Wang Bing ou le travail d’accompagnement
François Bégaudeau (Cahiers du Cinéma) et Vincent Dieutre (cinéaste et critique), Ciné 104 à Pantin, le 1er juillet 2004.
Débat à l’issue de la projection du film de Wang Bing, A l’Ouest des Rails.
Au terme de 5 heures de visionnage de l’œuvre monumentale du cinéaste chinois Wang Bing (qui en compte 9 au total et dont j’ai vue deux parties distinctes : Vestiges et A L’Ouest des Rails), un sentiment d’éblouissement un peu hébété s’est emparé de moi.
Pourtant, l’esthétique du film ne justifie pas de prime abord un tel ensorcellement du regard. C’est que l’essentiel se joue ailleurs que dans cette réalisation fragile, improbable et aussi précaire que la situation des habitants de ce quartier populaire du nord de la Chine, ravagé par la crise industrielle.
L’intérêt tient dans l’implication de tous les instants du propre corps du cinéaste, arpenteur infatigable, qui marche sur les talons de ceux qu’il filme, dans la neige, dans la boue et l’espace déserté des usines. La caméra se perd dans les ruelles exiguës d’un quartier en sursis. La réalisation se soumet à l’aléatoire des déplacements des sujets filmés. Comme le soulignait François Bégaudeau, lors d’un passionnant débat avec Vincent Dieutre, « la mythologie de la discrétion », doxa du documentaire, s’efface ici. Le réalisateur ne se tient plus en retrait et s’implique complètement jusqu’à fumer, boire, avoir froid et courir avec les habitants. En somme, Wang Bing s’affranchit avec bonheur de tous les impératifs du documentaire, pour s’autoriser des licences enthousiasmantes.
Les décors se chargent d’une dimension mortifère (vu de haut et recouvert de neige, le quartier de l’Arc en Ciel ressemble à s’y méprendre à un cimetière). Parce que le cinéaste est présent à chaque instant, on pourrait parler d’un double travail d’accompagnement. Au sens le plus littéral du terme (sa simple présence), mais surtout en raison de sa démarche emplie de compassion et tournée vers la finitude (ou accompagner dans la mort). Wang Bing filme la mort au travail : celle avant tout du communisme. La fin de l’ère collectiviste n’annihile pas la solidarité entre les survivants de cette époque révolue.
Wang Bing enregistre la survie au quotidien. Tout fait l’objet d’un recyclage : de la charpente métallique d’une toiture, au câble d’acier, en passant par le bois pour se chauffer. Si la misère est présente, nul misérabilisme ici, mais bien le courage.
De 1999 à 2001, Wang Bing a filmé magistralement la chute d’un mythe politique, thème qui pourtant n’est pas évoqué frontalement. En imposant l’immédiateté physique de ses plans, le cinéaste parvient à rendre le corps/décor de ses sujets éminemment politiques.
Cette œuvre est visible dans une salle à Paris. Dieutre racontait qu’il avait vu le film projeté dans son intégralité à Lisbonne. Neuf heures pendant lesquelles il entrait et sortait pour aller fumer des cigarettes ou boire un coup. Preuve que, A L’Ouest des Rails, documentaire non narratif, mû par une incroyable liberté, autorise le spectateur à exercer la sienne, par ricochets. Wang Bing ou l’art de faire société.
Sandrine Marques




Le 3/07/2004 à 15:16
aaaaaaaaaaaaaaaaaaaarrrrrrrrrrrrrrrrrrrgh
Le 3/07/2004 à 15:19
Que signifie ce “arrrgh” étouffé ? Râle d’agonie ou d’extase, cher JMF (JM Frodon ? I presume) ?
Le 3/07/2004 à 15:21
jmf = Jean-Michel Farre ? Parce que si c’est le cas, je dirais que c’est pas très décent d’étaler ses frasques conjugales et extra-conjugales avec Isabelle Radjani et Anne Paréault…
Le 3/07/2004 à 15:46
Merci jmf (qui que tu sois) tu me rassures, je pensais être la seule inculte dans le language cinématographique !!
Le 5/07/2004 à 23:15
J’ai vu le film dans son intégralité et sous-titré en anglais. Autant dire que j’étais en sortant épuisé ! Néanmoins, je l’ai trouvé très impressionnant. Je suis d’accord avec ce que tu en dis et je fus pour ma part sensible à la manière dont, avec sa caméra mais aussi avec le train (qu’il était obligé de prendre tous les matins tant l’espace qu’il souhaitait couvrir était immense), Wang Bing dessine une géographie, industrielle et humaine… Il semblerait que le cinéaste prépare un nouveau projet tout aussi voire plus long…
Le 6/07/2004 à 15:59
Tu as toute mon admiration, Willy.
Au bout de 5 heures, entrecoupées de débats, j’étais morte, moi aussi ! Cette inscription dans la durée me paraît pertinente : temps et mémoire sont liées intimement dans ec projet monumental.
Ce qui est étonnant c’est que Wang Bing prépare en effet un nouveau film de fiction, et sur une trame classique ! Ce réalisateur est décidément très surprenant.