble, qui vous fait croire que tout cela ne recouvre que du même…
et puis c’est vrai que naturellement je me méfie des hiérarchies (qui sont toujours bonne à foutre en l’air), parce que d’une époque à l’autre elles ne sont souvent plus les mêmes; prenez le cinéma américain de série B, déconsidéré dans les années 40-50 à la différence des films A qui passaient juste après; aujourd’hui, il suffit de regarder les films dits A pour se rendre compte qu’ils sont juste nuls alors que les films de série B leur sont bien supérieurs; regardez Wyler par exemple, c’est vraiment pas très bon, alors qu’à l’époque c’était considéré comme le fin du fin…
enfin, j’ai l’impression qu’on est toujours dans le même cas de figure d’un siècle à l’autre; je vais encore citer Baudelaire considérant que la photo et le cinéma n’étaient pas des arts parce que la simple reproduction technique du réel…évidemment il suffit de regarder n’importe quel plan Lumière pour se rendre compte de leur intuition esthétiques, et surtout que ces films ont un point de vue très tranché, bref une “vision”…pourquoi toujours refuser à certaines choses le statut d’art sous prétexte qu’elles ne rentrent pas dans les anciennes catégories du jugement esthétique, sous prétexte qu’elles n’ont pas de prétention d’art…?
Le 23/10/2006 à 14:02
Vous avez raison , Jean-Sébastien, de dire qu’il est toujours bon de foutre en l’air les hiérarchies, mais c’est justement bon parce que cela permet le plus souvent d’en bâtir de plus subtiles ou de plus intégrantes. Je ne suis pas certain que cela soit le cas ici. A trop décloisonner, on risque aussi de toucher les murs porteurs. Votre dernier paragraphe pose question. La notion d’art est-elle subjective et tout objet (du meuble d’ébéniste au documentaire animalier) peut-il s’en réclamer dès lors qu’il est “beau” ou cohérent, ou posant question, ou (in)utile ? Ou bien n’y a-t’il d’art que dans des conditions précises et donc restreintes ? Si la réponse était claire, nous ne serions peut-être tout simplement pas là !
Le 23/10/2006 à 15:01
en effet! :-)
(et je suis d’accord avec vous, le décloisonnement se fait toujours au risque de laisser s’effondrer tout l’édifice; je crois que la réponse se trouve quelque part dans l’idée qu’on intègre pas “tout”, mais quelques objets seulement - et d’ailleurs vous remarquerez que les tenants des séries télé ou de la téléréalité n’intègre pas tout, justement, mais presque uniquement les objets de la pop culture…ce qui fait déjà beaucoup me direz vous mais c’est déjà une façon de sélectionner pour ensuite réduire à l’intérieur de ce corpus…d’ailleurs, une question : ne serait-ce pas, davantage qu’une indifférenciation, ce corpus là que vous ne trouvez pas légitime?)
Le 23/10/2006 à 17:21
Possible, mais je crains quand même qu’il n’y ait là, pour beaucoup, qu’un effet de mode couplé à un désir d’en découdre, à tout prix, avec la critique “traditionnelle”. Ainsi choisit-on Loft Story qui est la première des émissions de téléréalités diffusés en France, au moment précis où nombre d’analystes et de sociologues s’y intéressent, mais où sont les brillantes démonstrations sur le plan, le hors-champ ou le flux des… “Colocataires” ?
Le corpus de la pop culture ? effectivement, ce n’est pas ma culture, et cela joue sans doute dans ma gêne.